POÉSIES NOUVELLES

Texte établi par François BRUNET, Maître de Conférences à l'Université Paul Valéry, Montpellier.
Le texte reproduit est celui de la première édition (1845), à la fin des Poésies complètes de Théophile Gautier, chez Charpentier (pages 297 à 367).
L'orthographe d'époque est respectée, y compris dans les accents (séve, siége, assiége etc.). Les coquilles (très peu nombreuses), ont été corrigées. Dans cette édition, seuls les É ou È majuscules sont accentués. Nous avons également accentué À , Ô, Ê.

POÉSIES NOUVELLES

PIÈCES DIVERSES.

Vous voulez de mes vers, reine aux yeux fiers et doux !

Hélas ! vous savez bien qu'avec les chiens jaloux,

Les critiques hargneux, aux babines froncées,

Qui traînent par lambeaux les strophes dépecées,

Toute la pâle race au front jauni de fiel

Dont le bonheur d'autrui fait le deuil éternel,

J'aboie à pleine gueule, et plus fort que les autres.

O poëtes divins, je ne suis plus des vôtres :

On m'a fait une niche où je veille tapi,

Dans le bas du journal comme un dogue accroupi ;

Et j'ai pour bien longtemps, sur l'autel de mon âme,

Renversé l'urne d'or où rayonnait la flamme.

Pour moi plus de printemps, plus d'art, plus de sommeil ;

Plus de blonde chimère au sourire vermeil,

De colombe privée, au col blanc, au pied rose,

Qui boive dans ma coupe et sur mon doigt se pose.

Ma poésie est morte, et je ne sais plus rien,

Sinon que tout est laid, sinon que rien n'est bien.

Je trouve, par état, le mal dans toute chose,

Les taches du soleil, le ver de chaque rose ;

Triste infirmier, je vois l'ossement sous la peau,

La coulisse en dedans et l'envers du rideau.

Ainsi je vis. — Comment la belle Muse antique,

Droite sous les longs plis de sa blanche tunique,

Avec ses cheveux noirs en deux flots déroulés,

Comme le firmament de fleurs d'or étoilés,

Sans se blesser la plante à ces tessons de verre,

Pourrait-elle descendre auprès de moi sur terre ?

Mais les belles toujours sont puissantes sur nous :

Les lions sur leurs pieds posent leurs mufles roux.

Ce que ne ferait pas la Muse aux grandes ailes,

La Vierge aonienne aux grâces éternelles,

Avec son doux baiser et la gloire pour prix,

Vous le faites, ô reine ! et dans mon cœur surpris

Je sens germer les vers, et, toute réjouie,

S'ouvrir comme une fleur la rime épanouie !

 

À LA PRINCESSE BATHILDE.

La cloche matinale enfin a sonné l'heure

Où les pâles Wilis, qu'un jour trop vif effleure,

Près du sylphe qui dort vont se glisser sans bruit

Au cœur des nénufars et des belles de nuit ;

Giselle défaillante avec de molles poses

Lentement disparaît sous son linceul de roses,

Et l'on n'aperçoit plus du fantôme charmant

Qu'une petite main tendue à son amant.

— Alors vous paraissez, chasseresse superbe,

Traînant votre velours sur le velours de l'herbe,

Un sourire à la bouche, un rayon dans les yeux,

Plus fraîche que l'aurore éclose au bord des cieux ;

Belle au regard d'azur, à la tresse dorée,

Que sur ses blancs autels la Grèce eût adorée ;

Pur marbre de Paros, que les Grâces, en chœur,

Dans leur groupe admettraient pour quatrième sœur.

— De la forêt magique illuminant la voûte,

Une vive clarté se répand, — et l'on doute

Si le jour, qui renaît dans son éclat vermeil,

Vient de votre présence ou s'il vient du soleil !

Giselle meurt ; Albert éperdu se relève,

Et la réalité fait envoler le rêve ;

Mais en attraits divins, en chaste volupté,

Quel rêve peut valoir votre réalité !

—————

Oui, Forster, j'admirais ton oreille divine ;

Tu m'avais bien compris, l'éloge se devine :

Qu'elle est charmante à voir sur les bandeaux moirés

De tes cheveux anglais si richement dorés !

Jamais Benvenuto, dieu de la ciselure,

N'a tracé sur l'argent plus fine niellure,

Ni dans l'anse d'un vase enroulé d'ornement

D'un tour plus gracieux et d'un goût plus charmant !

Épanouie au coin de ta tempe bleuâtre ?

Elle semble, au milieu de ta blancheur d'albâtre,

Une fleur qui vivrait, une rose de chair,

Une coquille ôtée à l'écrin de la mer !

Comme en un marbre grec, elle est droite et petite,

Et le moule en est pris sur celle d'Aphrodite.

Bienheureux le bijou qui de ses lèvres d'or

Baise son lobe rose, — et plus heureux encor

Celui qui peut verser, ô faveur sans pareille !

Dans les contours nacrés de sa conque vermeille,

Tremblant d'émotion, pâlissant, éperdu,

Un mot mystérieux, d'elle seule entendu !

 

PRIÈRE.

Comme un ange gardien prenez-moi sous votre aile ;

Tendez, en souriant et daignant vous pencher,

À ma petite main votre main maternelle,

Pour soutenir mes pas et me faire marcher !

Car Jésus le doux maître, aux célestes tendresses,

Permettait aux enfants de s'approcher de lui ;

Comme un père indulgent il souffrait leurs caresses,

Et jouait avec eux sans témoigner d'ennui.

