La morte amoureuse

Récit fantastique publié dans la Chronique de Paris les 23 et 26 juin 1836
Vous me demandez, frère, si j'ai aimé ; oui. C'est une histoire 
singulière et terrible, et, quoique j'aie soixante-six ans, j'ose à 
peine remuer la cendre de ce souvenir. Je ne veux rien vous refuser, 
mais je ne ferais pas à une âme moins éprouvée un pareil récit. Ce 
sont des événements si étranges, que je ne puis croire qu'ils me 
soient arrivés. J'ai été pendant plus de trois ans le jouet d'une 
illusion singulière et diabolique. Moi, pauvre prêtre de campagne, 
j'ai mené en rêve toutes les nuits (Dieu veuille que ce soit un 
rêve !) une vie de damné, une vie de mondain et de Sardanapale. Un 
seul regard trop plein de complaisance jeté sur une femme pensa 
causer la perte de mon âme ; mais enfin, avec l'aide de Dieu et de 
mon saint patron, je suis parvenu à chasser l'esprit malin qui 
s'était emparé de moi. Mon existence s'était compliquée d'une 
existence nocturne entièrement différente. Le jour, j'étais un prêtre 
du Seigneur, chaste, occupé de la prière et des choses saintes ; la 
nuit, dès que j'avais fermé les yeux, je devenais un jeune seigneur, 
fin connaisseur en femmes, en chiens et en chevaux, jouant aux dés, 
buvant et blasphémant ; et lorsqu'au lever de l'aube je me 
réveillais, il me semblait au contraire que je m'endormais et que je 
rêvais que j'étais prêtre. De cette vie somnambulique il m'est resté 
des souvenirs d'objets et de mots dont je ne puis pas me défendre, 
et, quoique je ne sois jamais sorti des murs de mon presbytère, on 
dirait plutôt, à m'entendre, un homme ayant usé de tout et revenu du 
monde, qui est entré en religion et qui veut finir dans le sein de 
Dieu des jours trop agités, qu'un humble séminariste qui a vieilli 
dans une cure ignorée, au fond d'un bois et sans aucun rapport avec 
les choses du siècle.
 
Oui, j'ai aimé comme personne au monde n'a aimé, d'un amour insensé 
et furieux, si violent que je suis étonné qu'il n'ait pas fait 
éclater mon coeur. Ah ! quelles nuits ! quelles nuits !
 
Dès ma plus tendre enfance, je m'étais senti vocation pour l'état de 
prêtre ; aussi toutes mes études furent-elles dirigées dans ce sens- 
là, et ma vie, jusqu'à vingt-quatre ans, ne fut-elle qu'un 
long noviciat. Ma théologie achevée, je passai successivement par 
tous les petits ordres, et mes supérieurs me jugèrent digne, malgré 
ma grande jeunesse, de franchir le dernier et redoutable degré. Le 
jour de mon ordination fut fixé à la semaine de Pâques.
 
Je n'étais jamais allé dans le monde ; le monde, c'était pour moi 
l'enclos du collège et du séminaire. Je savais vaguement qu'il y 
avait quelque chose que l'on appelait femme, mais je n'y arrêtais pas 
ma pensée ; j'étais d'une innocence parfaite. Je ne voyais ma mère 
vieille et infirme que deux fois l'an. C'étaient là toutes mes 
relations avec le dehors.
 
Je ne regrettais rien, je n'éprouvais pas la moindre hésitation 
devant cet engagement irrévocable ; j'étais plein de joie 
et d'impatience. Jamais jeune fiancé n'a compté les heures avec une 
ardeur plus fiévreuse ; je n'en dormais pas, je rêvais que je disais 
la messe ; être prêtre, je ne voyais rien de plus beau au monde : 
j'aurais refusé d'être roi ou poète. Mon ambition ne concevait pas 
au delà.
 
Ce que je dis là est pour vous montrer combien ce qui m'est arrivé ne 
devait pas m'arriver, et de quelle fascination inexplicable j'ai été 
la victime.
 
Le grand jour venu, je marchai à l'église d'un pas si léger, qu'il me 
semblait que je fusse soutenu en l'air ou que j'eusse des ailes 
aux épaules. Je me croyais un ange, et je m'étonnais de la 
physionomie sombre et préoccupée de mes compagnons ; car nous 
étions plusieurs. J'avais passé la nuit en prières, et j'étais dans 
un état qui touchait presque à l'extase. L'évêque, vieillard 
vénérable, me paraissait Dieu le Père penché sur son éternité, et je 
voyais le ciel à travers les voûtes du temple.
 
Vous savez les détails de cette cérémonie : la bénédiction, la 
communion sous les deux espèces, l'onction de la paume des mains avec 
l'huile des catéchumènes, et enfin le saint sacrifice offert de 
concert avec l'évêque. Je ne m'appesantirai pas sur cela. Oh ! que 
Job a raison, et que celui-là est imprudent qui ne conclut pas un 
pacte avec ses yeux ! Je levai par hasard ma tête, que j 'avais 
jusque- là tenue inclinée, et j'aperçus devant moi, si près que 
j'aurais pu la toucher, quoique en réalité elle fût à une assez 
grande distance et de l'autre côté de la balustrade, une jeune femme 
d'une beauté rare et vêtue avec une magnificence royale. Ce fut comme 
si des écailles me tombaient des prunelles. J'éprouvai la sensation 
d'un aveugle qui recouvrerait subitement la vue. L'évêque, si 
rayonnant tout à l'heure, s'éteignit tout à coup, les cierges 
pâlirent sur leurs chandeliers d'or comme les étoiles au matin, et il 
se fit par toute l'église une complète obscurité. La charmante 
créature se détachait sur ce fond d'ombre comme  une révélation 
angélique ; elle semblait éclairée d'elle-même et donner le jour 
plutôt que le recevoir.
 
Je baissai la paupière, bien résolu à ne plus la relever pour me 
soustraire à l'influence des objets extérieurs ; car la distraction 
m'envahissait de plus en plus, et je savais à peine ce que 
je faisais.
 
Une minute après, je rouvris les yeux, car à travers mes cils je la 
voyais étincelante des couleurs du prisme, et dans une pénombre 
pourprée comme lorsqu'on regarde le soleil.
 
Oh ! comme elle était belle ! Les plus grands peintres, lorsque, 
poursuivant dans le ciel la beauté idéale, ils ont rapporté sur la 
terre le divin portrait de la Madone, n'approchent même pas de cette 
fabuleuse réalité. Ni les vers du poète ni la palette du peintre n'en 
peuvent donner une idée. Elle était assez grande, avec une taille et 
un port de déesse ; ses cheveux, d'un blond doux, se séparaient sur 
le haut de sa tête et coulaient sur ses tempes comme deux fleuves 
d'or ; on aurait dit une reine avec son diadème ; son front, dune 
blancheur bleuâtre et transparente, s'étendait large et serein sur 
les arcs de deux cils presque bruns, singularité qui ajoutait encore 
à l'effet de prunelles vert de mer d'une vivacité et d'un 
éclat insoutenables. Quels yeux ! avec un éclair ils décidaient de la 
destinée d'un homme ; ils avaient une vie, une limpidité, une ardeur, 
une humidité brillante que je n'ai jamais vues à un oeil humain ; il 
s'en échappait des rayons pareils à des flèches et que je voyais 
distinctement aboutir à mon coeur. Je ne sais si la flamme qui les 
illuminait venait du ciel ou de l'enfer, mais à coup sûr elle venait 
de l'un ou de l'autre. Cette femme était un ange ou un démon, et 
peut-être tous les deux ; elle ne sortait certainement pas du flanc 
d'Ève, la mère commune. Des dents du plus bel orient scintillaient 
dans son rouge sourire, et de petites fossettes se creusaient à 
chaque inflexion de sa bouche dans le satin rose de ses 
adorables joues. Pour son nez, il était d'une finesse et d'une fierté 
toute royale, et décelait la plus noble origine. Des luisants d'agate 
jouaient sur la peau unie et lustrée de ses épaules à demi 
découvertes, et des rangs de grosses perles blondes, d'un ton presque 
semblable à son cou, lui descendaient sur la poitrine. De temps en 
temps elle redressait sa tête avec un mouvement onduleux de couleuvre 
ou de paon qui se rengorge, et imprimait un léger frisson à la haute 
fraise brodée à jour qui l'entourait comme un treillis d'argent.
 
Elle portait une robe de velours nacarat, et de ses larges manches 
doublées d'hermine sortaient des mains patriciennes d'une délicatesse 
infinie, aux doigts longs et potelés, et d'une si idéale transparence 
qu'ils laissaient passer le jour comme ceux de l'Aurore.
 
Tous ces détails me sont encore aussi présents que s'ils dataient 
d'hier, et, quoique je fusse dans un trouble extrême, rien ne 
m'échappait : la plus légère nuance, le petit point noir au coin du 
menton, l'imperceptible duvet aux commissures des lèvres, le velouté 
du front, l'ombre tremblante des cils sur les joues, je saisissais 
tout avec une lucidité étonnante.
 
