Mémoire de D.E.A soutenu à Paris IV-Sorbonne en octobre 1996

Redécouverte de l'édition des Poésies complètes de Théophile Gautier de 1845. Cécile Avallone

L'oeuvre poétique de Théophile Gautier comprend : Les Poésies Complètes réunies par lui dès 1845, les Emaux et Camées, les pièces non recueillies de son vivant ou demeurées manuscrites et enfin les poésies libertines 1., nous dit Jasinski en tête de son édition des poésies complètes de Théophile Gautier. Or cette dernière, comme toutes les éditions des poésies de Gautier, fragmente et dé sor- ganise les Poésies complètes - qu'il mentionne lui-même comme formant un tout - en plusieurs parties. Or cést cette cohérence de l'édition de 1845, entiè rement composée et corrigée par Gautier, que nous voudrions retrouver. Cette ((oeuvre en soi))nous para^it intéressante à plus d'un titre. Tout d 'abord elle est intéressante parce que cést Gautier qui la réalisa, comme il réali sa, ou plut^ot fit éditer, des recueils assez particuliers qui sont gouvernés plus p ar le souci de la fantaisie et de la création, que par le souci quasi archéologique qui r ègne de nos jours. D'autre part cette édition diffère assez, par le texte et sa compo sition, de ce que l'on trouve jusqu'à maintenent pour attirer notre attention et pour être, nous en sommes persuadés, signifiante. Enfin, et comme le suggère la p hrase de Jasinski citée ci-dessus, cette édition des Poésies Complètes de 1845, t itre qui peut para^itre prématuré puisque Gautier n'a que 34 ans, se situe à une éta pe fondamentale de l'évolution poétique de Gautier et en est le témoignage le p lus exemplaire. ((Son recueil de Poésies de 1845, avec tout ce qu'il contient est une oeuvre harmonieuse et pleine, un monde des plus variés et une sphère 2))dira lui-mê me Sainte-Beuve. Recomposer ses propres recueils de poèmes, en faire des cadeaux est un acte courant pour tous les romantiques. Gautier, lui-même, dès 1833, offre à Mme Da-

______________________________ 1:René Jasinski, Poésies Complètes de Théophile Gautier, Firmin Didot, P aris, 1932, pI. 2:Sainte-Beuve Nouveaux Lundis, Michel Lévy, Paris, 1864, p289. 1

marin, un exemplaire 3ses Poésies de 1830 dans lequel il a ((interfolié des d essins à la plume et 13 poésies inédites, composées de juin 1831 à ao^ut 1832 4)). D éjà Gau- tier n'hésite pas à bouleverser l'ordre chronologique de ses poésies en ins' erant par exemple, entre ((Le Luxembourg))et ((Le Sentier)), les manuscrits autographes de ((Notre-Dame))et du ((Cavalier Poursuivi)), qui datent respectivement d'octobre 1831 et de mars 1832. Gautier glisse ,cà et là de nouveaux poèmes au gré de sa fantaisie, et invente ainsi un nouveau recueil gr^ace entre autre à la collabo ration des éditteurs et des relieurs 5très habitués à l'époque de ce genre de com mande à tirage limité. Mais si dans ce cadeau les poèmes n'ont pas d'ordre précis, e t si le texte même reste fort semblable à celui de 1830, il nén est pas de même en 1845, et cela à tel point que le texte nous para^it au premier coup d'oeil complète ment différent. (Le meilleur exemple du choc que cette édition produit, est la ré action de Sainte-Beuve, qui n'y reconna^it plus le Gautier ((adolescent 6))des poésie s de 1830.) L'édition de 1845 est en effet composée de quatre grandes parties : Albert us, la comédie de la mort, poésies diverses et poésies nouvelles; ce qui somme t oute suit la chronologie de la publication des recueils : Albertus en 1833, La Comé die de la mort en 1838, les poésies diverses qui faisaient partie du recueil La Co médie de la mort et enfin les poésies nouvelles formées d'une part des pièces dive rses pu- bliées entre 1839 et 1845, d'autre part Espana qui regroupe les poésies espag noles annoncées depuis 1843. Si l'ordre général des quatre grandes parties de ce r ecueil semble à peu près ainsi explicite par l'ordre chronologique de publication , il nén est en aucun cas de même pour l'organisation interne de ces parties. Lénchain e- ment des poèmes à l'intérieur de ces quatre grands pans datés nést absolum ent pas chronologique. Quelle logique donc préside à l'agencement des poèmes? Ca r si Gautier est si connu pour être un ((amoureux de la forme)), il est clair que l a forme dénsemble de ses poèmes lui est un souci tout aussi important que la forme in di- viduelle de chaque poème. Chercher et éclairer la logique qui sous-tend chacu ne des parties de l'édition de 1845 demanderait un développement trop long pour le cadre d'un article, nous nous contenterons donc dén expliciter celles qui n ous ont semblées les plus significatives, et surtout celles qui, à cause de la no uvelle édition différente de celle de 1845, ne sont plus, hélas, visibles. En l'abscence pour l'instant encore de manuscrits ou d'épreuves directement

