SALON DE
1839
Ce Salon a été
transcrit par François BRUNET, d’après les Feuilletons publiés
dans La Presse, avec l’aide des étudiants de l’Université
de Montpellier : Elida Fabre, Christian Doumergue, Dorothée
Lacombe, Delphine Aldebert, Valérie Pythoud, Julie d’Hueppe, Emilie Jaudon.
L’orthographe de l’époque
a été conservée : seules les évidentes erreurs
typographiques ont été corrigées.
21 mars 1839
SALON DE 1839
Nous avons commencé notre salon plus tard qu’à l’ordinaire pour ne pas nous laisser aller à cette impression fausse et défavorable que produit nécessairement une revue de deux mille tableaux où les mauvais sont en majorité ; aussi, après trois ou quatre visites au Louvre, les critiques se hâtent-ils de proclamer que l’exposition est d’une faiblesse désespérante, que l’art s’en va, et que le salon de l’année précédente était bien supérieur ; remarque qu’ils avaient déjà faite il y a un an .– Nous qui ne nous sommes pas si fort hâtés et qui pensons que le livret suffit pour indiquer aux promeneurs le sujet et le chiffre des tableaux, nous avons cherché patiemment les perles dans le fumier et nous en avons assez découvert pour former un des plus riches écrins. En dépit des déclamations jalouses, des enthousiasmes rétrospectifs, jamais l’art n’a été en France dans une meilleure situation qu’aujourd’hui ; l’école française, la dernière de toutes autrefois et qui marchait de si loin derrière les écoles d’Italie, de Flandre et d’Espagne, est maintenant la première du monde ; Paris a remplacé Rome ; on ne cite aucun peintre italien moderne s’élevant au-dessus de l’ordinaire. Paris et Munich sont les deux ateliers où se débat l’avenir de la peinture ; Rome n’est plus qu’un musée. – Les artistes de Munich sont autant des poètes que des peintres ; quoique plusieurs d’entre eux aient de grandes qualités de composition et de dessin, leur exécution est faible et pâle ; l’idée prise dans le sens littéraire les préoccupe beaucoup trop. Ils sont trop savans et cherchent les uns le style byzantin, les autres le style gothique et le symbolisme chrétien ; peu d’entre eux regardent la nature ; oubliant qu’avant tout la peinture est un art matériel ne pouvant arriver à l’intelligence que par le chemin des yeux ; les peintres de Paris, avec cette mesure et ce bon sens qui caractérisent les Français, sans abandonner tout-à-fait la pensée comme les coloristes de Venise, ont compris que le dessin, la couleur et l’exécution étaient les vrais moyens d’expression de leur art et que le mérite d’un tableau ne consistait pas à représenter tel sujet ou telle idée philosophique, mais de belles lignes, de beaux tons, des draperies savamment ajustées et des morceaux bien faits. La plus magnifique idée, si elle a les yeux de travers, les bras trop courts ou les jambes trop longues, fera la plus triste mine dans un tableau . Chaque art a ses moyens et ses limites. Malgré l’ut pictura poesis d’Horace, la peinture et la poésie n’ont rien de commun entre elles ; c’est cette malheureuse préoccupation de poésie en musique et en peinture, qui a fait de nous si long-temps les dilettante et les connaisseurs les plus ridicules du monde .