A mesure que je la regardais, je sentais s'ouvrir dans moi des portes 
qui jusqu'alors avaient été fermées ; des soupiraux obstrués se 
débouchaient dans tous les sens et laissaient entrevoir des 
perspectives inconnues ; la vie m'apparaissait sous un aspect tout 
autre ; je venais de naître à un nouvel ordre d'idées. Une angoisse 
effroyable me tenaillait le coeur ; chaque minute qui s'écoulait me 
semblait une seconde et un siècle. La cérémonie avançait cependant, 
et j'étais emporté bien loin du monde dont mes désirs naissants 
assiégeaient furieusement l'entrée. Je dis oui cependant, lorsque je 
voulais dire non, lorsque tout en moi se révoltait et protestait 
contre la violence que ma langue faisait à mon âme : une force 
occulte m'arrachait malgré moi les mots du gosier. C'est là peut-être 
ce qui fait que tant de jeunes filles marchent à l'autel avec la 
ferme résolution de refuser d'une manière éclatante l'époux qu'on 
leur impose, et que pas une seule n'exécute son projet. C'est là sans 
doute ce qui fait que tant de pauvres novices prennent le voile, 
quoique bien décidées à le déchirer en pièces au moment de prononcer 
leurs voeux. On n'ose causer un tel scandale devant tout le monde ni 
tromper l'attente de tant de personnes ; toutes ces volontés, tous 
ces regards semblent peser sur vous comme une chape de plomb ; et 
puis les mesures sont si bien prises, tout est si bien réglé à 
l'avance, d'une façon si évidemment irrévocable, que la pensée cède 
au poids de la chose et s'affaisse complètement.
 
Le regard de la belle inconnue changeait d'expression selon le 
progrès de la cérémonie. De tendre et caressant qu'il était d'abord, 
il prit un air de dédain et de mécontentement comme de ne pas avoir 
été compris.
 
Je fis un effort suffisant pour arracher une montagne, pour m'écrier 
que je ne voulais pas être prêtre ; mais je ne pus en venir à bout ; 
ma langue resta clouée à mon palais, et il me fut impossible de 
traduire ma volonté par le plus léger mouvement négatif. J'étais, 
tout éveillé, dans un état pareil à celui du cauchemar, où l'on veut 
crier un mot dont votre vie dépend, sans en pouvoir venir à bout.
 
Elle parut sensible au martyre que j'éprouvais, et, comme pour 
m'encourager, elle me lança une oeillade pleine de divines promesses. 
Ses yeux étaient un poème dont chaque regard formait un chant.
 
Elle me disait :
 
" Si tu veux être à moi, je te ferai plus heureux que Dieu lui- même 
dans son paradis ; les anges te jalouseront. Déchire ce funèbre 
linceul où tu vas t'envelopper ; je suis la beauté, je suis la 
jeunesse, je suis la vie ; viens à moi, nous serons l'amour. Que 
pourrait t'offrir Jéhovah pour compensation ? Notre existence coulera 
comme un rêve et ne sera qu'un baiser éternel.
 
" Répands le vin de ce calice, et tu es libre. Je t'emmènerai vers 
les îles inconnues ; tu dormiras sur mon sein, dans un lit d'or 
massif et sous un pavillon d'argent ; car je t'aime et je veux te 
prendre à ton Dieu, devant qui tant de nobles coeurs répandent des 
flots d'amour qui n'arrivent pas jusqu'à lui. "
 
Il me semblait entendre ces paroles sur un rythme d'une douceur 
infinie, car son regard avait presque de la sonorité, et les phrases 
que ses yeux m'envoyaient retentissaient au fond de mon coeur comme 
si une bouche invisible les eût soufflées dans mon âme. Je me sentais 
prêt à renoncer à Dieu, et cependant mon coeur accomplissait 
machinalement les formalités de la cérémonie. La belle me jeta un 
second coup d'oeil si suppliant, si désespéré, que des lames acérées 
me traversèrent le coeur, que je me sentis plus de glaives dans la 
poitrine que la mère de douleurs.
 
C'en était fait, j'étais prêtre.
 
Jamais physionomie humaine ne peignit une angoisse aussi poignante ; 
la jeune fille qui voit tomber son fiancé mort subitement a côté 
d'elle, la mère auprès du berceau vide de son enfant, Ève assise sur 
le seuil de la porte du paradis, l'avare qui trouve une pierre à la 
place de son trésor, le poète qui a laissé rouler dans le feu le 
manuscrit unique de son plus bel ouvrage, n'ont point un air plus 
atterré et plus inconsolable. Le sang abandonna complètement sa 
charmante figure, et elle devint d'une blancheur de marbre ; ses 
beaux bras tombèrent le long de son corps, comme si les muscles en 
avaient été dénoués, et elle s'appuya contre un pilier, car ses 
jambes fléchissaient et se dérobaient sous elle. Pour moi, livide, le 
front inondé d'une sueur plus sanglante que celle du Calvaire, je me 
dirigeai en chancelant vers la porte de l'église ; j'étouffais ; les 
voûtes s'aplatissaient sur mes épaules, et il me semblait que ma tête 
soutenait seule tout le poids de la coupole.
 
Comme j'allais franchir le seuil, une main s'empara brusquement de la 
mienne ; une main de femme ! Je n'en avais jamais touché. Elle était 
froide comme la peau d'un serpent, et l'empreinte m'en resta brûlante 
comme la marque d'un fer rouge. C'était elle. " Malheureux ! 
malheureux ! qu'as-tu fait ? " me dit-elle à voix basse ; puis elle 
disparut dans la foule.
 
Le vieil évêque passa ; il me regarda d'un air sévère. Je faisais la 
plus étrange contenance du monde ; je pâlissais, je rougissais, 
j'avais des éblouissements. Un de mes camarades eut pitié de moi, il 
me prit et m'emmena ; j'aurais été incapable de retrouver tout seul 
le chemin du séminaire. Au détour d'une rue, pendant que le jeune 
prêtre tournait la tête d'un autre côté, un page nègre, bizarrement 
vêtu, s'approcha de moi, et me remit, sans s'arrêter dans sa course, 
un petit portefeuille à coins d'or ciselés, en me faisant signe de le 
cacher ; je le fis glisser dans ma manche et l'y tins jusqu'à ce que 
je fusse seul dans ma cellule. Je fis sauter le fermoir, il n'y avait 
que deux feuilles avec ces mots : " Clarimonde, au palais Concini. " 
J'étais alors si peu au courant des choses de la vie, que je ne 
connaissais pas Clarimonde, malgré sa célébrité, et que j'ignorais 
complètement où était situé le palais Concini. Je fis mille 
conjectures plus extravagantes les unes que les autres ; mais à la 
vérité, pourvu que je pusse la revoir, j'étais fort peu inquiet de ce 
qu'elle pouvait être, grande dame ou courtisane.
 
Cet amour né tout à l'heure s'était indestructiblement enraciné ; je 
ne songeai même pas à essayer de l'arracher, tant je sentais que 
c'était là chose impossible. Cette femme s'était complètement emparée 
de moi, un seul regard avait suffi pour me changer ; elle m'avait 
soufflé sa volonté ; je ne vivais plus dans moi, mais dans elle et 
par elle. Je faisais mille extravagances, je baisais sur ma main la 
place qu'elle avait touchée, et je  répétais son nom des 
heures entières. Je n'avais qu'à fermer les yeux pour la voir aussi 
distinctement que si elle eût été présente en réalité, et je me 
redisais ces mots, qu'elle m'avait dits sous le portail de l'église : 
" Malheureux ! malheureux! qu'as-tu fait ? " Je comprenais toute 
l'horreur de ma situation, et les côtés funèbres et terribles de 
l'état que je venais d'embrasser se révélaient clairement à moi. Être 
prêtre ! c'est-à-dire chaste, ne pas aimer, ne distinguer ni le sexe 
ni l'âge, se détourner de toute beauté, se crever les yeux, ramper 
sous l'ombre glaciale d'un cloître ou d'une église, ne voir que des 
mourants, veiller auprès de cadavres inconnus et porter soi-même son 
deuil sur sa soutane noire, de sorte que l'on peut faire de votre 
habit un drap pour votre cercueil !
 
Et je sentais la vie monter en moi comme un lac intérieur qui s'enfle 
et qui déborde ; mon sang battait avec force dans mes artères ; ma 
jeunesse, si longtemps comprimée, éclatait tout d'un coup comme 
l'aloès qui met cent ans à fleurir et qui éclôt avec un coup 
de tonnerre.
 
Comment faire pour revoir Clarimonde ? Je n'avais aucun prétexte pour 
sortir du séminaire, ne connaissant personne dans la ville ; je n'y 
devais même pas rester, et j'y  attendais seulement que l'on me 
désignât la cure que je devais occuper. J'essayai de desceller les 
barreaux de la fenêtre ; mais elle était à une hauteur effrayante, et 
n'ayant pas d'échelle, il n'y fallait pas penser. Et d'ailleurs je ne 
pouvais descendre que de nuit ; et comment me serais-je conduit dans 
l'inextricable dédale des rues ? Toutes ces  difficultés, qui 
n'eussent rien été pour d'autres, étaient immenses pour moi, pauvre 
séminariste, amoureux d'hier, sans expérience, sans argent et 
sans habits.
 
Ah ! si je n'eusse pas été prêtre, j'aurais pu la voir tous les 
jours ; j'aurais été son amant, son époux, me disais-je dans mon 
aveuglement ; au lieu d'être enveloppé dans mon triste suaire, 
j'aurais des habits de soie et de velours, des chaînes d'or, une épée 
et des plumes comme les beaux jeunes cavaliers. Mes cheveux, au lieu 
d'être déshonorés par une large tonsure, se joueraient autour de mon 
cou en boucles ondoyantes. J'aurais une belle moustache cirée, je 
serais un vaillant. Mais une heure passée devant un autel, quelques 
paroles à peine articulées, me retranchaient à tout jamais du nombre 
des vivants, et j'avais scellé moi-même la pierre de mon tombeau, 
j'avais poussé de ma main le verrou de ma prison !
 