______________________________ 3:Exemplaire acheté par Lovenjoul, à la vente Noilly en 1886, et qui est c onsultable dans le fonds Lovenjoul, aujourd'hui à la bibliothèque de l'Institut, sous la cote C4 46. 4:Jean Ziegler, ((Les amours de jeuness de Théophile Gautier)), Bulletin du Bibliophile, tome X, 1976, p123. 5:Il faut absolument voir les splendides reliures des cadeaux faits par Gaut ier à Mme Dama- rin, le recueil des Poésies de 1830, relié par Marius Michel et plus tard Alb ertus, par Coméléran. La description du premier, faite lors de la vente de la bibliothèque Noilly en mars 1886, pourra vous mettre léau à la bouche : ((sur une marge rouge, riches compositions ave c des branches de feuillages terminées par de petites fleurs en mosa"ique blanc et citron...)), dans le Catalogue des livres rares et curieux, par Adolphe Labitte, Paris, 1886, p154. 6:Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, Michel Lévy frères, Paris, 1864, p271. 2

impliqués sur cette question, nous en sommes réduits au contrat d'édition de 1845, pour montrer que l'organisation interne des poèmes resta l'oeuvre du poète et non de l'éditeur. En effet selon les termes du contrat passé entre Gautier et l'' editeur Charpentier, le poète ((devait remettre dans un délai de deux mois, la copie revue et en bon ordre de chacun des quatre volumes en question 7)), dont l'un est un volume de poésies devant contenir, toujours selon les termes du contrat ((Albe rtus, la Comédie de la mort et autres poésies 8)). Le reste donc : le texte, l'ordr e ( ou plut^ot le ((bon ordre))comme le souligne le contrat), les titres et la composi tion du recueil restent le travail de Gautier, travail qui lui prendra longtemps à en juger par les nombreuses lettres de Charpentier lui réclamant ses épreuves. Perdue dans les éditions récentes, la particularité et la richesse de la première grande partie de l'édition de 1845, intitulée Albertus, nous intéressera ici un moment; puisque non seulement les éditions récentes réduisent Albertus à ce qu'il était en 1833, cést-à-dire le poème Albertus avec sa préface; mais q u'aussi elles reprennent pour les autres poèmes l'organisation chronologique des premi ers recueils. Pour résumer, ces éditions de poésies dites complètes juxtaposent à la suite les divers recueils publiés à l'époque indépendamment les uns des aut res, alors que justement en 1845 Gautier lui-même voulu faire un recueil de ses po' esies complètes qui ne fut pas une simple anthologie, une addition de ses recueils publiés bout à bout. Albertus donc tel qu'il est publié dans l'édition de 1 845, est formé de cinq parties : Albertus-poème (sans la préface de 1833), Elégi es, Paysages, Intérieurs et Fantaisies; dans cet ordre et non celui donné par Jas inski et Cockerham 9. Cinq parties, ou plus précisément cinq longs poèmes, puisque la coupure des titres et la ((béquille))des épigraphes existant présent en 1 830et 1833 ont ici disparu, et que ces cinq longs poèmes, à l'image du poème Alber tus, sont composés de plusieurs strophes qui sénchainent numèrotées de I à CXXII pour Albertus, de I à XX pour Elégies, de I à XV pour Paysages, de I à VII our Intérieurs et enfin de I à XVII pour Fantaisies. Cést dire le changement rad ical par rapport aux poèmes tels qu'ils étaient présentés en 1830 et 1833 (et te ls qu'ils sont présentés de nos jours d'ailleurs), suite de poèmes indépendants les u ns des autres, titrés et recevant chacun une épigraphe et se suivant sans lien appar ent. Ici, ni titre ni épigraphe, les strophes se suivent et se répondent selon la volonté du poète. Cést dire aussi la différence de ton entre le recueil de 1830 s'ou vrant