Nos jeunes peintres ont parfaitement compris cela, ils ont étudié avec une patience et une volonté bien rare parmi nous ; par d’habiles imitations des anciens maîtres, ils se sont rendu leurs procédés familiers ; dans leur sage ecclectisme, ils ont analysé Holbein et Rubens, Michel-Ange et Véronèse, les extrêmes du dessin et de la couleur, deux choses dont manquait l’école française, trop exclusivement spirituelle. Géricaut, et plus tard Eugène Devéria, Delacroix et Louis Boulanger commencèrent, il y a quelques années, la réaction coloriste avec le Naufrage de la Méduse, la Naissance de Henri ІV, le Massacre de Chio et Mazeppa ; l’effet de ces tableaux fut extraordinaire, on n’avait jamais rien vu dans l’école française, habituellement si pâle et si grise, qui eut cette éblouissante ardeur, cette intensité et cette solidité de ton ; l’on se mit à étudier la palette à fond, et l’on y trouva des ressources inconnues, la gamme des tons fut parcourue de bas en haut et de haut en bas. Malgré la brume de notre ciel, l’on peignit des toiles qui n’eussent point pâli sous l’azur italien ; il est vrai qu’il en résulta des queues de paon et des arcs-en-ciel d’un éclat insoutenable, et qu’on sembla pendant quelque temps ne plus voir la nature qu’à travers un prisme ; mais qui peut le plus peut le moins, et il valait mieux trop colorer que ne pas colorer du tout . Au plus fort de cette orgie de vert-veronèse et de laque garance, M. Ingres, grand maître incompris jusqu’alors, et dont l’Odalisque et l’Œdipe semblaient barbares aux connaisseurs du temps, fut intronisé et divinisé par les romantiques, chose étrange au premier coup d’œil ! mais qui s’explique aisément par l’amour sincère de l’art et le désir d’apprendre qui animaient la jeune école. M. Ingres, dessinateur sévère, que les Madones de Raphaël semblaient avoir bercé sur leurs genoux, inspira à cette jeunesse turbulente, l’amour des lignes simples, des effets calmes et du style magistral ; par l’étude de la nature et de l’antique il corrigea ce que l’impétuosité novatrice pouvait avoir de trop fougueux : et de cette double influence il résulta ce que nous voyons aujourd’hui, c’est à dire une école de jeunes peintres imbus des meilleurs principes, avec un beau goût de dessin et une profonde science d’exécution. – Comme pâte, comme application et maniement de couleur l’on est aussi fort que les grands ouvriers du seizième siècle dont on renouvellerait aisément les travaux, si l’occasion s’en présentait : il ne manque que de la place pour les travaux et des murailles pour les fresques. La chambre des députés de M. Delacroix, la coupole de la Madeleine de M. Ziegler valent bien certaines Stanze de Rome ou Scuole de Venise, vantées outre mesure ; un ministre qui connaîtrait les ressources de l’école actuelle ferait exécuter des choses merveilleuses et ressusciterait le siècle de Léon X. Malheureusement les gens du pouvoir sont fort peu au courant, n’ont pas le sentiment des arts et prennent pour de grands génies des célébrités académiques oubliées depuis long-temps ; comme les Russes ils n’en sont encore qu’à Guérin ou à Girodet. Les hommes du présent dont plusieurs seront les hommes de l’avenir n’existent pas pour eux : ils ne les soupçonnent même pas et admirent consciencieusement des choses dont les plus jeunes Rapins se moquent avec raison et qu’ils charbonnent en caricature sur le mur de l’atelier. Ce qui nuit aussi au développement de notre école, si pleine de talent et de mérite, c’est l’étrange préjugé que l’on a en France contre la jeunesse : l’on ne se sert des gens que lorsqu’ils ne peuvent plus rien faire ; l’on attend pour donner des travaux à un artiste qu’il soit usé par l’inaction et la misère ; il a des commandes au moment où il faudrait lui en refuser ; c’est à l’âge où l’œil se trouble, où la main devient incertaine, qu’on lui confie de grands travaux qui exigeraient tout le feu et tout l’entrain de la jeunesse : — il ne faut pas trop croire à l’expérience des vieillards ; ce n’est pas une raison pour faire de bonne peinture que d’avoir mal peint fort longtemps. A ce compte, Raphaël, qui est mort à trente-sept ans, n’aurait jamais été employé ; heureusement que la duchesse d’Urbin n’était pas de cet avis et que le grand-duc Laurent laissait le jeune Buonarotti, presque enfant, tailler le marbre à plein bloc dans ses jardins ; il faut deviner les hommes et les diriger ; l’on ne s’imagine pas ce qu’un prince de génie peut faire produire à un artiste qui à de l’étoffe ; mais cette défiance que l’on a de le jeunesse paralyse les plus belles dispositions ; si riches que soient les natures, les idées s’évanouissent et ne reviennent plus.– Donner son milieu à chaque homme et son œuvre à chaque artiste, tel est le devoir d’une puissance intelligente ; c’est ainsi que se font les beaux siècles, car, après tout, il ne reste d’une époque que sa littérature et ses arts ; les dissensions politiques, les événemens même les plus graves, tout est balayé dans l’oubli ; mais un beau vers ne meurt jamais, une belle statue survit à une dynastie et à une religion. Napoléon, tout grand qu’il soit, aura bien de la peine à se faire pardonner les littérateurs et les peintres de l’empire.