Je me mis à la fenêtre. Le ciel était admirablement bleu, les arbres 
avaient mis leur robe de printemps ; la nature faisait parade d'une 
joie ironique. La place était pleine de monde ; les uns allaient, les 
autres venaient ; de jeunes muguets et de jeunes beautés, couple par 
couple, se dirigeaient du côté du jardin et des tonnelles. Des 
compagnons passaient en chantant des refrains à boire ; c'était un 
mouvement, une vie, un entrain, une gaieté qui faisaient péniblement 
ressortir mon deuil et ma solitude. Une jeune mère, sur le pas de la 
porte, jouait avec son enfant ; elle baisait sa petite bouche rose, 
encore emperlée de gouttes de lait, et lui faisait, en l'agaçant, 
mille de ces divines puérilités que les mères seules savent trouver. 
Le père, qui se tenait debout à quelque distance, souriait doucement 
à ce charmant groupe, et ses bras croisés pressaient sa joie sur 
son coeur. Je ne pus supporter ce spectacle ; je fermai la fenêtre, 
et je me jetai sur mon lit avec une haine et une jalousie effroyables 
dans le coeur, mordant mes doigts et ma couverture comme un tigre à 
jeun depuis trois jours.
 
Je ne sais pas combien de jours je restai ainsi ; mais, en me 
retournant dans un mouvement de spasme furieux, j'aperçus l'abbé 
Sérapion qui se tenait debout au milieu de la chambre et qui me 
considérait attentivement. J'eus honte de moi-même, et, laissant 
tomber ma tête sur ma poitrine, je voilai mes yeux avec mes mains.
 
" Romuald, mon ami, il se passe quelque chose d'extraordinaire en 
vous, me dit Sérapion au bout de quelques minutes de silence ; votre 
conduite est vraiment inexplicable ! Vous, si pieux, si calme et si 
doux, vous vous agitez dans votre cellule comme une bête fauve. 
Prenez garde, mon frère, et n'écoutez pas les suggestions du diable ; 
l'esprit malin, irrité de ce que vous vous êtes à tout jamais 
consacré au Seigneur, rôde autour de vous comme un loup ravissant et 
fait un dernier effort pour vous attirer à lui. Au lieu de vous 
laisser abattre, mon cher Romuald, faites-vous une cuirasse de 
prières, un bouclier de mortifications, et combattez vaillamment 
l'ennemi ; vous le vaincrez. L'épreuve est nécessaire à la vertu et 
l'on sort plus fin de la coupelle. Ne vous effrayez ni ne vous 
découragez ; les âmes les mieux gardées et les plus affermies ont eu 
de ces moments. Priez, jeûnez,  méditez, et le mauvais esprit 
se retirera. "
 
Le discours de l'abbé Sérapion me fit rentrer en moi-même, et je 
devins un peu plus calme. " Je venais vous annoncer votre nomination 
à la cure de C*** ; le prêtre qui la possédait vient de mourir, et 
monseigneur l'évêque m'a chargé d'aller vous y installer ; soyez prêt 
pour demain. " Je répondis d'un signe de tête que je le serais, et 
l'abbé se retira. J'ouvris mon missel et je commençai à lire des 
prières ; mais ces lignes se confondirent bientôt sous mes yeux ; le 
fil des idées s'enchevêtra dans mon cerveau, et le volume me glissa 
des mains sans que j'y prisse garde.
 
Partir demain sans l'avoir revue ! ajouter encore une impossibilité à 
toutes celles qui étaient déjà entre nous ! perdre à tout jamais 
l'espérance de la rencontrer, à moins d'un miracle ! Lui écrire ? par 
qui ferais-je parvenir ma lettre ? Avec le sacré caractère dont 
j'étais revêtu, à qui s'ouvrir, se  fier ? J'éprouvais une 
anxiété terrible. Puis, ce que l'abbé Sérapion m'avait dit des 
artifices du diable me revenait en mémoire ; l'étrangeté de 
l'aventure la beauté surnaturelle de Clarimonde, l'éclat phosphorique 
de ses yeux, l'impression brûlante de sa main, le trouble où elle 
m'avait jeté, le changement subit qui s'était opéré en moi, ma piété 
évanouie en un instant, tout cela prouvait clairement la présence du 
diable, et cette main satinée n'était peut-être que le gant dont il 
avait recouvert sa griffe. Ces idées me jetèrent dans une grande 
frayeur, je ramassai le missel qui de mes genoux était roulé à terre, 
et je me remis en prières.
 
Le lendemain, Sérapion me vint prendre ; deux mules nous attendaient 
à la porte, chargées de nos maigres valises ; il monta l'une et moi 
l'autre tant bien que mal. Tout en parcourant les rues de la ville, 
je regardais à toutes les fenêtres et à tous les balcons si je ne 
verrais pas Clarimonde ; mais il était trop matin, et la ville 
n'avait pas encore ouvert les yeux. Mon regard tâchait de plonger 
derrière les stores et à travers les rideaux de tous les palais 
devant lesquels nous passions. Sérapion attribuait sans doute cette 
curiosité à l'admiration que me causait la beauté de l'architecture, 
car il ralentissait le pas de sa monture pour me donner le temps 
de voir. Enfin nous arrivâmes à la porte de la ville et  nous 
commençâmes à gravir la colline. Quand je fus tout en haut, je me 
retournai pour  regarder  une fois encore les lieux où 
vivait Clarimonde. L'ombre d'un nuage couvrait entièrement la ville ; 
ses toits bleus et rouges étaient confondus dans une demi-teinte 
générale, où surnageaient çà et là, comme de blancs flocons d'écume, 
les fumées du matin. Par un singulier effet d'optique, se dessinait, 
blond et doré sous un rayon unique de lumière, un édifice qui 
surpassait en hauteur les constructions voisines, complètement noyées 
dans la vapeur ; quoiqu'il fût à plus d'une lieue, il paraissait 
tout proche. On en distinguait les moindres détails, les tourelles, 
les plates-formes, les croisées, et jusqu'aux girouettes en 
queue d'aronde.
 
" Quel est donc ce palais que je vois tout là-bas éclairé d'un rayon 
du soleil ? " demandai-je à Sérapion. Il mit sa main au-dessus de ses 
yeux, et, ayant regardé, il me répondit : " C'est l'ancien palais que 
le prince Concini a donné à la courtisane Clarimonde ; il s'y passe 
d'épouvantables choses. "
 
En ce moment, je ne sais encore si c'est une réalité ou une illusion, 
je crus voir y glisser sur la terrasse une forme svelte et blanche 
qui étincela une seconde et s'éteignit. C'était Clarimonde !
 
Oh ! savait-elle qu'à cette heure, du haut de cet âpre chemin qui 
m'éloignait d'elle, et que je ne devais plus redescendre, ardent et 
inquiet, je couvais de l'oeil le palais qu'elle habitait, et qu'un 
jeu dérisoire de lumière semblait rapprocher de moi, comme pour 
m'inviter à y entrer en maître ? Sans doute, elle le savait, car son 
âme était trop sympathiquement liée à la mienne pour n'en point 
ressentir les moindres ébranlements, et c'était ce sentiment qui 
l'avait poussée, encore enveloppée de ses voiles de nuit, à monter 
sur le haut de la terrasse, dans la glaciale rosée du matin.
 
L'ombre gagna le palais, et ce ne fut plus qu'un océan immobile de 
toits et de combles où l'on ne distinguait rien qu'une 
ondulation montueuse. Sérapion toucha sa mule, dont la mienne prit 
aussitôt l'allure, et un coude du chemin me déroba pour toujours la 
ville de S..., car je n'y devais pas revenir. Au bout de trois 
journées de route par des campagnes assez tristes, nous vîmes poindre 
à travers les arbres le coq du clocher de l'église que je devais 
desservir ; et, après avoir suivi quelques rues tortueuses bordées de 
chaumières et de courtils, nous nous trouvâmes devant la façade, qui 
n'était pas d'une grande magnificence. Un porche orné de quelques 
nervures et de deux ou trois piliers de grès grossièrement taillés, 
un toit en tuiles et des contreforts du même grès que les piliers, 
c'était tout : à gauche le cimetière tout plein de hautes herbes, 
avec une grande croix de fer au milieu ; à droite et dans l'ombre de 
l'église, le presbytère. C'était une maison d'une simplicité extrême 
et d'une propreté aride. Nous entrâmes ; quelques poules picotaient 
sur la terre de rares grains d'avoine ; accoutumées apparemment à 
l'habit noir des ecclésiastiques, elles ne s'effarouchèrent point de 
notre présence et se dérangèrent à peine pour nous laisser passer. Un 
aboi éraillé et enroué se fit entendre, et nous vîmes accourir un 
vieux chien.
 
C'était le chien de mon prédécesseur. Il avait l'oeil terne, le poil 
gris et tous les symptômes de la plus haute vieillesse où puisse 
atteindre un chien. Je le flattai doucement de la main, et il se mit 
aussitôt à marcher à  côté  de moi avec un air de 
satisfaction inexprimable. Une femme assez âgée, et qui avait été la 
gouvernante de l'ancien curé, vint aussi à notre rencontre, et, après 
m'avoir fait entrer dans une salle basse, me demanda si mon intention 
était de la garder. Je lui répondis que je la garderais, elle et le 
chien, et aussi les poules, et tout le mobilier que son maître lui 
avait laissé à sa mort, ce qui la fit entrer dans un transport de 
joie, l'abbé Sérapion lui ayant donné sur-le-champ le prix qu'elle 
en voulait.
 