______________________________ 7:Mme Lacoste, Correspondance générale de Théophile Gautier, tome II, Dro z, 1986, p204. 8:Ibid.p205. 9:Deux éditions relativement récentes mentionnent le recueil de 1845, cell e de Jasinski de 1970 chez Nizet, qui reprend celle qu'il fit en 1932; et celle de Cockerham des Poésies de 1830, publiée en 1973 chez Athlone Press. Or ces deux mentions inversent l'ord re des parties Paysages et Intérieurs de l'édition de 1845. Or nous avons consulté trois ex emplaires différents, qui confirment tous que ((Paysages))précède ((Intérieurs)). Nous avons consu lté trois exemplaires de l'édition des Poésies Complètes de Théophile Gautier de 1845, l'un au d' epartement de la réserve de Bibliothèque Nationale, sous la cote Res.p.ye.1188; et deux autres à la bibliothèque de l'Institut dans le fonds Lovenjoul, sous les cotes C1786 et C1787 (ce dernie r volume étant nottament annoté de la main de Lovenjoul). 3

sur le poème intitulé ((Méditation)), empreint de mélancolie et de nostalgi e, et ce recueil de 1845, s'ouvrant généreusement et ironiquement sur le poème Albert us, cette ((légende mi-théologique, mi-fashionable)); mais nous y reviendrons. Arrêtons nous sur la deuximè partie de Albertus, Elégies, ce long poème sur l'amour, qui est un parcours poétique et initiatique, une réflexion sur ce qu ést la poésie amoureuse à la lumière de léxpérience d'Albertus, cet artiste é pris du beau et qui sést laissé abusé par une apparence pure de beauté. Le poème E légies retrace le chemin du poète face à léxpérience de l'amour poétique, en deux grands mouvements. Dans un premier mouvement le poète sent en lui na^itre le sentiment de l'amour gr^ace à la rencontre physique d'une femme , femme particulière qu 'il portraiture à lénvie, jusqu'à accéder au type poétique de ((la jeune fille )), qui au- delà de ses particularités physiques est par dessus tout inspiratrice, ((un s ouvenir des cieux)). Seulement à cette jeune fille, à cette vision, le poète enthous iaste, tout comme vient de le faire Albertus dans le poème précédent, jure amour et prè te serment. Il est clair que le lecteur de l'édition de 1845 ne peut lire les ser ments d'amour du poète , ((Par tes yeux 10))>, ((Par ton front 11)), ((Par tes lèvr es 12)), ((je t'aimerai 13)), sans repenser aux vers d'Albertus : ((-Idolo del mio cuor, anima mia, - mon ange, ((Ma vie, - et tous les mots de ce langage étrange ((Que l'amour délirant invente en ses fureurs, 14 Ce premier mouvement ascendant dans le ton et la ferveur poétique se cl^ot sur un constat d'illusion, ((O nuit trompeuse! - Hélas! pourquoi nést-ce qu'un rêve?))15 Après cet amer constat que la poésie amoureuse, née fondamentalement de léxpérience sensible de l'amour et de la beauté, nést hélas, somme toute que des mots, des images, pas plus qu'un rêve, suit toute une série de strophes o`u séxprime la solitude du poète et de son ^ame, source de nombreuses métaphores, oiseau qui ((...voudrait planer dans l'océan du ciel, Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel, Sénivrer d'infini, d'amour et de lumière, Et remonter enfin à la cause première; Mais grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison, Quelle main, à son vol livrera l'horizon?)). 16 Mais ici, contrairement à ce qui se passa dans le premier poème Albertus, aucune transcendance nést possible, aucun Dieu ne viendra le