Ô vous qui ressemblez à ces tableaux d'église

Où l'on voit, sur fond d'or, l'auguste Charité

Préservant de la faim, préservant de la bise

Un groupe frais et blond dans sa robe abrité ;

Comme le nourrisson de la mère divine,

Par pitié, laissez-moi monter sur vos genoux,

Moi pauvre jeune fille, isolée, orpheline,

Qui n'ai d'espoir qu'en Dieu, qui n'ai d'espoir qu'en vous !

 

À UNE JEUNE ITALIENNE

Février grelottait blanc de givre et de neige ;

La pluie, à flots soudains, fouettait l'angle des toits ;

Et déjà tu disais : — Ô mon Dieu ! quand pourrai-je

Aller cueillir enfin la violette au bois ?

Notre ciel est pleureur, et le printemps de France,

Frileux comme l'hiver, s'assied près des tisons ;

Paris est dans la boue au beau mois où Florence

Égrène ses trésors sous l'émail des gazons.

Vois, les arbres noircis contournent leurs squelettes ;

Ton âme s'est trompée à sa douce chaleur :

Tes yeux bleus sont encor les seules violettes,

Et le printemps ne rit que sur ta joue en fleur !

 

À TROIS PAYSAGISTES.

SALON DE 1839.

C'est un bonheur pour nous, hommes de la critique,

Qui, le collier au cou, comme l'esclave antique,

Sans trêve et sans repos, dans le moulin banal

Tournons aveuglément la meule du journal,

Et qui vivons perdus dans un désert de plâtre,

N'ayant d'autre soleil qu'un lustre de théâtre,

Qu'un grand paysagiste, un poëte inspiré,

Au feuillage abondant, au beau ciel azuré,

Déchire d'un rayon la nuit qui nous inonde

Et nous fasse un portrait de la beauté du monde,

Pour nous montrer qu'il est encor loin des cités,

Malgré les feuilletons, de sévères beautés

Que du livre de Dieu la main de l'homme efface ;

De l'air, de l'eau, du ciel, des arbres, de l'espace,

Et des prés de velours, qu'avril étoile encor

De paillettes d'argent et d'étincelles d'or !

— Enfants déshérités, hélas ! sans la peinture,

Nous pourrions oublier notre mère nature ;

Nous pourrions, assourdis du vain bourdonnement

Que fait la presse autour de tout événement,

Le cœur envenimé de futiles querelles,

Perdre le saint amour des choses éternelles,

Et ne plus rien comprendre à l'antique beauté,

À la forme, manteau sur le monde jeté,

Comme autour d'une vierge une souple tunique,

Ne voilant qu'à demi sa nudité pudique !

Merci donc, ô vous tous, artistes souverains !

Amants des chênes verts et des rouges terrains,

Que Rome voit errer dans sa morne campagne,

Dessinant un arbuste, un profil de montagne,

Et qui nous rapportez la vie et le soleil

Dans vos toiles qu'échauffe un beau reflet vermeil !

Sans sortir, avec vous nous faisons des voyages ;

Nous errons, à Paris, dans mille paysages ;

Nous nageons dans les flots de l'immuable azur,

Et vos tableaux, faisant une trouée au mur,

Sont pour nous comme autant de fenêtres ouvertes,

Par où nous regardons les grandes plaines vertes,

Les moissons d'or, le bois que l'automne a jauni,

Les horizons sans borne et le ciel infini !

Ainsi nous vous voyons, austères solitudes,

Où l'âme endort sa peine et inquiétudes !

Grottes de Cervara, que d'un pinceau certain

Creusa profondément le sévère Bertin ;

Ainsi nous vous voyons avec vos blocs rougeâtres

Aux flancs tout lézardés, où les chèvres des pâtres

Se pendent à midi sous le soleil ardent,

Sans trouver un bourgeon à ronger de la dent ;

Avec votre chemin poudroyant de lumière,

De son ruban crayeux rayant le sol de pierre,

Bien rarement foulé par le talon humain,

Et se perdant au fond parmi le champ romain.

— Les grands arbres fluets, au feuillé sobre et rare,

À peine noircissant leurs pieds d'une ombre avare,

Montent comme la flèche et vont baigner leur front

Dans la limpidité du ciel clair et profond ;

Comme s'ils dédaignaient les plaisirs de la terre,

Pour cacher une nymphe ils manquent de mystère :

Leurs branches, laissant trop filtrer d'air et de jour,

Éloignent les désirs et les rêves d'amour ;

Sous leur grêle ramure un maigre anachorète

Pourrait seul s'abriter et choisir sa retraite.

Nulle fleur n'adoucit cette sévérité ;

Nul ton frais ne se mêle à ta fauve clarté ;

Des blessures du roc, ainsi que des vipères

Qui sortent à demi le corps de leurs repaires,

De pâles filaments d'un aspect vénéneux

S'allongent au soleil en enlaçant leurs nœuds ;

Et l'oiseau pour sa soif n'a d'autre eau que les gouttes, —

Pleurs amers du rocher, — qui suintent des voûtes.

Cependant ce désert a de puissants attraits

Que n'ont point nos climats et nos sites plus frais,

Où l'ombrage est opaque, où dans des vagues d'herbes

Nagent à plein poitrail les génisses superbes :

C'est que l'œil éternel brille dans ce ciel bleu,

Et que l'homme est si loin qu'on se sent près de Dieu !

O mère du génie! ô divine nourrice !

Des grands cœurs méconnus pâle consolatrice,

Solitude ! qui tends tes bras silencieux

Aux ennuyés du monde, aux aspirants des cieux,

Quand pourrai-je avec toi, comme le vieil ermite,

Sur le livre pencher ma tête qui médite !

Plus loin, c'est Aligny, qui, le crayon en main,

Comme Ingres le ferait pour un profil humain,

Recherche l'idéal et la beauté d'un arbre,

Et cisèle au pinceau sa peinture de marbre.