Mon installation faite, l'abbé Sérapion retourna au séminaire. Je 
demeurai donc seul et sans autre appui que moi-même. La pensée de 
Clarimonde recommença à m'obséder, et, quelques efforts que je fisse 
pour la chasser, je n'y parvenais pas toujours. Un soir, en me 
promenant dans les allées bordées de buis de mon petit jardin, il me 
sembla voir à travers la charmille une forme de femme qui suivait 
tous mes mouvements, et entre les feuilles étinceler les deux 
prunelles vert de mer ; mais ce n'était qu'une illusion, et, ayant 
passé de l'autre côté de l'allée, je n'y trouvai rien qu'une trace de 
pied sur le sable, si petit qu'on eût dit un pied d'enfant. Le jardin 
était entouré de murailles très hautes ; j'en visitai tous les coins 
et recoins, il n'y avait personne. Je n'ai jamais pu m'expliquer 
cette circonstance qui, du reste, n'était rien à côté des étranges 
choses qui me devaient arriver. Je vivais ainsi depuis un an, 
remplissant avec exactitude tous les devoirs de mon état, priant, 
jeûnant, exhortant et secourant les malades, faisant l'aumône jusqu'à 
me retrancher les nécessités les plus indispensables. Mais je sentais 
au dedans de moi une aridité extrême, et les sources de la grâce 
m'étaient fermées. Je ne jouissais pas de ce bonheur que donne 
l'accomplissement d'une sainte mission ; mon idée était ailleurs, et 
les paroles de Clarimonde me revenaient souvent sur les lèvres comme 
une espèce de refrain involontaire. O frère, méditez bien ceci ! Pour 
avoir levé une seule fois le regard sur une femme, pour une faute en 
apparence si légère, j'ai éprouvé pendant plusieurs années les plus 
misérables agitations : ma vie a été troublée à tout jamais.
 
Je ne vous retiendrai pas plus longtemps sur ces défaites et sur ces 
victoires intérieures toujours suivies de rechutes plus profondes, et 
je passerai sur-le-champ à une circonstance décisive. Une nuit l'on 
sonna violemment à ma porte. La vieille gouvernante alla ouvrir, et 
un homme au teint cuivré et richement vêtu, mais selon une mode 
étrangère, avec un long poignard, se dessina sous les rayons de la 
lanterne de Barbara. Son premier mouvement fut la frayeur ; mais 
l'homme la rassura, et lui dit qu'il avait besoin de me voir sur-le- 
champ pour quelque chose qui concernait mon ministère. Barbara le 
fit monter. J'allais me mettre au lit. L'homme me dit que sa 
maîtresse, une très grande dame, était à l'article de la mort et 
désirait un prêtre. Je répondis que j'étais prêt à le suivre ; je 
pris avec moi ce qu'il fallait pour l'extrême-onction et je descendis 
en toute hâte. A la porte piaffaient d'impatience deux chevaux noirs 
comme la nuit, et soufflant sur leur poitrail deux longs flots 
de fumée. Il me tint l'étrier et m'aida à monter sur l'un, puis il 
sauta sur l'autre en appuyant seulement une main sur le pommeau de 
la selle. Il serra les genoux et lâcha les guides à son cheval qui 
partit comme la flèche. Le mien, dont il tenait la bride, prit aussi 
le galop et se maintint dans une égalité parfaite. Nous dévorions le 
chemin ; la terre filait sous nous grise et rayée, et les silhouettes 
noires des arbres s'enfuyaient comme une armée en déroute. Nous 
traversâmes une forêt d'un sombre si opaque et si glacial, que je me 
sentis courir sur la peau un frisson de superstitieuse terreur. Les 
aigrettes d'étincelles que les fers de nos chevaux arrachaient aux 
cailloux laissaient sur notre passage comme une traînée de feu, et si 
quelqu'un, à cette heure de nuit, nous eût vus, mon conducteur et 
moi, il nous eût pris pour deux spectres à cheval sur le cauchemar. 
Des feux follets traversaient de temps en temps le chemin, et les 
choucas piaulaient piteusement dans l'épaisseur du bois où brillaient 
de loin en loin les yeux phosphoriques de quelques chats sauvages. La 
crinière des  chevaux s'échevelait de plus en plus, la sueur 
ruisselait sur leurs flancs, et leur haleine sortait bruyante et 
pressée de leurs narines. Mais, quand il les voyait faiblir, l'écuyer 
pour les ranimer poussait un cri guttural qui n'avait rien d'humain, 
et la course recommençait avec furie. Enfin le tourbillon s'arrêta ; 
une masse noire piquée de quelques points brillants se dressa 
subitement devant nous ; les pas de nos montures sonnèrent plus 
bruyants sur un plancher ferré, et nous entrâmes sous une voûte qui 
ouvrait sa gueule sombre entre deux énormes tours.  Une grande 
agitation régnait dans le château ; des domestiques avec des torches 
à la main traversaient les cours en tous sens, et des lumières 
montaient et descendaient de palier en palier. J'entrevis confusément 
d'immenses architectures, des colonnes, des arcades, des perrons et 
des rampes, un luxe de construction tout à fait royal et féerique. Un 
page nègre, le même qui m'avait donné les tablettes de Clarimonde et 
que je reconnus à l'instant, me vint aider à descendre, et un 
majordome, vêtu de velours noir avec une chaîne d'or au col et une 
canne d'ivoire à la main, s'avança au devant de moi. De grosses 
larmes débordaient de ses yeux et coulaient le long de ses joues sur 
sa barbe blanche. " Trop tard ! fit-il en hochant la tête, trop 
tard ! seigneur prêtre ; mais, si vous n'avez pu sauver l'âme, venez 
veiller le pauvre corps. " Il me prit par le bras et me conduisit à 
la salle funèbre ; je pleurais aussi fort que lui, car j'avais 
compris que la morte n'était autre que cette Clarimonde tant et si 
follement aimée. Un prie-Dieu était disposé à côté du lit ; une 
flamme bleuâtre voltigeant sur une patère de bronze jetait par toute 
la chambre un jour faible et douteux, et çà et là faisait papilloter 
dans l'ombre quelque arête saillante de meuble ou de corniche. Sur la 
table, dans une urne ciselée, trempait une rose blanche fanée dont 
les feuilles, à l'exception d'une seule qui tenait encore, étaient 
toutes tombées au pied du vase comme des larmes odorantes ; un masque 
noir brisé, un éventail, des déguisements de toute espèce, traînaient 
sur les fauteuils et faisaient voir que la mort était arrivée dans 
cette somptueuse demeure à l'improviste et sans se faire annoncer. Je 
m'agenouillai sans oser jeter les yeux sur le lit, et je me mis à 
réciter les psaumes avec une grande ferveur, remerciant Dieu qu'il 
eût mis la tombe entre l'idée de cette femme et moi, pour que je 
pusse ajouter à mes prières son nom désormais sanctifié. Mais peu à 
peu cet élan se ralentit, et je tombai en rêverie. Cette chambre 
n'avait rien d'une chambre de mort. Au lieu de l'air fétide et 
cadavéreux que j'étais accoutumé à respirer en ces veilles funèbres, 
une langoureuse fumée d'essences orientales, je ne sais quelle 
amoureuse odeur de femme, nageait doucement dans l'air attiédi. Cette 
pâle lueur avait plutôt l'air d'un demi-jour ménagé pour la volupté 
que de la veilleuse au reflet jaune qui tremblote près des cadavres. 
Je songeais au singulier hasard qui m'avait fait retrouver Clarimonde 
au moment où je la perdais pour toujours, et un soupir de regret 
s'échappa de ma poitrine. Il me sembla qu'on avait soupiré aussi 
derrière moi, et je me retournai involontairement. C'était l'écho. 
Dans ce mouvement, mes yeux tombèrent sur le lit de parade qu'ils 
avaient jusqu'alors évité. Les rideaux de damas rouge à grandes 
fleurs, relevés par des torsades d'or, laissaient voir la morte 
couchée tout de son long et les mains jointes sur la poitrine. Elle 
était couverte d'un voile de lin d'une blancheur éblouissante, que le 
pourpre sombre de la tenture faisait encore mieux ressortir, et d'une 
telle finesse qu'il ne dérobait en rien la forme charmante de son 
corps et permettait de suivre ces belles lignes onduleuses comme le 
cou d'un cygne que la mort même n'avait pu roidir. On eût dit une 
statue d'albâtre faite par quelque sculpteur habile pour mettre sur 
un tombeau de reine, ou encore une jeune fille endormie sur qui il 
aurait neigé.
 
Je ne pouvais plus y tenir ; cet air d'alcôve m'enivrait, cette 
fébrile senteur de rose à demi fanée me montait au cerveau, et je 
marchais à grands pas dans la chambre, m'arrêtant à chaque tour 
devant l'estrade pour considérer la gracieuse trépassée sous la 
transparence de son linceul. D'étranges pensées me traversaient 
l'esprit ; je me figurais qu'elle n'était point morte réellement, et 
que ce n'était qu'une feinte qu'elle avait employée pour m'attirer 
dans son château et me conter son amour. Un instant même je crus 
avoir vu bouger son pied dans la blancheur des voiles, et se déranger 
les plis droits du suaire.
 