Nous sommes à une époque climatérique du genre humain : la jeunesse est grave ; sévère, ardente, elle étudie, elle cherche toujours et trouve souvent ; — pour se distinguer de la foule, il faut un talent énorme, car si le mieux est rare, le bien est fort commun. Tous les jours il devient plus difficile d’être le premier, les élèves gagnent du terrain et les maîtres en perdent, les intervalles se rapprochent et le mouvement ascendant se fait avec une telle rapidité, que les plus haut placés seront bientôt atteints.– Le peintre qui dans dix ans d’ici sera proclamé le plus grand maître de l’époque, n’aura rien à envier aux rois de l’art italien.
Nous ne sommes pas optimiste, nous ne croyons pas à la progression indéfinie de l’intelligence humaine, et demain n’est pas pour nous nécessairement plus avancé qu’aujourd’hui ; mais l’envahissement de l’industrie et de ce qu’on appelle la civilisation, c’est-à-dire la prééminence de l’utile sur le beau, a fait naître une réaction pittoresque car la forme, magnifique vêtement filé par Dieu pour couvrir la nudité du monde, ne doit pas lui être arrachée par des mains indignes, la beauté ne doit pas périr ; les fabricans de machines auront beau s’ingénier, l’on ne pourra jamais faire des Vénus de Milo et des Titien à la vapeur : la main de l’homme conduite par son cerveau vaudra toujours mieux qu’un rouage pressé par un ressort ; la quantité de bornes que l’on pose aux coins des rues nécessite un plus grand nombre de statues, et les glaces où se reflètent tant de sots visages exigent beaucoup de bons tableaux par compensation .
Ce temps-là serait déjà arrivé, si les débris de la vieille génération ne barraient pas le passage à celle qui s’avance, avec une obstination sans pareille. L’on se plaint que la jeunesse d’aujourd’hui ne respecte pas et n’aime pas les vieillards. La chose est toute simple. Les vieillards n’ont d’autre idée que d’empêcher les jeunes gens d’arriver ; ils leur refusent l’air et le soleil, leur ferment toutes les portes qui conduisent à la fortune ou à la puissance : c’est tout au plus s’ils leur laissent la gloire qui ne rapporte rien ; encore faut-il la conquérir de force. — Etre jeune, aujourd’hui, c’est un grand malheur, c’est travailler sans relâche et sans récompense ; être rebuté partout, ne pouvoir prétendre à rien, et gagner sa vie à la pointe de l’épée en vrai Bohême . Les hommes d’âge qui tiennent l’argent et les places ne savent pas que la puberté de l’intelligence est avancée de beaucoup, et que les jeunes hommes qu’ils traitent d’enfans à peine sevrés, sont plus mûrs, plus instruits qu’eux, et leur en remontreraient sur beaucoup de choses.