Il sait, dans la prison d'un rigide contour,

Enfermer des flots d'air et des torrents de jour,

Et dans tous ses tableaux, fidèle au nom qu'il signe,

Sculpteur athénien, il caresse la ligne,

Et, comme Phidias le corps de sa Vénus,

Polit avec amour le flanc des rochers nus.

Voici la Madeleine. — Une dernière étoile

Luit comme une fleur d'or sur la céleste toile :

La grande repentie, au fond de son désert,

En extase, à genoux, écoute le concert

Que dès l'aube lui donne un orchestre angélique,

Avec le kinnar juif et le rebec gothique.

Un rayon curieux, perçant le dôme épais,

Où les petits oiseaux dorment encore en paix,

Allume une auréole aux blonds cheveux des anges,

Illuminés soudain de nuances étranges,

Tandis que leur tunique et le bout de leurs pieds

Dans l'ombre du matin sont encore noyés.

— Fauve et le teint hâlé comme Cérès la blonde,

La campagne de Rome, embrasée et féconde,

En sillons rutilants jusques à l'horizon

Roule l'océan d'or de sa riche moisson.

Comme d'un encensoir la vapeur embaumée,

Dans le lointain tournoie et monte une fumée,

Et le ciel est si clair, si cristallin, si pur,

Que l'on voit l'infini derrière son azur.

Au-devant, près d'un mur réticulaire, en briques,

Sont quelques laboureurs dans des poses antiques,

Avec leur chien couché, haletant de chaleur,

Cherchant contre le sol un reste de fraîcheur ;

Un groupe simple et beau dans sa grâce tranquille,

Que Poussin avoûrait et qu'eût aimé Virgile.

Mais voici que le soir du haut des monts descend :

L'ombre devient plus grise et va s'élargissant ;

Le ciel vert a des tons de citron et d'orange.

Le couchant s'amincit et va plier sa frange ;

La cigale se tait, et l'on n'entend de bruit

Que le soupir de l'eau qui se divise et fuit.

Sur le monde assoupi les heures taciturnes

Tordent leurs cheveux bruns mouillés des pleurs nocturnes.

À reste-t-il assez de jour pour voir,

Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir.

Nous voici replongés dans la brume et la pluie,

Sur un pavé de boue et sous un ciel de suie,

Ne voyant plus, au lieu de ces beaux horizons,

Que des angles de murs ou des toits de maisons ;

Le vent pleure, la nuit s'étoile de lanternes,

Les ruisseaux miroitant lancent des reflets ternes ;

Partout des bruits de char, des chants, des voix, des cris.

Blonde Italie, adieu ! — Nous sommes à Paris !

 

 

 

FATUITÉ.

Je suis jeune ; la pourpre en mes veines abonde ;

Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu,

Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde

Aspire à pleins poumons l'air du ciel, l'air de Dieu.

Aux vents capricieux qui soufflent de Bohême,

Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours,

Et, parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême

M'a surpris dénouant un masque de velours.

Plus d'une m'a remis la clef d'or de son âme ;

Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur ;

J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme

Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.

On sait mon nom ; ma vie est heureuse et facile ;

J'ai plusieurs ennemis et quelques envieux ;

Mais l'amitié chez moi toujours trouve un asile,

Et le bonheur d'autrui n'offense pas mes yeux.

 

 

LES MATELOTS.

Sur l'eau bleue et profonde

Nous allons voyageant,

Environnant le monde

D'un sillage d'argent,

Des îles de la Sonde,

De l'Inde au ciel brûlé,

Jusqu'au pôle gelé...

Les petites étoiles

Montrent de leur doigt d'or

De quel côté les voiles

Doivent prendre l'essor ;

Sur nos ailes de toiles,

Comme de blancs oiseaux,

Nous effleurons les eaux.

Nous pensons à la terre

Que nous fuyons toujours,

À notre vieille mère,

À nos jeunes amours ;

Mais la vague légère

Avec son doux refrain

Endort notre chagrin.

Le laboureur déchire

Un sol avare et dur ;

L'éperon du navire

Ouvre nos champs d'azur,

Et la mer sait produire,

Sans peine ni travail,

La perle et le corail.

Existence sublime !

Bercés par notre nid,

Nous vivons sur l'abîme

Au sein de l'infini ;

Des flots rasant la cime,

Dans le grand désert bleu

Nous marchons avec Dieu !

 

LA FUITE.

KADIDJA.

Au firmament sans étoile

La lune éteint ses rayons ;

La nuit nous prête son voile ;

Fuyons ! fuyons !

AHMED.

Ne crains-tu pas la colère

De tes frères insolents,

Le désespoir de ton père,

De ton père aux sourcils blancs ?

KADIDJA

Que m'importent mépris, blâme,

Dangers, malédictions !

C'est dans toi que vit mon âme.

Fuyons ! fuyons !

AHMED.

Le cœur me manque ; je tremble,

Et, dans mon sein traversé,

De leur kandjar il me semble

Sentir le contact glacé !

KADIDJA.

Née au désert, ma cavale

Sur les blés, dans les sillons,

Volerait, des vents rivale.

Fuyons ! fuyons !

AHMED.

Au désert infranchissable,

Sans parasol pour jeter

Un peu d'ombre sur le sable,

Sans tente pour m'abriter...

KADIDJA

Mes cils te feront de l'ombre ;

Et, la nuit, nous dormirons

Sous mes cheveux, tente sombre.

Fuyons ! fuyons !

AHMED.

Si le mirage illusoire

Nous cachait le vrai chemin,

Sans vivres, sans eau pour boire,

Tous deux nous mourrions demain.

KADIDJA.

Sous le bonheur mon cœur ploie ;

Si l'eau manque aux stations,

Bois les larmes de ma joie.

Fuyons ! fuyons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

GAZHEL.

