La Ville des rats
(Voyage
hors barrières)
Texte établi par Marie Fournou
« La Ville des rats » paraît dans La Presse du 20 juillet 1838 ; le texte clôt donc le cycle qui a commencé le 9 juin avec « Montfaucon » et qui s’est enrichi, le 25 juin, de « La Barrière du combat ». Le Voyage hors barrières, qui réunit ces trois textes, ne respecte pas la chronologie de leur parution puisque « La Barrière du combat » y figure en seconde position.
Reprenant le cadre et le registre du récit liminaire, ce nouvel article confirme la veine « ultra-pittoresque » dans laquelle s’inscrit l’ensemble.
Si le texte se dote d’un accent prophétique – « La Babylone moderne […] sera tout simplement dépeuplée et détruite […] » –, et fait entendre une fascination pour le détail extrême, il n’a cependant de cesse de laisser deviner un ton amusé. Marquant la distanciation et l’objectivité de Gautier, il consacre une fois encore son esthétique. M.F.
LA VILLE DES RATS
Un grand péril nous menace ; notre existence pend à un
cheveu. – D’un moment à l’autre, nous pouvons être mangés tout vifs, et nous
réveiller le matin parfaitement débarrassés d’yeux, de peau, de graisse, de
chair, avec des os nettoyés, blanchis, brossés, prêts à recevoir des chevilles
et des charnières de cuivre pour aller figurer dans l’armoire vitrée d’un
cabinet anatomique.
Voilà notre position …
Et pourtant l’on continue à se promener sur le boulevard de
Gand, à boire du porter, à prendre
des glaces chez Tortoni, à ne pas aller au Gymnase, à
lire les feuilletons de Karr et les histoires de Méry.
– Les journaux quotidiens paraissent tous les jours, et les journaux
hebdomadaires ne paraissent jamais. Les tigresses et les lions se pavanent aux
avant-scènes, comme de coutume ; rien n’est changé dans la vie
parisienne ; personne ne semble avoir conscience de sa mort future.
Plus insouciants que les Napolitains, qui dansent sur les
bords du volcan, nous nous abandonnons au flot des voluptés mondaines, sans
penser un instant que nous sommes exposés au sort de Ladislas, roi de Pologne,
qui fut dévoré par les rats, ainsi qu’on le peut voir au livre des histoires
prodigieuses.
La cinquième plaie d’Egypte va tomber un de ces jours sur
nous.
Le Vésuve est près de Naples, mais Montfaucon est près de
Paris. – La Babylone moderne ne sera pas foudroyée comme la tour de Lylacq, submergée comme Pentapole par un lac de bitume (Dez-Maurel et Cie), ni ensablée comme Thèbes ; elle
sera tout simplement dépeuplée et détruite de fond en comble par les rats de
Montfaucon.
Des légions innombrables de rats vont descendre en noires
colonnes sur Paris, miner les fondations des bâtiments et les faire écrouler
sur les rares habitants qu’ils n’auront pas encore dévorés.
Cette terrible invasion arrivera le jour où l’on
transportera la voirie dans son palais de la plaine des Vertus ; alors auront lieu dans Paris des anthropomyomachies dignes d’un
nouvel Homère. Tous ces rats, plus sensuels que les rats d’Horace, qui font à
Montfaucon des déjeuners de Balthazar, comme dit Bilboquet, manquant soudain de
pâture, viendront à Paris manger de l’homme à défaut de cheval.
Les rats de Montfaucon ne sont point des rats
ordinaires ; l’abondance et la qualité de la nourriture les a développés
prodigieusement ; ce sont des rats herculéens, énormes, gros comme des
éléphants, féroces comme des tigres, avec des dents d’acier et des griffes de
fer ; des rats qui ne font qu’une bouchée d’un chat ou tout au plus de
deux ; les champs qu’ils traversent sont terrassés et battus comme s’il y
avait passé une armée avec artillerie, bagages, caissons et forges de
campagne ; la glaise qu’ils emportent avec leurs pattes donne à ce sentier
une couleur verdâtre qui les fait distinguer des autres chemins : ces
routes, aussi unies que si elles étaient macadamisées, aboutissent à des ratopolis souterraines, à d’immenses terriers où
fourmillent d’innombrables populations rongeantes et dévorantes.
Si, par malheur, un ivrogne attardé s’endormait près d’une
de ces villes de rats, le lendemain, il ne resterait de lui que ses dents et
les clous de ses souliers : aussi les habitants de l’endroit se
veillent-ils les uns les autres, et ne dorment-ils que chacun à leur tour, sans
cela les rats viendraient leur grignoter les pieds pendant la nuit et leur
ronger les tendons ; aucune bâtisse un peu solide n’est possible sur ce
terrain fouillé, bouleversé, miné, contreminé par ces
formidables animaux ; en moins de rien, les fondations d’une maison sont
criblées de trous comme des planches à bouteilles ou des truelles à
poissons : on se couche avec quatre murs, et le matin, il y a en trois de
fondus, la fenêtre du premier étage se trouve au rez-de-chaussée, et vous peut
servir de porte ; pour obvier à ce désagrément, on ne bâtit que sur un lit
de tessons de bouteilles, où messieurs les rats se coupent les babines et se
déchirent les pattes.
