Albertus--poème
de Théophile Gautier en 1833
I
Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes
Dorment, de nénuphars et de bateaux couvertes,
Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,
Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes,
Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,
Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.
-Vous reconnaissez-vous?-Tenez, voilà le saule,
De ses cheveux blafards inondant son épaule
Comme une fille au bain, l'église et son clocher,
L'étang où des canards se pavanent l'escadre;
-Il ne manque vraiment au tableau que le cadre
Avec le clou pour l'accrocher.-
II
Confort et far-niente!-toute une poésie
De calme et de bien-être, à donner fantaisie
De s'en aller là-bas être flamand; d'avoir
La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes,
Le vidrecome large à tenir quatre pintes,
Comme en ont les buveurs de Brawer, et le soir
Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre
D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,
Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer,
Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,
Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade
D'un jour si doux sait éclairer!
III
A vous faire oublier, à vous peintre et poète,
Ce pays enchanté dont la Mignon de Goethe.
Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem;
Ce pays du soleil où les citrons murissent,
Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent;
Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;
A vous faire donner pour ces murs verts de mousses
Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses,
Fait luire quelque Faust en son costume ancien,
Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,
Les femmes au teint brun, les molles sérénades,
Et tout l'azur vénitien !
IV
Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,
Une méchante femme ayant pou nom Véronique;
Chacun la redoutait, et répétait tout bas
Qu'on avait entendu des murmures étranges
Autour de sa demeure, et que de mauvais anges
venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats.
--- C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille,
Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe reveille
Une évocation; de sourds vagissements
Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,
Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis de chaînes,
D'épouvantables hurlements.
V
Même dame Gertrude avait un jour d'orage
Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,
A cheval sur la foudre un démon noir sortir,
Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée,
De bleuâtres vapeurs soudain environnée,
La tête la première en hurlant s'engloutir.
La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase
Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase,
Avalanche de feu, quatre des travailleurs.
Des gens dignes de foi jurent que Véronique
Se trouvait là, riant d' un rire sardonique,
Et grommelant des mots railleurs !
VI
La femme du brasseur Cornelis met au monde,
Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,
Et si laid que son père eût voulu le voir mort.
--- On dit que Véronique avait sur l'accouchée
Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée,
Par un mystère noir jeté ce mauvais sort.
Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche
Les justifiait bien. -oeil vert, profonde bouche,
Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux,
Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse,
Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce,
Le diable n'est pas plus hideux.
VII
Cette vieille sorcière habitait une hutte,
Accroupie au penchant d' un maigre tertre, en butte
L'été comme l'hiver au choc des quatre vents;
Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre
S'étendent à l'entour en nappe irrégulière ;
L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants,
Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes
Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes
Inonde les planchers moisis et vermoulus.
A peine si l'on voit dans toute la croisée
Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée,
Et la porte ne ferme plus.
VIII
La limace baveuse argente la muraille
Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille ;
Les lézards verts et gris se logent dans les trous,
Et l'on entend le soir sur une note haute
Coasser tout auprès la grenouille qui saute,
Et râler aigrement les crapauds à l'oeil roux.
----aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,
Surtout quand du croissant une ouateuse nue
Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,
Personne, ---non pas même Eisenbach le ministre, ---
N'ose passer devant ce repaire sinistre
Sans trembler et blêmir de peur.
IX
De ces dehors riants l'intérieur est digne :
Un pandémonium ! Où sur la même ligne,
Se heurtent mille objets fantasquement mêlés.
--- maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,
Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles,
Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés,
Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares,
Alambics contournés en spirales bizarres,
Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,
Foetus mal conservés saisissant d'une lieue
L'odorat, et collant leur face jaune et bleue
Contre le verre du bocal !
X
Véritable sabbat de couleurs et de formes,
Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes,
Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,
L'ibis égyptien au bord du sarcophage
De quelque pharaon ou d' un ancien roi mage ;
Ivresse d'opium et vision de fou,
Où les récipients, matras, siphons et pompes,
Allongés en phallus ou tortillés en trompes,
Prennent l' air d' éléphants et de rhinocéros,
Où les monstres tracés autour du zodiaque,
Portant écrit au front leur nom en syriaque,
Dansent entre eux des boléros !
XI
Poudreux entassement de machines baroques
Dont l'oeil ne peut saisir les contours équivoques,
Et de bouquins, sans titre en langage chrétien !
Tohu-bohu ! Chaos où tout fait la grimace,
Se déforme, se tord, et prend une autre face ;
Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien,
Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve,
Le blanc noir, le noir bleu ; jamais sous une alcôve
Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids.
C'est la réalité des contes fantastiques,
C'est le type vivant des songes drôlatiques ;
C'est Hoffmann, et c'est Rabelais !
XII
Pour rendre le tableau complet, au bord des planches
Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches,
Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents,
Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides
Qui semblent vous couver de leurs regards avides.
Un squelette debout et les deux bras pendants,
Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes,
Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes,
Jette son ombre au mur en linéaments droits.
En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique,
D'épouvante glacé, comme un bon catholique
Ferait le signe de la croix.
XIII
Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.
Teniers à cette source a pris son alchimiste,
Callot bien des motifs de sa tentation ;
Goethe a tiré de là la scène tout entière
Où Méphistophélès mène chez la sorcière
Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.
---l'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même
(Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème.
---ce type qu'il répète infatigablement,
Meg de Guy Mannering, ressemble à s'y méprendre
A notre Véronique, --- il n'a fait que la prendre
Et déguiser le vêtement....
XIV
Le plaid bariolé de tartan et la toque
Dissimulent la jupe et le béguin à coque.
L'écosse a remplacé la Flandre ; -voilà tout.
Ensuite il m' a volé, l' infâme plagiaire,
Cette description (voyez son antiquaire),
Le chat noir, -Marius sur ces restes debout ! -
Et mille autres détails. Je le jurerais presque,
Celui que fit l' hymen du sublime au grotesque,
Créa Bug, Han, Cromwell, notre-dame, Hernani,
Dans cette hutte même a ciselé ces masques
Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques,
De Benvenuto Cellini.
XV
Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe
Etait le bisaïeul de Murr, ce philosophe,
Dont l' histoire enlacée à celle de Kreissler
M'a fait plus d' une fois oublier que la bûche
Prenait en s' éteignant sa robe de peluche,
Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver.
Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche,
Le meilleur coeur de chat et l'âme la plus blanche
Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,
Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine,
Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine,
Etait aussi l'un de ses hoirs.
....(a suivre)
CXXI
--- Joyeux comme un enfant à la fin de son thème,
Me voici donc au bout de ce moral poème !
En êtes-vous aussi content que moi, lecteur ?
En vain depuis des mois, pour clore ce volume,
Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;
Le sujet paresseux marchait avec lenteur.
Se bercant à loisir sur leurs ailes vermeilles,
Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeille
Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.
--- Les chiffres grossissaient. La page sur la page
Se couchait moite encore, et moi perdant courage,
Je me disais toujours : ---Demain !
CXXII
-Ce poème homérique et sans égal au monde
Offre une allégorie admirable et profonde;
Mais, pour sucer le moelle il faut qu'on brise l'os,
Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,
Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,
Mais, pour sucer le moelle il faut qu'on brise l'os,
Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,
Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,
Lever, le bal fini, le masque aux dominos.
-J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,
Clouer à chaque mot une savante glose.-
Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel
Pour me comprendre.-Ainsi bonsoir. -Fermez la porte,
Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte
Un tome de Pantagruel.
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