Dans le bain, sur les dalles,

À mon pied négligent

J'aime à voir des sandales

De cuir jaune et d'argent.

En quittant ma baignoire,

Il me plaît qu'une noire

Fasse mordre à l'ivoire

Mes cheveux, manteau brun,

Et, versant l'eau de rose,

Sur mon sein qu'elle arrose,

Comme l'aube et la rose,

Mêle perle et parfum.

J'aime aussi l'odeur fine

De la fleur des Houris ;

Sur un plat de la Chine

Des sorbets d'ambre gris,

L'opium, ciel liquide,

Poison doux et perfide,

Qui remplit l'âme vide

D'un bonheur étoilé ;

Et, sur l'eau qui réplique,

Un doux bruit de musique

S'échappant d'un caïque

De falots constellé.

J'aime un fez écarlate

De sequins bruissant,

Où partout l'or éclate,

Où reluit le croissant.

L'arbre en fleur où se pose

L'oiseau cher à la rose,

La fontaine où l'eau cause,

Tout me plaît tour à tour ;

Mais, au ciel et sur terre,

Le trésor que préfère

Mon cœur jeune et sincère,

C'est amour pour amour !

—————

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans un baiser l'onde au rivage

Dit ses douleurs ;

Pour consoler la fleur sauvage

L'aube a ses pleurs ;

Le vent du soir conte sa plainte

Au vieux cyprès ;

La tourterelle au térébinthe

Ses longs regrets.

Aux flots dormants, quand tout repose,

Hors la douleur,

La lune parle, et dit la cause

De sa pâleur.

Ton dôme blanc, Sainte-Sophie,

Parle au ciel bleu,

Et, tout rêveur, le ciel confie

Son rêve à Dieu.

Arbre ou tombeau, colombe ou rose,

Onde ou rocher,

Tout, ici-bas, a quelque chose

Pour s'épancher...

Moi, je suis seul, et rien au monde

Ne me répond,

Rien que ta voix morne et profonde,

Sombre Hellespont !

 

 

SULTAN MAHMOUD.

Dans mon harem se groupe,

Comme un bouquet

Débordant d'une coupe

Sur un banquet,

Tout ce que cherche ou rêve,

D'opium usé,

Et son ennui sans trêve,

Un cœur blasé ;

Mais tous ces corps sans âmes

Plaisent un jour

Hélas ! j'ai six cents femmes,

Et pas d'amour !

*

La biche et l'antilope,

J'ai tout ici,

Asie, Afrique, Europe,

En raccourci ;

Teint vermeil, teint d'orange,

Œil noir ou bleu,

Le charmant et l'étrange,

De tout un peu;

Mais tous ces corps sans âmes

Plaisent un jour...

Hélas ! j'ai six cents femmes,

Et pas d'amour !

*

Ni la vierge de Grèce,

Marbre vivant ;

Ni la fauve négresse,

Toujours rêvant ;

Ni la vive Française,

À l'air vainqueur ;

Ni la plaintive Anglaise,

N'ont pris mon cœur !

Tous ces beaux corps sans âmes

Plaisent un jour...

Hélas ! j'ai six cents femmes,

Et pas d'amour !

 

—————

 

À travers la forêt de folles arabesques

Que le doigt du sommeil trace au mur de mes nuits,

Je vis, comme l'on voit les Fortunes des fresques,

Un jeune homme penché sur la bouche d'un puits.

Il jetait, par grands tas, dans cette gueule noire

Perles et diamants, rubis et sequins d'or,

Pour faire arriver l'eau jusqu'à sa lèvre, et boire ;

Mais le flot flagellé ne montait pas encor.

Hélas ! que d'imprudents s'en vont aux puits sans corde,

Sans urne pour puiser le cristal souterrain,

Enfouir leur trésor afin que l'eau déborde,

Comme fit le corbeau dans le vase d'airain !

Hélas ! et qui n'a pas, épris de quelque femme,

Pour faire monter l'eau du divin sentiment,

Jeté l'or de son cœur au puits sans fond d'une âme,

Sur l'abîme muet penché stupidement !

 

L'ESCLAVE.

Captive et peut-être oubliée,

Je songe à mes jeunes amours,

À mes beaux jours,

Et par la fenêtre grillée

Je regarde l'oiseau joyeux,

Fendant les cieux.

Douce et pâle consolatrice,

Espérance, rayon d'en haut,

Dans mon cachot

Fais-moi, sous ta clarté propice,

À ton miroir faux et charmant

Voir mon amant !

Auprès de lui, belle Espérance,

Porte-moi sur tes ailes d'or,

S'il m'aime encor,

Et, pour endormir ma souffrance,

Suspends mon âme sur son cœur

Comme une fleur !

 

 

 

LES TACHES JAUNES.

Seul, le coude dans la plume,

J'ai froissé jusqu'au matin

Les feuillets d'un gros volume

Plein de grec et de latin ;

Car nulle étroite pantoufle

Ne traîne au pied de mon lit,

Et mon chevet n'a qu'un souffle

Sous ma lampe qui pâlit.

Cependant des meurtrissures

Marbrent mon corps, que n'a pas

Tatoué de ses morsures

Un vampire aux blancs appas.

S'il faut croire un conte sombre,

Les morts aimés autrefois

Nous marquent ainsi, dans l'ombre,

Du sceau de leurs baisers froids.

À leurs places, dans nos couches,

Ils s'allongent sous les draps,

Et signent avec leurs bouches

Leur visite sur nos bras.

Seule, une de mes aimées,

Dans son lit noirâtre et frais,

Dort les paupières fermées

Pour ne les rouvrir jamais.