De temps à autre, vingt ou trente pieds de colline
s’écroulent et font ce que les habitants appellent un coup de cloche ;
tant pis pour ceux qui sont en dessous ; – ceux qui sont en dessus n’ont
pas une position beaucoup plus agréable. – C’est encore l’ouvrage de ces
messieurs.
La croûte extérieure ne tient que par la racine des
plantes. La couche intérieure est déchiquetée et vermiculée comme un polypier
marin. – Quand la voirie sera déplacée, ce joli travail s’exécutera sous Paris,
qui a déjà bien assez de catacombes.
On a essayé tous les moyens pour détruire cette vermine,
mais inutilement. – Les rats ont la vie dure ; l’arsenic, la mort aux rats ne fait que leur tenir
le ventre libre et leur exciter l’appétit. Ainsi purgés, ils mangent davantage
et vivent plus longtemps. – Les souricières sont un artifice mesquin, bon pour
les rats isolés qui se laissent prendre au maigre appât d’un morceau de lard
rance ; il faudrait une levée de cinquante à soixante mille chats bien
vigoureux pour pouvoir lutter avec eux, sans trop de désavantage ; mais
les rats détruits ou diminués, comment se débarrasser des chats ? – That it questions
[sic].
En attendant qu’ils nous dévorent, décrivons leurs mœurs et
leurs goûts ; – bientôt il ne sera plus temps. – L’endroit recherché et
délicat, le fin morceau, le sot-l’y-laisse
de ces gastronomes trotte-menu, c’est l’œil du cheval. – Aussitôt qu’un cheval
est abattu, les rats accourent en faisant remuer leur groin vergeté de longues
moustaches, en frétillant de la queue, en frottant leur patte contre leur nez
avec tous les signes d’une profonde jubilation. – Les chefs de la troupe, les
plus considérables de la société, attaquent les yeux, les trouent, fendent la
cornée et vident l’orbite, jusqu’à ce qu’ils aient atteint à une petite pelote
de graisse qui tapisse le fond de la cavité. – Cette friandise équivaut, pour
un rat gourmand, à ce que serait pour nous une perdrix truffée ou une terrine
de Nérac. – Il est sans exemple, tant ce mets est recherché, qu’un cheval ait
conservé les yeux après avoir passé une nuit dans un des clos.
S’il ne se trouve pas de graisse à cet endroit, vous en
chercheriez en vain une demi-once sur tout le corps
de l’animal : – les rats le savent parfaitement bien, et quand ils ne
rencontrent pas la pelote cherchée dans le creux de l’orbite, ils abandonnent
la carcasse et vont en essayer une autre.
Ce goût des rats pour les yeux est partagé par les corbeaux
et les autres oiseaux de proie. C’est toujours par là qu’ils entament les
charognes et les corps morts.
Dans les hivers rigoureux, les cadavres des chevaux surpris
par la gelée prennent la rigidité et la consistance du bois, de sorte qu’il est
impossible d’en détacher la peau. Il faut donc les laisser sur place, avec
leurs quatre pieds tendus en piquets ; leur ventre gonflé et leur raideur
de chevaux de carton, jusqu’à ce que l’adoucissement de la température permette
de les travailler et de les équarrir. – Les rats, animaux frileux de leur
nature, ne pouvant plus d’ailleurs se nourrir avec les chairs durcies par la
gelée, choisissent un cheval de belle apparence pour en faire leur logis. Si
l’animal a été saigné au col, ils entrent par la blessure, sinon ils pénètrent
par l’orifice opposé. Une fois entrés, ils nettoient leur demeure du mieux
qu’ils peuvent, et la rendent tout à fait confortable ; les boyaux leur
servent de corridors et de couloirs de communication, le salon est établi dans
les grandes cavités abdominales ; les chambres à coucher et les cabinets
de toilette dans les interstices des côtes et lieux circonvoisins. – Ils sont
d’abord fort à l’étroit, mais leur logis s’agrandit
tous les jours ; le cœur, le foie et les poumons dévorés leur font deux ou
trois pièces de plus. – Ils vivent là bien plus à l’aise que le rat de La
Fontaine, dans son fromage de Hollande ; ils mangent, ils évident, ils creusent
en prenant le plus grand soin de ne pas entamer ni piquer la peau, de peur de
donner passage à l’air extérieur, car les rats craignent beaucoup les vents
coulis et redoutent par-dessus toutes choses d’attraper des fluxions ou des
rhumes de cerveau. – Quand vient le dégel, il ne reste du cheval qu’un
squelette enveloppé d’une peau ; cette peau sonne comme un tambour, et le
squelette est aussi bien préparé qu’il pourrait l’être par l’anatomiste le plus
habile du Jardin des Plantes et de l’école d’Alfort.
Cette sensuelle précaution est d’autant plus remarquable,
qu’en été ils ne se font aucun scrupule de percer et de ronger le cuir ;
leur férocité est tellement grande qu’ils se battent et se dévorent entre eux
comme des hommes. – Dès qu’un rat blessé exprime la douleur par des
glapissements, ses parents et ses amis accourent aussitôt, se jettent sur lui
et l’achèvent. – Rien ne paraît les contrarier comme les cris et les plaintes.