Ces réflexions que nous avons cru nécessaires avant de commencer notre revue critique, nous amènent naturellement à parler du jury chargé de l’examen des tableaux. Nous parlions de vieillards ignorans et entêtés, la transition est aisée ; comment se fait-il qu’une réunion d’hommes, ayant leur bon sens, ait pu refuser des tableaux à M. Eugène Delacroix, un peintre illustre qui a fait vingt chefs-d’œuvre, un esprit inquiet et chercheur, que l’on trouve dans toutes les voies de l’art en tête des plus avancés, le plus grand coloriste, sans contredit, que la France ait jamais eu.— Qu’est-ce que cela veut dire ? — C’est du vertige et de la folie ; on avait aussi rejeté une toile de Decamps, mais on s’est ravisé. — L’on parle aussi d’autres exclusions non moins inconcevables, l’on n’a pas voulu admettre un paysage de Rousseau, que l’on repousse systématiquement, ainsi que le sculpteur Préault, nous ne savons pour quelle raison. Rousseau est cependant un jeune homme d’un mérite incontestable, un talent original, consciencieux, et son tableau est un des meilleurs paysages que nous connaissons. — Quant à Préault, c’est un sculpteur plein de vie et de mouvement, audacieux, et suivant son idée jusqu’au bout, un homme d’énergie qui entend la statuaire d’une grande façon, et qui après un début des plus brillans s’est vu fermer depuis cinq ou six ans les portes du Salon qu’il assiège avec une armée de colosses aussi obstinément présentés que refusés. — Pourquoi ne pas donner à ce jeune artiste, d’une fermeté si honorable, qui dépense sa vie et sa fortune à ce métier ingrat, un coin dans cette cave humide et sans lumière où l’on met les sculptures, et où l’on ne mettrait pas du vin et du bois de chauffage ? — Avez-vous donc peur que les murailles ne s’écroulent à la vue de son bas-relief de l’Adoration des Mages, sujet pacifique s’il en fût, ou que la foule enthousiasmée n’aille briser vos bons-hommes académiques ?– Est-ce par charité ou par crainte que vous agissez ainsi, répondez ? Si ce bas-relief est mauvais, laissez-le voir, le ridicule en fera justice. S’il est bon, pourquoi le rejetez- vous ? – D’ailleurs, est-ce que vous vous y connaissez ? — Vous avez bien renvoyé le miroir de Mlle de Fauveau, – une artiste pleine de grâce, de finesse et de poésie, — sous prétexte que c’était un meuble. – Vous ne savez donc pas, mes chers seigneurs, que Benvenuto, un plus grand sculpteur que vous ne le serez jamais, a dû sa réputation à des salières, des coupes à boire, des plats et autres pièces d’argenterie qu’il couvrait de figurines ravissantes et qu’un manche de poignard ou de couteau de sa façon vaut mieux que tous les Jocrisses de marbre dont vous hérissez les jardins et les places publiques ? – C’est une honte ; — encore si vous ne receviez que des chefs-d’œuvre ! mais deux mille pieds de muraille sont tapissés (avec votre permission) de portraits de bourgeois endimanchés, de tableaux représentant des harengs saurs, des melons entamés et des lapins blancs ; vous n’avez pas le droit de faire les dédaigneux ; n’admettant pas votre jugement, nous rendrons compte des tableaux et des statues rejetés par vous comme s’ils étaient au Salon, – où ils devraient être et à la plus belle place !
THÉOPHILE GAUTIER
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22 mars 1839
SALON DE 1839. ― Sculpture. (2e article.)
La sculpture est une amante délaissée, et c’est en vain qu’elle tend au public ses bras et ses baisers de marbre ; à peine si elle peut attirer un regard distrait : l’on passe d’un pied rapide dans la salle basse où elle est reléguée ; les hommes enfoncent leurs têtes dans le collet de leurs habits ; les femmes serrent leurs châles sur leur taille avec une vague inquiétude de pleurésie et de rhumatisme. Il est vraiment inhumain de mettre dans un caveau glacial tant de blanches déesses toutes nues, qui auraient besoin, pour ne pas frissonner, du ciel bleu de la Grèce, ou tout au moins d’un poële convenablement chauffé. ― La Sibérie n’est rien à côté de cela, et il faudrait être matelassé et caparaçonné de fourrures, comme un Boyard russe, pour y résister. ― Cependant, nous qui aimons le bronze et le marbre, ― dures matiθres dont l’art compose son éternité, ― au risque d’attraper un rhume de cerveau, nous avons fait une longue station devant les pâles fantômes qui grelottent sur deux files au bas du grand escalier.
Nous avons remarqué tout d’abord le comte de Beaujolais de M. Pradier, statue couchée, en marbre. M. Pradier, celui de nos sculpteurs qui a le plus vif sentiment de l’antique, et dont Praxitèle ou Cléomène signerait les nymphes et les Vénus, a vaincu avec le plus grand bonheur toutes les difficultés de son sujet. Rien ne prête moins à la statuaire qu’un habit à revers et à basques, un gilet et des bottes ; M. Pradier, malgré tous ces obstacles, a su donner à sa figure une souplesse, une élégance et une morbidesse ravissantes. Tous ces odieux vêtemens sont ajustés avec un goût infini ; la tête est charmante, pleine d’expression et de mélancolie ; Hyacinthe blessé par le disque d’Apollon n’a pas une grâce plus molle et plus languissante. Ce qu’il a fallu d’art et de savoir pour pétrir et assouplir le marbre à ce point est inimaginable, et tout autre sculpteur moins maître de son ciseau y aurait échoué. M. Pradier, qui a fait les deux plus belles statues de la place de la Concorde, et qui crée en se jouant une multitude de figures charmantes, que tous les amateurs de la forme pure placent sur leur cheminée et sur leur dressoir, montre, par son comte de Beaujolais, que tout grec et tout antique qu’il soit, il ne réussit pas moins dans les sujets modernes, et que l’habit ne lui offre pas plus de difficulté que la draperie ou le nu.