— Soulevant de ta main frêle

Le couvercle du cercueil,

Est-ce toi, dis, pauvre belle,

Qui, la nuit, franchis mon seuil,

Toi qui, par un soir de fête,

À la fin d'un carnaval,

Laissas choir, pâle et muette,

Ton masque et tes fleurs de bal ?

Ô mon amour la plus tendre,

De ce ciel où je te crois,

Reviendrais-tu pour me rendre

Les baisers que tu me dois ?

 

 

L'ONDINE ET LE PÊCHEUR.

Tous les jours, écartant les roseaux et les branches,

Près du fleuve où j'habite un pêcheur vient s'asseoir,

— Car sous l'onde il a vu glisser des formes blanches, —

Et reste là rêveur, du matin jusqu'au soir.

L'air frémit, l'eau soupire et semble avoir une âme ;

Un œil bleu s'ouvre et brille au cœur des nénufars ;

Un poisson se transforme et prend un corps de femme,

Et des bras amoureux, et de charmants regards...

" Pêcheur, suis-moi ; je t'aime.

Tu seras roi des eaux,

Avec un diadème

D'iris et de roseaux !

Perçant, sous l'eau dormante,

Des joncs la verte mante,

Auprès de ton amante

Plonge sans t'effrayer :

À l'autel de rocailles,

Prêt pour nos fiançailles,

Un prêtre à mains d'écailles

Viendra nous marier.

Pêcheur, suis-moi ; je t'aime.

Tu seras roi des eaux,

Avec un diadème

D'iris et de roseaux ! "

Et déjà le pêcheur a mis le pied dans l'onde

Pour suivre le fantôme au regard fascinant :

L'eau murmure, bouillonne et devient plus profonde,

Et sur lui se ferme en tournant...

" De ma bouche bleuâtre,

Viens, je veux t'embrasser,

Et de mes bras d'albâtre

T'enlacer,

Te bercer,

Te presser !

Sous les eaux, de sa flamme

L'amour sait m'embraser.

Je veux, buvant ton âme,

D'un baiser

M'apaiser,

T'épuiser !... "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

España

 

 

DÉPART.

 

Avant d'abandonner à tout jamais ce globe,

Pour aller voir là-haut ce que Dieu nous dérobe,

Et de faire à mon tour au pays inconnu

Ce voyage dont nul n'est encor revenu,

J'ai voulu visiter les cités et les hommes,

Et connaître l'aspect de ce monde où nous sommes.

Depuis mes jeunes ans d'un grand désir épris,

J'étouffais à l'étroit dans ce vaste Paris ;

Une voix me parlait et me disait : — " C'est l'heure ;

"Va, déracine-toi du seuil de ta demeure ;

"L'arbre pris par le pied, le minéral pesant,

"Sont jaloux de l'oiseau, sont jaloux du passant ;

"Et puisque Dieu t'a fait de nature mobile,

"Qu'il t'a donné la vie, et le sang et la bile,

"Pourquoi donc végéter et te cristalliser

"À regarder les jours sous ton arche passer ?

"Il est au monde, il est des spectacles sublimes,

"Des royaumes qu'on voit en gravissant les cimes,

"De noirs Escurials, mystérieux granits,

"Et de bleus océans, visibles infinis.

"Donc, sans t'en rapporter à son image ronde,

"Par toi-même connais la figure du monde."

Tout bas à mon oreille ainsi la voix chantait,

Et le désir ému dans mon cœur palpitait.

Comme au jour du départ on voit parmi les nues

Tournoyer et crier une troupe de grues,

Mes rêves palpitants, prêts à prendre leur vol,

Tournoyaient dans les airs et dédaignaient le sol ;

Au colombier, le soir, ils rentraient à grand'peine,

Et des hôtes pensifs qui hantent l'âme humaine,

Il ne s'asseyait plus à mon triste foyer

Que l'ennui, ce fâcheux qu'on ne peut renvoyer !

L'amour aux longs tourments, aux plaisirs éphémères,

L'art et la fantaisie aux fertiles chimères,

L'entretien des amis et les chers compagnons,

Intimes dont souvent on ignore les noms,

La famille sincère où l'âme se repose,

Ne pouvaient plus suffire à mon esprit morose ;

Et sur l'âpre rocher où descend le vautour

Je me rongeais le foie en attendant le jour.

Je sentais le désir d'être absent de moi-même ;

Loin de ceux que je hais et loin de ceux que j'aime,

Sur une terre vierge et sous un ciel nouveau,

Je voulais écouter mon cœur et mon cerveau,

Et savoir, fatigué de stériles études,

Quels baumes contenait l'urne des solitudes,

Quels mots balbutiait avec ses bruits confus,

Dans la rumeur des flots et des arbres touffus,

La nature, ce livre où la plume divine

Écrit le grand secret que nul œil ne devine !

Je suis parti, laissant sur le seuil inquiet,

Comme un manteau trop vieux que l'on quitte à regret,

Cette lente moitié de la nature humaine,

L'habitude au pied sûr qui toujours y ramène,

Les pâles visions, compagnes de mes nuits,

Mes travaux, mes amours et tous mes chers ennuis.

La poitrine oppressée et les yeux tout humides,

Avant d'être emporté par les chevaux rapides,

J'ai retourné la tête à l'angle du chemin,

Et j'ai vu, me faisant des signes de la main,

Comme un groupe plaintif d'amantes délaissées,

Sur la porte debout ma vie et mes pensées.

Hélas! que vais-je faire et que vais-je chercher ?

L'horizon charme l'œil: à quoi bon le toucher ?

Pourquoi d'un pied réel fouler les blondes grèves

Et les rivages d'or de l'univers des rêves ?

Poëte, tu sais bien que la réalité

A besoin, pour couvrir sa triste nudité,

Du manteau que lui file à son rouet d'ivoire

L'imagination, menteuse qu'il faut croire ;

Que tout homme en son cœur porte son Chanaan,

Et son Eldorado par delà l'Océan.