Et puis je me disais : " Est-ce bien Clarimonde ? quelle preuve en 
ai-je ? Ce page noir ne peut-il être passé au service d'une autre 
femme ? Je suis bien fou de me désoler et de m'agiter ainsi. " Mais 
mon coeur me répondit avec un battement : " C'est bien elle, c'est 
bien elle." Je me rapprochai du lit, et je regardai avec un 
redoublement d'attention l'objet de mon incertitude. Vous 
l'avouerai-je ? cette perfection de formes, quoique purifiée et 
sanctifiée par l'ombre de la mort, me troublait plus voluptueusement 
qu'il n'aurait fallu, et ce repos ressemblait tant à un sommeil que 
l'on s'y serait trompé. J'oubliais que j'étais venu là pour un office 
funèbre, et je m'imaginais que j'étais un jeune époux entrant dans la 
chambre de la fiancée qui cache sa figure par pudeur et qui ne se 
veut point laisser voir. Navré de douleur, éperdu de joie, 
frissonnant de crainte et de plaisir, je me penchai vers elle et je 
pris le coin du drap ; je le soulevai lentement en retenant mon 
souffle de peur de l'éveiller. Mes artères palpitaient avec une telle 
force, que je les sentais siffler dans mes tempes, et mon front 
ruisselait de sueur comme si j'eusse remué une dalle de marbre. 
C'était en effet la Clarimonde telle que je l'avais vue à l'église 
lors de mon ordination ; elle était aussi charmante, et la mort chez 
elle semblait une coquetterie de plus. La pâleur de ses joues, le 
rose moins vif de ses lèvres, ses longs cils baissés et découpant 
leur frange brune sur cette blancheur, lui donnaient une expression 
de chasteté mélancolique et de souffrance pensive d'une puissance de 
séduction inexprimable ; ses longs cheveux dénoués, où se trouvaient 
encore mêlées quelques petites fleurs bleues, faisaient un oreiller à 
sa tête et protégeaient de leurs boucles la nudité de ses épaules ; 
ses belles mains, plus pures, plus diaphanes que des hosties, étaient 
croisées dans une attitude de pieux repos et de tacite prière, qui 
corrigeait ce qu'auraient pu avoir de trop séduisant, même dans la 
mort, l'exquise rondeur et le poli d'ivoire de ses bras nus dont on 
n'avait pas ôté les bracelets de perles. Je restai longtemps absorbé 
dans une muette contemplation, et, plus je la regardais, moins je 
pouvais croire que la vie avait pour toujours abandonné ce 
beau corps. Je ne sais si cela était une illusion ou un reflet de la 
lampe, mais on eût dit que le sang recommençait à circuler sous cette 
mate pâleur ; cependant elle était toujours de la plus 
parfaite immobilité. Je touchai légèrement son bras ; il était froid, 
mais pas plus froid pourtant que sa main le jour qu'elle avait 
effleuré la mienne sous le portail de l'église. Je repris ma 
position, penchant ma figure sur la sienne et laissant pleuvoir sur 
ses joues la tiède rosée de mes larmes. Ah ! quel sentiment amer de 
désespoir et d'impuissance ! quelle agonie que cette veille ! 
j'aurais voulu pouvoir ramasser ma vie en un monceau pour la lui 
donner et souffler sur sa dépouille glacée la flamme qui me dévorait. 
La nuit s'avançait, et, sentant approcher le moment de la séparation 
éternelle, je ne pus me refuser cette triste et suprême douceur de 
déposer un baiser sur les lèvres mortes de celle qui avait eu tout 
mon amour. Ô prodige ! un léger souffle se mêla à mon souffle, et la 
bouche de Clarimonde répondit à la pression de la mienne : ses yeux 
s'ouvrirent et reprirent un peu d'éclat, elle fit un soupir, et, 
décroisant ses bras, elle les passa derrière mon cou avec un air de 
ravissement ineffable. " Ah ! c'est toi, Romuald, dit-elle d'une voix 
languissante et douce comme les dernières vibrations d'une harpe ; 
que fais-tu donc ? Je t'ai attendu si longtemps, que je suis morte ; 
mais maintenant nous sommes fiancés, je pourrai te voir et aller 
chez toi. Adieu, Romuald, adieu ! je t'aime ; c'est tout ce que je 
voulais te dire, et je te rends la vie que tu as rappelée sur moi une 
minute avec ton baiser ; à bientôt. "
 
Sa tête retomba en arrière, mais elle m'entourait toujours de ses 
bras comme pour me retenir. Un tourbillon de vent furieux défonça la 
fenêtre et entra dans la chambre ; la dernière feuille de la rose 
blanche palpita quelque temps comme une aile a bout de la tige, puis 
elle se détacha et s'envola par la croisée ouverte, emportant avec 
elle l'âme de Clarimonde. La lampe s'éteignit et je tombai évanoui 
sur le sein de la belle morte.
 
Quand je revins à moi, j'étais couché sur mon lit, dans ma petite 
chambre du presbytère, et le vieux chien de l'ancien curé léchait ma 
main allongée hors de la couverture. Barbara s'agitait dans la 
chambre avec un tremblement sénile, ouvrant et fermant des tiroirs, 
ou remuant des poudres dans des verres. En me voyant ouvrir les yeux, 
la vieille poussa un cri de joie, le chien jappa et frétilla de la 
queue ; mais j'étais si faible, que je ne pus prononcer une seule 
parole ni faire aucun mouvement. J'ai su depuis que j'étais resté 
trois jours ainsi, ne donnant d'autre signe d'existence qu'une 
respiration presque insensible. Ces trois jours ne comptent pas dans 
ma vie, et je ne sais où mon esprit était allé pendant tout ce 
temps ; je n'en ai gardé aucun souvenir. Barbara m'a conté que le 
même homme au teint cuivré, qui m'était venu chercher pendant la 
nuit, m'avait ramené le matin dans une litière fermée et s'en était 
retourné aussitôt. Dès que je pus rappeler mes idées, je repassai en 
moi-même toutes les circonstances de cette nuit fatale. D'abord je 
pensai que j'avais été le jouet d'une illusion magique ; mais des 
circonstances réelles et palpables  détruisirent  bientôt 
cette supposition. Je ne pouvais croire que j'avais rêvé, puisque 
Barbara avait vu comme moi l'homme aux deux chevaux noirs et qu'elle 
en décrivait l'ajustement et la tournure avec exactitude. Cependant 
personne ne connaissait dans les environs un château auquel 
s'appliquât la description du château où j'avais retrouvé Clarimonde.
 
Un matin je vis entrer l'abbé Sérapion. Barbara lui avait mandé que 
j'étais malade, et il était accouru en toute hâte. Quoique cet 
empressement démontrât de l'affection et de l'intérêt pour ma 
personne, sa visite ne me fit pas le plaisir qu'elle m'aurait 
dû faire. L'abbé Sérapion avait dans le regard quelque chose de 
pénétrant et d'inquisiteur qui me gênait. Je me sentais embarrassé et 
coupable devant lui. Le premier il avait découvert mon trouble 
intérieur, et je lui en voulais de sa clairvoyance.
 
Tout en me demandant des nouvelles de ma santé d'un ton hypocritement 
mielleux, il fixait sur moi ses deux jaunes prunelles de lion et 
plongeait comme une sonde ses regards dans mon âme. Puis il me fit 
quelques questions sur la manière dont je dirigeais ma cure, si je 
m'y plaisais, à quoi je passais le temps que mon ministère me 
laissait libre, si j'avais fait quelques connaissances parmi les 
habitants du lieu, quelles étaient mes lectures favorites, et mille 
autres détails semblables. Je répondais à tout cela le plus 
brièvement possible, et lui-même sans attendre que j'eusse achevé, 
passait à autre chose. Cette conversation n'avait évidemment aucun 
rapport avec ce qu'il voulait dire. Puis, sans préparation aucune, et 
comme une nouvelle dont il se souvenait à l'instant et qu'il eût 
craint d'oublier ensuite, il me dit d'une voix claire et vibrante qui 
résonna à mon oreille comme les trompettes du jugement dernier :
 
" La grande courtisane Clarimonde est morte dernièrement, à la suite 
d'une orgie qui a duré huit jours et huit nuits. Ç'a été quelque 
chose d'infernalement splendide. On a renouvelé là les abominations 
des festins de Balthazar et de Cléopâtre. Dans quel siècle 
vivons-nous, bon Dieu ! Les convives étaient servis par des esclaves 
basanés parlant un langage inconnu, et qui m'ont tout l'air de vrais 
démons ; la livrée du moindre d'entre eux eût pu servir d'habit de 
gala à un empereur. Il a couru de tout temps sur cette Clarimonde de 
bien étranges histoires, et tous ses amants ont fini d'une manière 
misérable ou violente. On a dit que c'était une goule, un vampire 
femelle ; mais je crois que c'était Belzébuth en personne. "
 
Il se tut et m'observa plus attentivement que jamais, pour voir 
l'effet que ses paroles avaient produit sur moi. Je n'avais pu me 
défendre d'un mouvement en entendant nommer Clarimonde, et cette 
nouvelle de sa mort, outre la douleur qu'elle me causait par son 
étrange coïncidence avec la scène nocturne dont j'avais été témoin, 
me jeta dans un trouble et un effroi qui parurent sur ma figure, quoi 
que je fisse pour m'en rendre maître. Sérapion me jeta un coup d'oeil 
inquiet et sévère ; puis il me dit : " Mon fils, je dois vous en 
avertir, vous avez le pied levé sur un abîme, prenez garde 
d'y tomber. Satan a la griffe longue, et les tombeaux ne sont pas 
toujours fidèles. La pierre de Clarimonde devrait être scellée d'un 
triple sceau ; car ce n'est pas, à ce qu'on dit, la première fois 
qu'elle est morte. Que Dieu veille sur vous, Romuald ! "
 
Après avoir dit ces mots, Sérapion regagna la porte à pas lents, et 
je ne le revis plus ; car il partit pour S*** presque aussitôt.
 