La jeune fille confiant son premier secret à Vénus est une des plus heureuses idées qu’un sculpteur puisse avoir, et nous en félicitons M. Jouffroy qui l’a mise en œuvre avec talent. Une toute jeune fille, dont les formes peu accusées rappellent encore l’enfance et font les plus charmantes promesses pour l’avenir, se dresse délicatement sur la pointe de ses jolis petits pieds pour atteindre à l’oreille d’une statue de Vénus, terminée en gaîne comme un Hermès, et lui souffler bien bas dans un soupir le terrible secret qu’elle n’a encore osé confier qu’à une oreille de marbre ; aux pieds de la déesse gisent deux pauvres colombes offertes en sacrifice propitiatoire ; la tête de la Vénus a une expression mêlée d’ironie et de bienveillance on ne peut mieux rendue ; les flancs, le ventre et les jambes de la jeune fille sont d’une finesse et d’une élégance charmantes, c’est un délicieux groupe à qui il ne manque pour être jugé admirable, que d’avoir été trouvé dans quelque fouille à Pompéi ou Herculanum.
Le Caïn et sa famille après la malédiction, de M. Etex, est une composition grandiose et de premier ordre ; elle a beaucoup gagné au marbre. M. Etex, à l’exemple de Canova, a donné à son groupe, au moyen d’une teinture d’oxyde de fer, un ton moelleux et chaud bien préférable au lustre criard et papillotant des marbres neufs qui ont l’air à contre jour d’immenses morceaux de sucre taillés à facettes ; l’arrangement des figures est plein de noblesse et de simplicité. ― Caïn est assis, sa tête penche sur sa poitrine, on dirait qu’il n’ose la relever de peur de voir le triangle de la foudre sillonner le ciel et d’entendre la grande voix crier du fond de la nue : ― Qu’as-tu fait de ton frère ? ― Cependant il n’incline que son front stigmatisé du sceau de la malédiction ; son torse de Titan reste droit et ses épaules larges à porter le monde comme celles d’Atlas, ne s’inclinent pas sous le vent de la colère divine ; il proteste sourdement contre la sentence de Dieu, et peut-être si le crime était à faire le recommencerait-il ! Sa massue noueuse est toujours à ses pieds ; il est foudroyé, mais non vaincu ; il souffre, mais il ne se repent pas : la jalousie dévore toujours son cœur ; il n’a pas pardonné à sa victime ; la préférence de Dieu lui paraît toujours injuste. ― Aussi pourquoi ce pâle fainéant n’avait-il qu’à suivre nonchalamment les blondes brebis dans les verts pâturages, tandis que lui Caïn faisait pleuvoir sa sueur sur une terre inféconde, exposé aux acres morsures du soleil de midi ? pourquoi la flamme du sacrifice d’Abel montait-elle vers les cieux en blanche spirale ? tandis que la fumée de son autel à lui Caïn s’éteignait et rampait à terre comme un chien battu.
La femme renversée, ployée en deux, la tête perdue dans des cascades de cheveux, appuie son front désespéré sur les genoux du maudit ; tout son corps s’affaisse ; sa douleur est si profonde qu’elle lui fait oublier jusqu’au sentiment de la maternité. ― Le nourrisson abandonné tâche de se faire jour à travers les interstices du groupe et d’arriver jusqu’à la mamelle qu’on ne lui offre pas. ― Cet épisode est charmant : ― c’est comme un rayon dans la pluie, comme un sourire dans les larmes. Cela égaie un peu toute cette noire tristesse ; ― de l’autre côté, le fils aîné, déjà en âge de comprendre et de souffrir, fixe des regards douloureux sur son père et tâche de lui faire voir que malgré sa jeunesse il prend part à son malheur et qu’il en accepte la solidarité.