N'as-tu pas dans les mains assez crevé de bulles,

De rêves gonflés d'air et d'espoirs ridicules?

Plongeur, n'as-tu pas vu sous l'eau du lac d'azur

Les reptiles grouiller dans le limon impur ?

L'objet le plus hideux, que le lointain estompe,

Prend une belle forme où le regard se trompe.

Le mont chauve et pelé doit à l'éloignement

Les changeantes couleurs de son beau vêtement;

Approchez, ce n'est plus que rocs noirs et difformes,

Escarpements abrupts, entassements énormes,

Sapins échevelés, broussailles au poil roux,

Gouffres vertigineux et torrents en courroux.

Je le sais, je le sais. Déception amère !

Hélas! j'ai trop souvent pris au vol ma chimère !

Je connais quels replis terminent ces beaux corps,

Et la sirène peut m'étaler ses trésors :

À travers sa beauté je vois, sous les eaux noires,

Frétiller vaguement sa queue et ses nageoires.

Aussi ne vais-je pas, de vains mots ébloui,

Chercher sous d'autres cieux mon rêve épanoui;

Je ne crois pas trouver devant moi, toutes faites,

Au coin des carrefours les strophes des poëtes,

Ni pouvoir en passant cueillir à pleines mains

Les fleurs de l'idéal aux chardons des chemins.

Mais je suis curieux d'essayer de l'absence,

Et de voir ce que peut cette sourde puissance ;

Je veux savoir quel temps, sans être enseveli,

Je flotterai sur l'eau qui ne garde aucun pli,

Et dans combien de jours, comme un peu de fumée,

Des cœurs éteints s'envole une mémoire aimée.

Le voyage est un maître aux préceptes amers ;

Il vous montre l'oubli dans les cœurs les plus chers,

Et vous prouve, — ô misère et tristesse suprême ! —

Qu'ingrat à votre tour, vous oubliez vous-même !

Pauvre atome perdu, point dans l'immensité,

Vous apprenez ainsi votre inutilité.

Votre départ n'a rien dérangé dans le monde ;

Déjà votre sillon s'est refermé sur l'onde.

Oublié par les uns, aux autres inconnu,

Dans des lieux où jamais votre nom n'est venu,

Parmi des yeux distraits et des visages mornes,

Vous allez sur la terre et sur la mer sans bornes.

Par l'absence à la mort vous vous accoutumez.

Cependant l'araignée à vos volets fermés

Suspend sa toile ronde, et la maison déserte

Semble n'avoir plus d'âme et pleurer votre perte,

Et le chien qui s'ennuie et voudrait vous revoir

Au détour du chemin va hurler chaque soir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE PIN DES LANDES.

On ne voit, en passant par les Landes désertes,

Vrai Zaharah français poudré de sable blanc,

Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes

D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc,

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,

L'homme, avare bourreau de la création,

Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine,

Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,

Le pin verse son baume et sa séve qui bout,

Et se tient toujours droit sur le bord de la route,

Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

Le poëte est ainsi dans les Landes du monde.

Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.

Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde

Pour épancher ses vers, divines larmes d'or !

 

L'HORLOGE.

Vulnerant omnes, ultima necat.

La voiture fit halte à l'église d'Urrugne,

Nom rauque, dont le son à la rime répugne,

Mais qui n'en est pas moins un village charmant,

Sur un sol montueux perché bizarrement.

C'est un bâtiment pauvre, en grosses pierres grises,

Sans archanges sculptés, sans nervures ni frises,

Qui n'a pour ornement que le fer de sa croix,

Une horloge rustique et son cadran de bois,

Dont les chiffres romains, épongés par la pluie,

Ont coulé sur le fond que nul pinceau n'essuie.

Mais sur l'humble cadran regardé par hasard,

Comme les mots de flamme aux murs de Balthazar,

Comme l'inscription de la porte maudite,

En caractères noirs une phrase est écrite ;

Quatre mots solennels, quatre mots de latin,

Où tout homme en passant peut lire son destin :

"Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève!"

Oui, c'est bien vrai, la vie est un combat sans trêve,

Un combat inégal contre un lutteur caché,

Qui d'aucun de nos coups ne peut être touché ;

Et dans nos cœurs criblés, comme dans une cible,

Tremblent les traits lancés par l'archer invisible.

Nous sommes condamnés, nous devons tous périr ;

Naître, c'est seulement commencer à mourir,

Et l'enfant, hier encor, chérubin chez les anges,

Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.

Le disque de l'horloge est le champ du combat,

Ou la Mort de sa faux par milliers nous abat ;

La Mort, rude jouteur qui suffit pour défendre

L'éternité de Dieu, qu'on voudrait bien lui prendre.

Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean,

Les Heures, sans repos, parcourent le cadran ;

Comme ces inconnus des chants du moyen âge,

Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage,

Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour

Noires comme la nuit, blanches comme le jour.

Chaque sœur à l'appel de la cloche s'élance,

Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance,

Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant,

Pour nous tirer du cœur une perle de sang,

Jusqu'au jour d'épouvante où paraît la dernière

Avec le sablier et la noire bannière ;

Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours,

Et qui se met en marche au premier de nos jours !

Elle va droit à vous, et, d'une main trop sûre,

Vous porte dans le flanc la suprême blessure,

Et remonte à cheval, après avoir jeté

Le cadavre au néant, l'âme à l'éternité !

Urrugne.

—————

À la Bidassoa, près d'entrer en Espagne,

Je descendis, voulant regarder la campagne,

Et l'île des Faisans, et l'étrange horizon,

Pendant qu'on nous timbrait d'un nouvel écusson.