J'étais entièrement rétabli  et j'avais  repris  mes 
fonctions habituelles. Le souvenir de Clarimonde et les paroles du 
vieil abbé étaient toujours présents à mon esprit ; cependant aucun 
événement extraordinaire n'était venu confirmer les prévisions 
funèbres de Sérapion, et je commençais à croire que ses craintes et 
mes terreurs étaient trop exagérées ; mais une nuit je fis un rêve. 
J'avais à peine bu les premières gorgées du sommeil, que j'entendis 
ouvrir les rideaux de mon lit et glisser les anneaux sur les tringles 
avec un bruit éclatant ; je me soulevai brusquement sur le coude, et 
je vis une ombre de femme qui se tenait debout devant moi. Je 
reconnus sur-le-champ Clarimonde. Elle portait à la main une petite 
lampe de la forme de celles qu'on met dans les tombeaux, dont la 
lueur donnait à ses doigts effilés une transparence rose qui se 
prolongeait par une dégradation insensible jusque dans la blancheur 
opaque et laiteuse de son bras nu. Elle avait pour tout vêtement le 
suaire de lin qui la recouvrait sur son lit de parade, dont elle 
retenait les plis sur sa poitrine, comme honteuse d'être si peu 
vêtue, mais sa petite main n'y suffisait pas, elle était si blanche, 
que la couleur de la draperie se confondait avec celle des chairs 
sous le pâle rayon de la lampe. Enveloppée de ce fin tissu qui 
trahissait tous les contours de son corps, elle ressemblait à une 
statue de marbre de baigneuse antique plutôt qu'à une femme douée 
de vie. Morte ou vivante, statue ou femme, ombre ou corps, sa beauté 
était toujours la même ; seulement l'éclat vert de ses prunelles 
était un peu amorti, et sa bouche, si vermeille autrefois, n'était 
plus teintée que d'un rose faible et tendre presque semblable à celui 
de ses joues. Les petites fleurs bleues que j'avais remarquées dans 
ses cheveux étaient tout à fait sèches et avaient presque perdu 
toutes leurs feuilles ; ce qui ne l'empêchait pas d'être charmante, 
si charmante que, malgré la singularité de l'aventure et la façon 
inexplicable dont elle était entrée dans la chambre, je n'eus pas un 
instant de frayeur.
 
Elle posa la lampe sur la table et s'assit sur le pied de mon lit, 
puis elle me dit en se penchant vers moi avec cette voix argentine et 
veloutée à la fois que je n'ai connue qu'à elle :
 
" Je me suis bien fait attendre, mon cher Romuald, et tu as dû croire 
que je t'avais oublié. Mais je viens de bien loin, et d'un endroit 
d'où personne n'est encore revenu : il n'y a ni lune ni soleil au 
pays d'où j'arrive ; ce n'est que de l'espace et de l'ombre ; ni 
chemin, ni sentier ; point de terre pour le pied, point d'air pour 
l'aile ; et pourtant me voici, car l'amour est plus fort que la mort, 
et il finira par la vaincre. Ah ! que de faces mornes et de choses 
terribles j'ai vues dans mon voyage ! Que de peine mon âme, rentrée 
dans ce monde par la puissance de la volonté, a eue pour retrouver 
son corps et s'y réinstaller ! Que d'efforts il m'a fallu faire avant 
de lever la dalle dont on m'avait couverte ! Tiens ! le dedans de mes 
pauvres mains en est tout meurtri. Baise-les pour les guérir, cher 
amour ! " Elle m'appliqua l'une après l'autre les paumes froides de 
ses mains sur la bouche je les baisai en effet plusieurs fois, et 
elle me regardait faire avec un sourire d'ineffable complaisance.
 
Je l'avoue à ma honte, j'avais totalement oublié les avis de l'abbé 
Sérapion et le caractère dont j'étais revêtu. J'étais tombé sans 
résistance et au premier assaut. Je n'avais pas même essayé de 
repousser le tentateur ; la fraîcheur de la peau de Clarimonde 
pénétrait la mienne, et je me sentais courir sur le corps de 
voluptueux frissons. La pauvre enfant ! malgré tout ce que j'en ai 
vu, j'ai peine à croire encore que ce fût un démon ; du moins elle 
n'en avait pas l'air, et jamais Satan n'a mieux caché ses griffes et 
ses cornes. Elle avait reployé ses talons sous elle et se tenait 
accroupie sur le bord de la couchette dans une position pleine de 
coquetterie nonchalante. De temps en temps elle passait sa petite 
main à travers mes cheveux et les roulait en boucles comme pour 
essayer à mon visage de nouvelles coiffures. Je me laissais faire 
avec la plus coupable complaisance, et elle accompagnait tout cela du 
plus charmant babil. Une chose remarquable, c'est que je n'éprouvais 
aucun étonnement d'une aventure aussi extraordinaire, et, avec cette 
facilité que l'on a dans la vision d'admettre comme fort simples les 
événements les  plus bizarres, je ne voyais rien là que de 
parfaitement naturel.
 
" Je t'aimais bien longtemps avant de t'avoir vu, mon cher Romuald, 
et je te cherchais partout. Tu étais mon rêve, et je t'ai aperçu dans 
l'église au fatal moment ; j'ai dit tout de suite " C'est lui ! " Je 
te jetai un regard où je mis tout l'amour que j'avais eu, que j'avais 
et que je devais avoir pour toi ; un regard à damner un cardinal, à 
faire agenouiller un roi à mes pieds devant toute sa cour. Tu restas 
impassible et tu me préféras ton Dieu.
 
" Ah ! que je suis jalouse de Dieu, que tu as aimé et que tu aimes 
encore plus que moi ! " Malheureuse, malheureuse que je suis ! je 
n'aurai jamais ton coeur à moi toute seule, moi que tu as ressuscitée 
d'un baiser, Clarimonde la morte, qui force à cause de toi les portes 
du tombeau et qui vient te consacrer une vie qu'elle n'a reprise que 
pour te rendre heureux ! "
 
Toutes ces paroles étaient entrecoupées de caresses délirantes qui 
étourdirent mes sens et ma raison au point que je ne craignis point 
pour la consoler de proférer un effroyable blasphème, et de lui dire 
que je l'aimais autant que Dieu.
 
Ses prunelles se ravivèrent et brillèrent comme des chrysoprases. " 
Vrai ! bien vrai ! autant que Dieu ! dit-elle en m'enlaçant dans ses 
beaux bras. Puisque c'est ainsi, tu viendras avec moi, tu me suivras 
où je voudrai. Tu laisseras tes vilains habits noirs. Tu seras le 
plus fier et le plus envié des cavaliers, tu seras mon amant. Être 
l'amant avoué de Clarimonde, qui a refusé un pape, c'est beau, cela ! 
Ah ! la bonne vie bien heureuse, la belle existence dorée que nous 
mènerons ! Quand partons-nous, mon gentilhomme ?
 
-- Demain ! demain ! m'écriai-je dans mon délire.
 
-- Demain, soit ! reprit-elle. J'aurai le temps  de changer de 
toilette, car celle-ci est un peu succincte et ne vaut rien pour 
le voyage. Il faut aussi que j'aille avertir mes gens qui me croient 
sérieusement morte et qui se désolent tant qu'ils peuvent. L'argent, 
les habits, les voitures, tout sera prêt ; je te viendrai prendre à 
cette heure-ci. Adieu, cher coeur. " Et elle effleura mon front du 
bout de ses lèvres. La lampe s'éteignit, les rideaux se refermèrent, 
et je ne vis plus rien ; un sommeil de plomb, un sommeil sans rêve 
s'appesantit sur moi et me tint engourdi jusqu'au lendemain matin. Je 
me réveillai plus tard que de coutume, et le souvenir de cette 
singulière vision m'agita toute la journée ; je finis par me 
persuader que c'était une pure vapeur de mon imagination échauffée. 
Cependant les sensations avaient été si vives, qu'il était difficile 
de croire qu'elles n'étaient pas réelles, et ce ne fut pas sans 
quelque appréhension de ce qui allait arriver que je me mis au lit, 
après avoir prié Dieu d'éloigner de moi les mauvaises pensées et de 
protéger la chasteté de mon sommeil.
 
Je m'endormis bientôt profondément, et mon rêve se continua. Les 
rideaux s'écartèrent, et je vis Clarimonde, non pas, comme la 
première fois, pâle dans son pâle suaire et les violettes de la mort 
sur les joues, mais gaie, leste et pimpante, avec un superbe habit de 
voyage en velours vert orné de ganses d'or et retroussé sur le côté 
pour laisser voir une jupe de satin. Ses cheveux blonds s'échappaient 
en grosses boucles de dessous un large chapeau de feutre noir chargé 
de plumes blanches capricieusement contournées ; elle tenait à la 
main une petite cravache terminée par un sifflet d'or. Elle m'en 
toucha légèrement et me dit : " Eh bien ! beau dormeur, est-ce ainsi 
que vous faites vos préparatifs ? Je comptais vous trouver debout. 
Levez-vous bien vite, nous n'avons pas de temps à perdre. " Je sautai 
à bas du lit.
 
" Allons, habillez-vous et partons, dit-elle en me montrant du doigt 
un petit paquet qu'elle avait apporté ; les chevaux s'ennuient et 
rongent leur frein à la porte. Nous devrions déjà être à dix 
lieues d'ici. "
 
Je m'habillai en hâte, et elle me tendait elle-même les pièces du 
vêtement, en riant aux éclats de ma gaucherie, et en m'indiquant leur 
usage quand je me trompais. Elle donna du tour à mes cheveux, et, 
quand ce fut fait, elle me tendit un petit miroir de poche en cristal 
de Venise, bordé d'un filigrane d'argent, et me dit : " Comment te 
trouves-tu ? veux-tu me prendre à ton service comme valet de 
chambre ? "
 
Je n'étais plus le même, et je ne me reconnus pas. Je ne me 
ressemblais pas plus qu'une statue achevée ne ressemble à un bloc 
de pierre. Mon ancienne figure avait l'air de n'être que l'ébauche 
grossière de celle que réfléchissait le miroir. J'étais beau, et ma 
vanité fut sensiblement chatouillée de cette métamorphose. Ces 
élégants habits, cette riche veste brodée, faisaient de moi un tout 
autre personnage, et j'admirais la puissance de quelques aunes 
d'étoffe taillées d'une certaine manière. L'esprit de mon costume me 
pénétrait la peau, et au  bout  de  dix minutes j'étais 
passablement fat.
 