______________________________ 10:Elégies, VIII, vers 1. 11:Ibid., vers 5. 12:Ibid. vers 9. 13:Ibid., vers 19. 14:Albertus, CIII, vers 4 à 6. 15:Elégies, IX, vers 16. 16:Elégies, XII, vers 23 `28. 4

sauver, et le poète devra faire léxpérience de la douleur et de la mort, : ((Encore si la foi...léspérance...mais non, Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom Pour cette ^ame ulcérée...))17 Mais cést justement cette expérience de la mort qui donne `la poésie toute sa force, car la poésie amoureuse, parce quélle ne se confond pas avec léxpérience amoureuse réelle et immédiate, en est la manifestation, elle va au-delà de la mort, elle peut malgré l'abscence faire rena^itre le sentiment de l'amour, ((Enfin au cimetière, Un soir d'automne sombre et gris^atre, une bière Fut apportée : un être à la terre manqua, Et cette abscence, à peine un coeur la remarqua.))18 Et ce coeur qui, au-delà de la mort eut dire encore l'amour, cést bien le coeur du poète. Après cette descente aux limbes donc suit aux yeux et aux oreilles du lecteur toute une poésie amoureuse d'un ton très différent, une poésie consciente délle-même, de sa fragilité, de sa discursivité, mais aussi et conséquemment de sa force. Cést le sentiment poétique de l'amour qui triomphe, et non plus l'amour pour les yeux, les lèvres, ou le front de la jeune fille. Il sénsuit en effet dans des vers beaucoup plus généreux et plus amples, o`u l'alexandrin tr^one à présent, tout un champ lexical de la pureté, de la déclaration d'amour parfaitement assumée et sans conditions : ((Cést un amour sans mélange Que l'amour que j'ai pour vous, Frais comme au coeur la louange, Ardent à toucher un ange, Pur à rendre Dieu jaloux.))19 Et enfin, ce long poème ((Elégies))s'achève sur un renversement, qui montre bien la fin de ce parcours poétique, ce nést plus la poésie qui fragile nést qu'illusion, mais au contraire, le poète s^ur de sa force peut affirmer à la femme : ((Comme autrefois, l'hirondelle Rase en passant les donjons, Et le cygne dans les joncs Se joue et lustre son aile;

______________________________ 17:Elégies, XIII, 19 à 21. 18:Ibid, vers 22 à 25. 19:Elégies, XVII, vers 16 `20. 5

L'air est pur, le gazon est doux... Rien n'a donc changé que vous.))20 Cést donc convaincu de son pouvoir d'évocation et de la discursivité essentielle de son art, que le poète passe alors aux ((Paysages)), le troisième long poème de la première partie, Albertus. Pour ce poème, nous ferons plus bref, et nous signalerons ici que Gautier a su organiser les strophes de telle sorte que ses dessine peu à peu tout un réseau d'images, une pénétration progressive à l'intérieur même des images qu'il annonce. L'évocation d' ((un large fossé plein déau))se dévelope dans les strophes suivantes à travers l'image de la pluie qui tombe, et celle de ((l'automne qui va finir)), pour enfin se donner libre cours dans la strophe X o`u le poète sénfonce dans ((...un marais dont léau dormante Croupit, couverte d'une mante)) Enfin tout un grand mouvement amèn peu à eu le spectateur à se rapprocher d'images en images au point de fuite qui les unit toutes, à partir de ((J'ai quitté pour un an la campagne))21 en passant par l'évocation rapide, ((Puis, - tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,))22 Peu à peu cést l'image de la ville, de Paris qui se précise. Comme le ferait un photoraphe ou un caméraman, Gautier, poète nous rapproche, par des effets de zoom, de l'image de Paris et de ses quartiers, ((le pont de la Tournelle 23)), ((le Marais 24)), et enfin, du Paris poétique, non pas une image particulière de Paris, une carte postale, mais une image poétique visuelle et sonore : ((Perpétuel contraste, éternelle antithèse, Paris, la bonne ville, ou plut^ot la mauvaise, Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà.))25

______________________________ 20:Elégies, XX, vers 25 à 30. 21:Paysages, XI, vers 1. 22:Paysages, XIII, vers 12. 23:Paysages, XIII, vers 1. 24:Paysages, XIV, vers 1. 25:Paysages, XV, vers 81 à 83. 6


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