Nous reprocherons à M. Etex de n’avoir pas donné assez d’ampleur au masque de son Caïn ; les mâchoires manquent de puissance et de développement. Le menton pourrait être accentué avec plus de fermeté ; les cheveux descendent peut-être un peu trop sur les yeux. Il est vrai que dans la période Adamique, il n’y avait ni coiffeurs ni fers à friser et que les cheveux s’en allaient en broussaille à la grâce de Dieu ; cette chicane est donc de peu d’importance ; mais une imperfection plus grave, c’est la grosseur des pieds du Caïn ; ce sont des pieds trop réels, trop humains, qui n’ont pas la noblesse d’une nature primitive ; ― les races d’Orient ont les extrémités plus fines ; ― ces grands pieds appartiennent aux races du Nord ; et si l’on en croit les traditions, les premiers hommes habitèrent sur les rives de l’Euphrate au centre de l’Asie. ― Ces réserves prises nous n’avons plus qu’à louer ; le dos et les reins de la femme sont d’un modelé gras, souple et puissant ; ce qu’on aperçoit de la tête à travers les ondes crespelées de la chevelure est d’une grande beauté et d’un superbe caractère ; le maniement du ciseau est des plus remarquables, chaque chose est touchée dans son sens, avec souplesse et liberté ; la variété des travaux colore heureusement l’uniformité du marbre. Le groupe de Caïn est un des plus importans ouvrages dont puisse se glorifier l’école moderne ; il y a long-temps que l’on n’avait exécuté une œuvre si colossale ; c’est vraiment là de la sculpture ― des torses, des bras, des jambes, de grands morceaux hardiment pris, une savante étude du nu, ― cette condition sine qua non de la statuaire ; ― cela nous console un peu de cette foule de gιnéraux en bottes à l’écuyère et de rois mérovingiens bardés de fer et caparaçonnés de longues dalmatiques. Nous éprouvons une certaine gêne à parler du tambour Barra de M. David. ― Nous ne voudrions pas nous moquer de M. David : car c’est un homme d’un talent avιré ; mais en vérité il est difficile de ne pas rire de cette idée singulière de plaquer sur le ventre d’une statue en marbre des Pyrénées une cocarde tricolore exécutée en mosaïque, avec les couleurs réelles, de peur, sans doute, qu’on ne la prenne pour une cocarde blanche. Si M. David avait quelques notions héraldiques, il saurait que le bleu, ou azur, s’exprime par des raies horizontales, et le rouge ou gueules, par des raies perpendiculaires ; il aurait évité de la sorte cette abominable discordance. ― Quant à nous, nous ne comprenons guère qu’un enfant qui a la tête affreusement ouverte par un coup de sabre, puisse presser contre son cœur une cocarde, chose éminemment plate, et qu’on peut bien mettre à son chapeau, mais non prendre dans ses bras. ― Il y a des portions très vraies et très bien faites dans cette statue, mais la nature en est peu choisie et rappelle pour la maigreur et la misère le type du gamin de Paris, du voyou comme dirait Auguste Barbier ; l’aspect général est grêle, souffreteux et maladif. ― On dirait que le glorieux tambour est mort d’épuisement plutôt que de sa blessure : le baudrier qui remplace la pudique feuille de vigne ne s’arrange pas bien, et la chaussette qui enveloppe un des pieds du mourant est un détail inutile qu’on ne s’explique pas, la nudité héroïque du personnage une fois admise.
Outre cette statue, M. David a plusieurs bustes au salon. Celui de Grégoire est une chose excellente ; avec ces chairs molles, séniles et froncées, il y a là un bel accent de nature ; M. Arago n’est pas à beaucoup prés aussi réussi ; M. David, pour donner à son buste une physionomie auguste et sidérale, s’est livré aux plus fâcheuses exagérations : le crane dépasse en grosseur celui des hydrocéphales les mieux constatés ; les sourcils surplombent en dehors du profil d’une façon impossible et s’avancent comme deux auvents de boutiques. La tête de M. Arago est assez belle et assez sculpturale par elle-même pour ne pas avoir besoin de ces amplifications maladroites, et nous sommes étonné que M. David, l’homme de ce temps-ci le plus habile à saisir les ressemblances illustres ait encore recours à ces petits moyens ; ― le colossal n’est pas le grand, et pour donner un air de génie à un homme, il n’est pas nécessaire de lui faire le front en coupole, les cheveux en crinière et les yeux en arcade.