Je fis quelques tours par la chambre pour me donner de l'aisance. 
Clarimonde me  regardait d'un air de complaisance maternelle et 
paraissait très contente de  son oeuvre. " Voilà bien assez 
d'enfantillage, en route, mon cher Romuald ! nous allons loin et nous 
n'arriverons pas. " Elle me prit la main et m'entraîna. Toutes les 
portes s'ouvraient devant elle aussitôt qu'elle les touchait, et nous 
passâmes devant le chien sans l'éveiller.
 
A la porte, nous trouvâmes Margheritone ; c'était l'écuyer qui 
m'avait déjà conduit ; il tenait en bride trois chevaux noirs comme 
les premiers, un pour moi, un pour lui, un pour Clarimonde. Il 
fallait que ces chevaux fussent des genets d'Espagne, nés de juments 
fécondées par le zéphyr ; car ils allaient aussi vite que le vent, et 
la lune, qui s'était levée à notre départ pour nous éclairer, roulait 
dans le ciel comme une roue détachée de son char ; nous la voyions à 
notre droite sauter d'arbre en arbre et s'essouffler pour courir 
après nous. Nous arrivâmes bientôt dans une plaine où, auprès d'un 
bouquet d'arbres, nous attendait une voiture attelée de quatre 
vigoureuses bêtes ; nous y montâmes, et les postillons leur firent 
prendre un galop insensé. J'avais un bras passé derrière la taille de 
Clarimonde et une de ses mains ployée dans la mienne ; elle appuyait 
sa tête à mon épaule, et je sentais sa gorge demi nue frôler 
mon bras. Jamais je n'avais éprouvé un bonheur aussi vif. J'avais 
oublié tout en ce moment-là, et je ne me souvenais pas plus d'avoir 
été prêtre que de ce que j'avais fait dans le sein de ma mère, tant 
était grande la fascination que l'esprit malin exerçait sur moi. A 
dater de cette nuit, ma nature s'est en quelque sorte dédoublée, et 
il y eut en moi deux hommes dont l'un ne connaissait pas l'autre. 
Tantôt je me croyais un prêtre qui rêvait chaque soir qu'il était 
gentilhomme, tantôt un gentilhomme qui rêvait qu'il était prêtre. Je 
ne pouvais plus distinguer le songe de la veille, et je ne savais pas 
où commençait la réalité et où finissait l'illusion. Le jeune 
seigneur fat et libertin se raillait du prêtre, le prêtre détestait 
les dissolutions du jeune seigneur. Deux spirales enchevêtrées l'une 
dans l'autre et confondues sans se toucher jamais représentent très 
bien cette vie bicéphale qui fut la mienne. Malgré l'étrangeté de 
cette position, je ne crois pas avoir un seul instant touché à 
la folie. J'ai toujours conservé très nettes les perceptions de mes 
deux existences. Seulement, il y avait un fait absurde que je ne 
pouvais m'expliquer : c'est que le sentiment du même moi existât dans 
deux hommes si différents. C'était une anomalie dont je ne me rendais 
pas compte, soit que je crusse être le curé du petit village de ***, 
ou _il signor Romualdo_, amant en titre de la Clarimonde.
 
Toujours est-il que j'étais ou du moins que je croyais être à 
Venise ; je n'ai pu encore bien démêler ce qu'il y avait d'illusion 
et de réalité dans cette bizarre aventure. Nous habitions un grand 
palais de marbre sur le Canaleio, plein de fresques et de statues, 
avec deux Titiens du meilleur temps dans la chambre à coucher de la 
Clarimonde, un palais digne d'un roi. Nous avions chacun notre 
gondole et nos barcarolles à notre livrée, notre chambre de musique 
et notre poète. Clarimonde entendait la vie d'une grande manière, et 
elle avait un peu de Cléopâtre dans sa nature. Quant à moi, je menais 
un train de fils de prince, et je faisais une poussière comme si 
j'eusse été de la famille de l'un des douze apôtres ou des quatre 
évangélistes de la sérénissime république ; je ne me serais pas 
détourné de mon chemin pour laisser passer le doge, et je ne crois 
pas que, depuis Satan qui tomba du ciel, personne ait été plus 
orgueilleux et plus insolent que moi. J'allais au Ridotto, et je 
jouais un jeu d'enfer. Je voyais la meilleure société du monde, des 
fils de famille ruinés, des femmes de théâtre, des escrocs, des 
parasites et des spadassins. Cependant, malgré la dissipation de 
cette vie, je restai fidèle à la Clarimonde. Je l'aimais éperdument. 
Elle eût réveillé la satiété même et fixé l'inconstance. Avoir 
Clarimonde, c'était avoir vingt maîtresses, c'était avoir toutes les 
femmes, tant elle était mobile, changeante et dissemblable 
d'elle-même ; un vrai caméléon ! Elle vous faisait commettre avec 
elle l'infidélité que vous eussiez commise avec d'autres, en prenant 
complètement le caractère, l'allure et le genre de beauté de la femme 
qui paraissait vous plaire. Elle me rendait mon amour au centuple, et 
c'est en vain que les jeunes patriciens et même les vieux du conseil 
des Dix lui firent les plus magnifiques propositions. Un Foscari alla 
même jusqu'à lui proposer de l'épouser ; elle refusa tout. Elle avait 
assez d'or ; elle ne voulait plus que de l'amour, un amour jeune, 
pur, éveillé par elle, et qui devait être le premier et le dernier. 
J'aurais été parfaitement heureux sans un maudit cauchemar qui 
revenait toutes les nuits, et où je me croyais un curé de village se 
macérant et faisant pénitence de mes excès du jour. Rassuré par 
l'habitude d'être avec elle, je ne songeais presque plus à la façon 
étrange dont j'avais fait connaissance avec Clarimonde. Cependant, ce 
qu'en avait dit l'abbé Sérapion me revenait quelquefois en mémoire et 
ne laissait pas que de me donner de l'inquiétude.
 
Depuis quelque temps la santé de Clarimonde n'était pas aussi bonne ; 
son teint s'amortissait de jour en jour. Les médecins qu'on fit venir 
n'entendaient rien à sa maladie, et ils ne savaient qu'y faire. Ils 
prescrivirent quelques remèdes insignifiants et ne revinrent plus. 
Cependant elle pâlissait a vue d'oeil et devenait de plus en 
plus froide. Elle était presque aussi blanche et aussi morte que la 
fameuse nuit dans le château inconnu. Je me désolais de la voir ainsi 
lentement dépérir. Elle, touchée de ma douleur, me souriait doucement 
et tristement avec le sourire fatal des gens qui savent qu'ils 
vont mourir.
 
Un matin, j'etais assis auprès de son lit, et je déjeunais sur une 
petite table pour ne la pas quitter d'une minute. En coupant un 
fruit, je me fis par hasard au doigt une entaille assez profonde. Le 
sang partit aussitôt  en filets pourpres, et quelques gouttes 
rejaillirent sur Clarimonde. Ses yeux s'éclairèrent, sa physionomie 
prit une expression de joie féroce et sauvage que je ne lui avais 
jamais vue. Elle sauta à bas du lit avec une agilité animale, une 
agilité de singe ou de chat, et se précipita sur ma blessure qu'elle 
se mit à sucer avec un air d'indicible volupté. Elle avalait le sang 
par petites gorgées, lentement et précieusement, comme un gourmet qui 
savoure un vin de Xérès ou de Syracuse ; elle clignait les yeux à 
demi, et la pupille de ses prunelles vertes était devenue oblongue au 
lieu de ronde. De temps à autre elle s'interrompait pour me baiser la 
main, puis elle recommençait à presser de ses lèvres les lèvres de la 
plaie pour en faire sortir encore quelques gouttes rouges. Quand elle 
vit que le sang ne venait plus, elle se releva l'oeil humide et 
brillant, plus rose qu'une aurore de mai, la figure pleine, la main 
tiède et moite, enfin plus belle que jamais et dans un état parfait 
de santé.
 