Tout rat qui piaille hors de propos est mis à mort sur-le-champ.
Les amateurs du Sport
envoient souvent chercher des rats à Montfaucon, pour les faire servir au
divertissement tout à fait britannique que nous allons raconter :
On enferme dans des cages de bois, entourées de treillis à
mailles fines, deux épagneuls ou deux pointers
avec six ou huit douzaines de rats. – Les chiens doivent étrangler tous les
rats dans un temps marqué, sans se reprendre, c’est-à-dire en ne donnant qu’un
coup de croc à chacun. – Celui qui a fini le premier est proclamé vainqueur, et
les gens qui ont parié pour lui empochent les enjeux, qui sont souvent très
considérables.
C’est un spectacle fort bouffon que celui de ce chien
impassible au milieu de cette fourmilière de rats éperdus, qui se démènent et
poussent des cris affreux ; ils vont, viennent, ils grimpent après les
treillages, ils se pendent aux babines de leur ennemi, qui balance la tête, et
cogne leurs grappes noires contre les barreaux de la cage pour se débarrasser
et leur faire lâcher prise ; en quelques minutes tout est exterminé, tant
est grande l’adresse des chiens élevés à cet exercice. Mais ce qu’il y a de
plus extraordinaire dans tout ceci, c’est que les domestiques chargés
d’apporter les rats de Montfaucon à Paris, sont obligés de mettre dans leurs
caisses deux ou trois douzaines supplémentaires pour avoir leur compte en
arrivant chez leurs maîtres ; car ils se mangent en route, et l’on ne
trouverait plus que les queues à l’ouverture de la boîte : ceci paraît peu
croyable, rien n’est pourtant plus vrai. – M. Magendie ayant été prendre lui-même
douze rats à la voirie pour faire quelques expériences, n’en rapporta chez lui
que trois vivants prodigieusement gonflés et distendus. Il ne restait des
autres que les griffes, les dents et quelques débris.
O rats myophages ! n’avez-vous donc pas honte de faire mentir les vers de
Boileau, où il est dit que l’on ne voit point des animaux se déchirer entre
eux !
– A combien évaluer le nombre de ces formidables
rongeurs ! Les uns disent cent mille, les autres deux cent, ceux-là vingt
mille seulement, ce qui est peu probable : il est fort difficile d’avoir
un chiffre juste. Mais, d’après la quantité de chair dévorée, l’état du terrain
entièrement bouleversé, les chasses générales et particulières, qui n’ont
jamais eu d’effet sensible, l’extrême fécondité des mères rats, qui ne font pas
moins de quinze à dix-huit petits, on doit supposer un nombre exorbitant.
Voici comment se pratiquent les grandes chasses :
Il y a dans Montfaucon un clos exactement entouré de
murailles : dans ces murailles sont pratiquées des espèces de chatières,
des barbacanes espacées régulièrement : on fait abattre dans l’enceinte
trois ou quatre chevaux bien gras ; la nuit tombée, les rats entrent par
les chatières et commencent leur festin. Quand on pense que la frérie est en bon train, que l’orgie est au plus haute
degré d’effervescence, on arrive à pas de loup, on bouche les trous avec des
tampons ; puis on pénètre dans le clos par-dessus les murailles avec des
échelles, des torches, des bâtons, des bottes fortes et une vingtaine de chiens.
Alors le carnage commence : à coups de pieds, à coups
de bâton, à coups de dents. Les chiens aboient, les rats poussent leur
glapissement à la fois lâche et féroce ; les plus déterminés tâchent de
gravir au long des murs, et de se sauver ainsi, mais on les poursuit avec la
flamme des torches ; à moitié grillés, ils sont bien forcés de quitter les
aspérités auxquelles ils se cramponnent, et de tomber, tout roussis et tout
flambés, dans les gueules béantes qui les attendent en bas.
Dans l’espace d’un mois, l’on en a tué 16,050 ; 9,101
en quatre chasses, 2,650 en une seule fois. – Un équarrisseur nous a dit en
avoir pris cinq mille cet hiver dans un trou qui se trouve à l’angle de
l’écurie et qu’il avait garni d’une espèce de nasse ; ces grands massacres
ne font pas le moindre effet. – Les amateurs en tuent aussi beaucoup avec des
sarbacanes dans lesquelles ils soufflent fortement un petit dard empenné d’un
flocon de laine rouge ; les rats blessés se sauvant avec leur banderille
plantée dans le dos en manière d’oriflamme, ont une mine fort héroïque. On les
asphyxie encore dans leurs terriers en y poussant, au moyen d’un fourneau et
d’un soufflet, de la vapeur de soufre. Mais ils n’en pullulent pas moins, et
deviennent tous les jours de plus en plus nombreux ; ainsi, il nous faut
nous résigner à notre sort et nous accoutumer à l’idée d’être dévoré
prochainement :
Lo que ha de ser, non puede faltar.