Et je vis, en errant à travers le village,

Un homme qui mettait des balles hors d'usage,

Avec un gros marteau, sur un quartier de grès,

Pour en faire du plomb et le revendre après.

Car la guerre a versé sur ces terres fatales

De son urne d'airain une grêle de balles,

Une grêle de mort que nul soleil ne fond.

Hélas ! ce que Dieu fait, les hommes le défont !

Sur un sol qui n'attend qu'une bonne semaille

De leurs sanglantes mains ils sèment la mitraille !

Aussi les laboureurs vendent, au lieu de blé,

Des boulets recueillis dans leur champ constellé.

Mais du ciel épuré descend la Paix sereine,

Qui répand de sa corne une meilleure graine,

Fait taire les canons à ses pieds accroupis,

Et presse sur son cœur une gerbe d'épis.

Behobie.

SAINTE CASILDA.

À Burgos, dans un coin de l'église déserte,

Un tableau me surprit par son effet puissant :

Un ange, pâle et fier, d'un ciel fauve descend,

À sainte Casilda portant la palme verte.

Pour l'œuvre des bourreaux la vierge découverte

Montre sur sa poitrine, albâtre éblouissant,

À la place des seins, deux ronds couleur de sang,

Distillant un rubis par chaque veine ouverte.

Et les seins déjà morts, beaux lis coupés en fleur,

Blancs comme les morceaux d'une Vénus de marbre,

Dans un bassin d'argent gisent au pied d'un arbre.

Mais la sainte en extase, oubliant sa douleur,

Comme aux bras d'un amant de volupté se pâme,

Car aux lèvres du Christ elle suspend son âme !

Burgos.

EN ALLANT À LA CHARTREUSE

DE MIRAFLORES.

Oui, c'est une montée âpre, longue et poudreuse,

Un revers décharné, vrai site de Chartreuse.

Les pierres du chemin, qui croulent sous les pieds,

Trompent à chaque instant les pas mal appuyés.

Pas un brin d'herbe vert, pas une teinte fraîche ;

On ne voit que des murs bâtis en pierre sèche,

Des groupes contrefaits d'oliviers rabougris,

Au feuillage malsain couleur de vert-de-gris,

Des pentes au soleil, que nulle fleur n'égaie,

Des roches de granit et des ravins de craie,

Et l'on se sent le cœur de tristesse serré....

Mais, quand on est en haut, coup d'œil inespéré !

L'on aperçoit là-bas, dans le bleu de la plaine,

L'église où dort le Cid près de doña Chimène !

Cartuja de Miraflores.

 

 

LA FONTAINE DU CIMETIÈRE.

À la morne Chartreuse, entre des murs de pierre,

En place de jardin l'on voit un cimetière,

Un cimetière nu comme un sillon fauché,

Sans croix, sans monument, sans tertre qui se hausse :

L'oubli couvre le nom, l'herbe couvre la fosse ;

La mère ignorerait où son fils est couché.

Les végétations maladives du cloître

Seules sur ce terrain peuvent germer et croître,

Dans l'humidité froide à l'ombre des longs murs :

Des morts abandonnés douces consolatrices,

Les fleurs n'oseraient pas incliner leurs calices

Sur le vague tombeau de ces dormeurs obscurs.

Au milieu, deux cyprès à la noire verdure

Profilent tristement leur silhouette dure,

Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux !

Pendant que du bassin d'une avare fontaine

Tombe en frange effilée une nappe incertaine,

Comme des pleurs furtifs qui débordent des yeux.

Par les saints ossements des vieux moines filtrée,

L'eau coule à flots si clairs dans la vasque éplorée,

Que pour en boire un peu je m'approchai du bord...

Dans le cristal glacé quand je trempai ma lèvre,

Je me sentis saisi par un frisson de fièvre :

Cette eau de diamant avait un goût de mort !

Cartuja de Miraflores.

 

 

LE CID ET LE JUIF.

(Imité de Sepulveda.)

Le Cid, ce gagneur de batailles,

Ce géant plus grand que nos tailles,

À San-Pedro de Cardena,

— Don Alfonse ainsi l'ordonna, —

Conservé par un puissant baume,

Bardé de fer, coiffé du heaume,

Repose en un riche tombeau,

Ayant pour siége un escabeau ;

Sur sa cuirasse, en nappe blanche,

Sa barbe de neige s'épanche

Avec ampleur et majesté.

Pour le défendre, à son côté

Pend Tisona, sa bonne épée,

Au sang more et chrétien trempée.

À le voir assis, quoique mort,

On dirait d'un vivant qui dort.

Depuis sept ans, dans cette pose,

De ses exploits il se repose ;

Et pour voir son corps vénéré,

Tous les ans, au jour consacré,

A San-Pedro la foule abonde.

— Une fois, que la nef profonde

Était déserte, et qu'au saint lieu

Le Cid, resté seul avec Dieu,

Rêvait dans son tombeau sans garde,

Un juif arrive et le regarde,

Et parlant en soi-même ainsi,

Il se dit tout pensif : " Ceci

Est le corps du Cid, du grand homme,

Du vainqueur que partout on nomme !

On m'a raconté bien souvent

Que nul n'eût osé, lui vivant,

Se risquer dans cette entreprise

De toucher à sa barbe grise.

Maintenant, il gît morne et froid ;

Son bras, qui répandait l'effroi,

La mort le désarme et l'attache :

Je vais lui toucher la moustache,

Nous verrons s'il se fâchera

Et quelle mine il nous fera ;

Le monde est loin, rien ne m'empêche

De tirer à moi cette mèche. "

— Afin d'accomplir son dessein,

Le juif sordide étend la main...

Mais, avant que la barbe sainte

Par ses doigts crochus soit atteinte,

Le noble époux de Ximena,

A plein poing prenant Tisona,

Sort du fourreau deux pieds de lame...