" Je ne mourrai pas ! je ne mourrai pas ! dit-elle à moitié folle de 
joie et en se pendant à mon cou  ; je pourrai t'aimer 
encore longtemps. Ma vie est dans la tienne, et tout ce qui est moi 
vient de toi. Quelques gouttes de ton riche et noble sang, plus 
précieux et plus efficace que tous les élixirs du monde, m'ont 
rendu l'existence. "
 
Cette scène me préoccupa longtemps et m'inspira d'étranges doutes à 
l'endroit de Clarimonde, et le soir même, lorsque le sommeil m'eut 
ramené à mon presbytère, je vis l'abbé Sérapion plus grave et plus 
soucieux que jamais. Il me regarda attentivement et me dit : " Non 
content de perdre votre âme, vous voulez aussi perdre votre corps. 
Infortuné jeune homme, dans quel piège êtes- vous tombé ! " Le ton 
dont il me dit ce peu de mots me frappa vivement ; mais, malgré sa 
vivacité, cette impression fut bientôt dissipée, et mille autres 
soins l'effacèrent de mon esprit. Cependant, un soir, je vis dans ma 
glace, dont elle n'avait pas calculé la perfide position, Clarimonde 
qui versait une poudre dans la coupe de vin épicé qu'elle avait 
coutume de préparer après le repas. Je pris la coupe, je feignis d'y 
porter mes lèvres, et je la posai sur quelque meuble comme pour 
l'achever plus tard à mon loisir, et, profitant d'un instant où la 
belle avait le dos tourné, j'en jetai le contenu sous la table ; 
après quoi je me retirai dans ma chambre et je me couchai, bien 
déterminé à ne pas dormir et à voir ce que tout cela deviendrait. Je 
n'attendis pas longtemps ; Clarimonde entra en robe de nuit, et, 
s'étant débarrassée de ses voiles, s'allongea dans le lit auprès 
de moi. Quand elle se fut bien assurée que je dormais, elle découvrit 
mon bras et tira une épingle d'or de sa tête ; puis elle se mit à 
murmurer à voix basse :

" Une goutte, rien qu'une petite goutte rouge, un rubis au bout de 
mon aiguille !... Puisque tu m'aimes encore, il ne faut pas que 
je meure... Ah! pauvre amour ! Ton beau sang d'une couleur pourpre si 
éclatante, je vais le boire. Dors, mon seul bien ; dors, mon dieu, 
mon enfant ; je ne te ferai pas de mal, je ne prendrai de ta vie que 
ce qu'il faudra pour ne pas laisser éteindre la mienne. Si je ne 
t'aimais pas tant, je pourrais me résoudre à avoir d'autres amants 
dont je tarirais les veines ; mais depuis que je te connais, j'ai 
tout le monde en horreur... Ah ! le beau bras ! comme il est rond ! 
comme il est blanc ! Je n'oserai jamais piquer cette jolie 
veine bleue. " Et, tout en disant cela, elle pleurait, et je sentais 
pleuvoir ses larmes sur mon bras qu'elle tenait entre ses mains. 
Enfin elle se décida, me fit une petite piqûre avec son aiguille et 
se mit à pomper le sang qui en coulait. Quoiqu'elle en eût bu à peine 
quelques gouttes, la crainte de m'épuiser la prenant, elle m'entoura 
avec soin le bras d'une petite bandelette après avoir frotté la plaie 
d'un onguent qui la cicatrisa sur-le-champ.
 
Je ne pouvais plus avoir de doutes, l'abbé Sérapion avait raison. 
Cependant, malgré cette certitude, je ne pouvais m'empêcher d'aimer 
Clarimonde, et je lui aurais volontiers donné tout le sang dont elle 
avait besoin pour soutenir son existence factice. D'ailleurs, je 
n'avais pas grand'peur ; la femme me répondait du vampire, et ce que 
j'avais entendu et vu me rassurait complètement ; j'avais alors des 
veines plantureuses qui ne se seraient pas de sitôt épuisées, et je 
ne marchandais pas ma vie goutte à goutte. Je me serais ouvert le 
bras moi-même et je lui aurais dit : " Bois ! et que mon amour s 
infiltre dans ton corps avec mon sang ! " J'évitais de faire la 
moindre allusion au narcotique qu'elle m'avait versé et à la scène de 
l'aiguille, et nous vivions dans le plus parfait accord. Pourtant mes 
scrupules de prêtre me tourmentaient plus que jamais, et je ne savais 
quelle macération nouvelle inventer pour mater et mortifier ma chair. 
Quoique toutes ces visions fussent involontaires et que je n'y 
participasse en rien, je n'osais pas toucher le Christ avec des mains 
aussi impures et un esprit souillé par de pareilles débauches réelles 
ou rêvées. Pour éviter de tomber dans ces fatigantes hallucinations, 
j'essayais de m'empêcher de dormir, je tenais mes paupières ouvertes 
avec les doigts et je restais debout au long des murs, luttant contre 
le sommeil de toutes mes forces ; mais le sable de l'assoupissement 
me roulait bientôt dans les yeux, et, voyant que toute lutte était 
inutile, je laissais tomber les bras de découragement et de 
lassitude, et le courant me rentraînait vers les rives perfides. 
Sérapion me faisait les plus véhémentes exhortations, et me 
reprochait durement ma mollesse et mon peu de ferveur. Un jour que 
j'avais été plus agité qu'à l'ordinaire, il me dit : " Pour vous 
débarrasser de cette obsession, il n'y a qu'un moyen, et, quoiqu'il 
soit extrême, il le faut employer : aux grands maux les 
grands remèdes. Je sais où Clarimonde a été enterrée ; il faut que 
nous la déterrions et que vous voyiez dans quel état pitoyable est 
l'objet de votre amour ; vous ne serez plus tenté de perdre votre âme 
pour un cadavre immonde dévoré des vers et près de tomber en poudre ; 
cela vous fera assurément rentrer en vous-même. " Pour moi, j'étais 
si fatigué de cette double vie, que j'acceptai : voulant savoir, une 
fois pour toutes, qui du prêtre ou du gentilhomme était dupe d'une 
illusion, j'étais décidé à tuer au profit de l'un ou de l'autre un 
des deux hommes qui étaient en moi ou à les tuer tous deux, car une 
pareille vie ne pouvait durer. L'abbé Sérapion se munit d'une pioche, 
d'un levier et d'une lanterne, et à minuit nous nous dirigeâmes vers 
le cimetière de ***, dont il connaissait parfaitement le gisement et 
la disposition. Après avoir porté la lumière de la lanterne sourde 
sur les inscriptions de plusieurs tombeaux, nous arrivâmes enfin à 
une pierre à moitié cachée par les grandes herbes et dévorée de 
mousses et de plantes parasites, où nous déchiffrâmes ce commencement 
d'inscription :

Ici gît Clarimonde
Qui fut de son vivant
La plus belle du monde. 

" C'est bien ici, " dit Sérapion, et, posant à terre sa lanterne, il 
glissa la pince dans l'interstice de la pierre et commença à 
la soulever. La pierre céda, et il se mit à l'ouvrage avec la pioche. 
Moi, je le regardais faire, plus noir et plus silencieux que la nuit 
elle- même ; quant à lui, courbé sur son oeuvre funèbre, il 
ruisselait de sueur, il haletait, et son souffle pressé avait l'air 
d'un râle d'agonisant. C'était un spectacle étrange, et qui nous eût 
vus du dehors nous eût plutôt pris pour des profanateurs et des 
voleurs de linceuls, que pour des prêtres de Dieu. Le zèle de 
Sérapion avait quelque chose de dur et de sauvage qui le faisait 
ressembler à un démon plutôt qu'à un apôtre ou a un ange, et sa 
figure aux grands traits austères et profondément découpés par le 
reflet de la lanterne n'avait rien de très rassurant. Je me sentais 
perler sur les membres une sueur glaciale, et mes cheveux se 
redressaient douloureusement sur ma tête ; je regardais au fond de 
moi-même l'action du sévère Sérapion comme un abominable sacrilège, 
et j'aurais voulu que du flanc des sombres nuages qui roulaient 
pesamment au-dessus de nous sortît un triangle de feu qui le réduisît 
en poudre. Les hiboux perchés sur les cyprès, inquiétés par l'éclat 
de la lanterne, en venaient fouetter lourdement la vitre avec leurs 
ailes poussiéreuses, en jetant des gémissements plaintifs ; les 
renards glapissaient dans le lointain, et mille bruits sinistres se 
dégageaient du silence. Enfin la pioche de Sérapion heurta le 
cercueil dont les planches retentirent avec un bruit sourd et sonore, 
avec ce terrible bruit que rend le néant quand on y touche ; il en 
renversa le couvercle, et j'aperçus Clarimonde pâle comme un marbre, 
les mains jointes ; son blanc suaire ne faisait qu'un seul pli de sa 
tête à ses pieds. Une petite goutte rouge brillait comme une rose au 
coin de sa bouche décolorée. Sérapion, à cette vue, entra en fureur : 
" Ah ! te voilà, démon, courtisane impudique, buveuse de sang et 
d'or ! " et il aspergea d'eau bénite le corps et le cercueil sur 
lequel il traça la forme d'une croix avec son goupillon. La pauvre 
Clarimonde n'eut pas été plus tôt touchée par la sainte rosée que son 
beau corps tomba en poussière ; ce ne fut plus qu'un mélange 
affreusement informe de cendres et d'os à demi calcinés. " Voilà 
votre maîtresse, seigneur Romuald, dit l'inexorable prêtre en me 
montrant ces tristes dépouilles, serez-vous encore tenté d'aller vous 
promener au Lido et à Fusine avec votre beauté ? " Je baissai la 
tête ; une grande ruine venait de se faire au dedans de moi. Je 
retournai à mon presbytère, et le seigneur Romuald, amant de 
Clarimonde, se sépara du pauvre prêtre, à qui il avait tenu pendant 
si longtemps une si étrange compagnie. Seulement, la nuit suivante, 
je vis Clarimonde ; elle me dit, comme la première fois sous le 
portail de l'église : " Malheureux ! malheureux ! qu'as-tu fait ? 
Pourquoi as-tu écouté ce prêtre imbécile ? n'étais-tu pas heureux ? 
et que t'avais-je fait, pour violer ma pauvre tombe et mettre à nu 
les misères de mon néant ? Toute communication entre nos âmes et nos 
corps est rompue désormais. Adieu, tu me regretteras. " Elle se 
dissipa dans l'air comme une fumée, et je ne la revis plus.

Hélas ! elle a dit vrai : je l'ai regrettée plus d'une fois et je la 
regrette encore. La paix de mon âme a été bien chèrement achetée ; 
l'amour de Dieu n'était pas de trop pour remplacer le sien. Voilà, 
frère, l'histoire de ma jeunesse. Ne regardez jamais une femme, et 
marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme 
que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire 
perdre l'éternité.

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