Le juif, l'épouvante dans l'âme,

Tombe le front sur le pavé,

Et, par les moines relevé,

Raconte l'aventure étrange ;

Puis de religion il change,

Et sous le nom de Diego Gil

Entre au couvent. — Ainsi soit-il !

San-Pedro de Cardena.

 

 

 

 

EN PASSANT À VERGARA.

No vaya usted a ver eso que le dara gana de vomitar.

Nous avions avec nous une jeune Espagnole,

À l'allure hardie, à la toilette folle,

Au grand front éclatant comme un marbre poli,

Où la réflexion n'a jamais fait un pli,

Encadré de cheveux qui venaient en désordre

Sur un col satiné nonchalamment se tordre ;

Des sourcils de velours avec de grands yeux noirs,

Renvoyant des éclairs comme un piége à miroirs ;

Un rire éblouissant, épanoui, sonore,

Belle fleur de gaieté qu'un seul mot fait éclore ;

Des dents de jeune loup, pures comme du lait,

Dont l'émail insolent sans trêve étincelait ;

Une taille cambrée en cavale andalouse ;

Des pieds mignons à rendre une reine jalouse ;

Et puis sur tout cela je ne sais quoi de fou,

Des mouvements d'oiseau dans les poses du cou,

De petits airs penchés, des tournures de hanches,

De certaines façons de porter ses mains blanches,

Comme dans les tableaux où le vieux Zurbaran

Sous le nom d'une sainte, en habit sévillan,

Représente une dame avec des pendeloques,

Des plumes, du clinquant et des modes baroques.

Or, pendant que j'errais dans la vaste fonda,

Attendant qu'on servît la olla podrida,

Et que je regardais, ardent à tout connaître,

La cage du grillon pendue à la fenêtre,

Un mort passa, — partant pour le royaume noir ;

Et comme je voulais descendre pour le voir

(Car sur le front des morts le rêveur cherche à lire

Ce terrible secret qu'aucun d'eux n'a pu dire),

L'Espagnole, posant ses doigts blancs sur mon bras,

Me retint et me dit : — Oh ! ne descendez pas,

Cela vous donnerait, à coup sûr, la nausée ! —

Elle jeta ces mots vaguement, sans pensée,

De cet air de dégoût mêlé d'un peu d'effroi

Qu'on aurait en parlant d'un reptile au corps froid.

Ce spectacle, effrayant pour le héros lui-même,

Qui fait pâlir encor le front du chartreux blême

Après vingt ans de jeûne et d'angoisse passés,

Un crâne sous la main, entre des murs glacés,

La mort n'a donc pour toi ni leçon ni tristesse ?

Et parce que tu bois le vin de ta jeunesse,

Que tes cheveux sont noirs et tes regards ardents,

Qu'il n'est pas une tache aux perles de tes dents,

Tu crois vivre toujours, sans qu'à ton front splendide

Le temps avec son ongle ose écrire une ride ?

Et tu méprises fort, dans ton éclat vermeil,

Le cadavre au teint vert qui dort le grand sommeil ?

Et pourtant ce débris fut le temple d'une âme ;

Ce néant a vécu ; cette lampe sans flamme,

Que la bouche inconnue a soufflée en passant,

Naguère eut le rayon qui t'éclaire à présent. —

Sans doute ; mais pourquoi plonger dans ces mystères ?

Laissons rêver les morts dans leurs lits solitaires,

En conversation avec le ver impur !

À nous la vie, à nous le soleil et l'azur,

À nous tout ce qui chante, à nous tout ce qui brille,

Les courses de taureaux dans Madrid ou Séville,

Les pesants picadors et les légers chulos,

Les mules secouant leurs grappes de grelots,

Les chevaux éventrés, et le taureau qui râle

Fondant, l'épée au cou, sur le matador pâle !

À nous la castagnette, à nous le pandero,

La cachucha lascive et le gai bolero ;

Le jeu de l'éventail, le soir, aux promenades,

Et sous le balcon d'or les molles sérénades !

Les vivants sont charmants et les morts sont affreux. —

Oui ; — mais le ver un jour rongera ton œil creux,

Et comme un fruit gâté, superbe créature,

Ton beau corps ne sera que cendre et pourriture ;

Et le mort outragé, se levant à demi,

Dira, le regard lourd d'avoir longtemps dormi :

— Dédaigneuse ! à ton tour tu donnes la nausée ;

Ta figure est déjà bleue et décomposée,

Tes parfums sont changés en fétides odeurs,

Et tu n'es qu'un ramas d'effroyables laideurs !

Vergara.

 

 

 

 

LES YEUX BLEUS DE LA MONTAGNE.

On trouve dans les monts des lacs de quelques toises,

Purs comme des cristaux, bleus comme des turquoises,

Joyaux tombés du doigt de l'ange Ithuriel,

Où le chamois craintif, lorsqu'il vient pour y boire,

S'imagine trompé par l'optique illusoire,

Laper l'azur du ciel.

Ces limpides bassins, quand le jour s'y reflète,

Ont comme la prunelle une humide paillette ;

Et ce sont les yeux bleus, au regard calme et doux,

Par lesquels la montagne en extase contemple,

Forgeant quelque soleil dans le fond de son temple,

Dieu, l'ouvrier jaloux !

Guadarrama.

 

 

 

 

LA PETITE FLEUR ROSE.

Du haut de la montagne,

Près de Guadarrama,

On découvre l'Espagne

Comme un panorama.

À l'horizon sans borne

Le grave Escurial

Lève son dôme morne,

Noir de l'ennui royal ;

Et l'on voit dans l'estompe

Du brouillard cotonneux,

Si loin que l'œil s'y trompe,

Madrid, point lumineux !

La monta