THÉOPHILE GAUTIER
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23 mars 1839
SALON DE 1839. ― Sculpture. (3e article.)
M. Duret est un homme de beaucoup d’esprit et de goût ; il a un sentiment d’élégance qui charme, il arrange et compose avec adresse, mais il manque d’abondance et de laisser-aller. Sa sagesse va jusqu’à la timidité, et de peur de s’égarer il ne sort pas du cercle trop étroit où il tourne sans cesse sur lui-même ; — il y a quelques années, M. Duret exposa un Mercure inventant la lyre, statue en marbre ; cette figure d’une délicatesse charmante d’exécution et d’une rare pureté de forme, eut beaucoup de succès ; la joie étonnée du jeune Dieu tirant le premier son de l’écaille de tortue était exprimée avec un grand bonheur. Les pieds surtout se faisaient remarquer par une noblesse et une distinction vraiment antiques ; on voyait bien que ces petits talons polis comme des agathes, avaient l’habitude de ne marcher que sur des nuages. — M. Duret fit ensuite le jeune Danseur napolitain, création svelte et légère, pleine de gaîté, de jeunesse et de bonheur ; le ton fauve et satiné du bronze assez semblable aux reflets d’une peau hâlée par le soleil faisait presque illusion et donnait à la statue posée hardiment sur un seul pied une ardeur et une vivacité toutes méridionales; c'était bien le jeune pêcheur de Caprée ou de Nisida dansant à l’ombre de sa barque tirée sur le sable et dessinant sa brune silhouette sur le fond bleu de la Méditerranée ; cette statue réussit encore mieux que le Mercure : on en fit des réductions qui se vendirent fort bien ; chose difficile pour tout objet d’art et surtout pour de la sculpture ; depuis, M. Duret n’a fait qu’exécuter des variations sur ce motif heureux, il est vrai, mais qu’il a usé et retourné de toutes les façons. — Le Vendangeur improvisant sur un sujet comique (souvenir de Naples) est encore une contre épreuve du danseur ; ce Vendangeur qui sera bientôt réduit en statuette et qui y gagnera assurément, ne manque pas de mérite quoiqu’il n’ait pas celui de la nouveauté : il ne nous fait pas connaître le talent de M. Duret sur une autre face ; mais il est un frère cadet fort convenable : les pampres sont ajustés avec beaucoup de grâce ; le mouvement est vif, pénétrant, la figure a de la vie et de l’entrain ; nous reprocherons seulement à M. Duret quelques puérilités dans les diverses colorations de son bronze ; les feuilles ont une teinte vert de grisée, les chairs sont rousses, les dents et les yeux gardent la couleur jaune du cuivre ; le temps harmonisera sans doute ces petites discordances, ce n’est qu’un détail peu important ; mais ce qui est plus grave, c’est la monotonie de l’œuvre de M. Duret ; — il ressemblera, s’il continue, à ces musiciens russes qui ne savent donner qu’une note, mais qui la donnent admirablement juste et sonore.
Cette préoccupation d’un type, ou d’une forme est fréquente chez les artistes ; la même figure éclot invinciblement sous le crayon du peintre ou sous les doigts du statuaire. — Une perception trop vive et trop exclusive d’une nature particulière qui vous a frappé, une sympathie quelquefois ignorée de l’artiste lui-même, est la cause de cette obsession qu’on ne parvient pas toujours à repousser, même lorsqu’on en est averti : cependant il ne faudrait pas se mettre trop en garde contre ce penchant à traiter un sujet, à formuler un type plutôt qu’un autre, souvent c’est la voix secrète de votre individualité et de votre génie. — Seulement il faut éviter la reproduction mécanique et routinière d’un poncif arrêté d’avance ; le choix de sujets complètement opposés est le meilleur remède, et nous engageons M. Duret à l’employer.
Odette de Champdivers secourant Charles VI, de M. Huguenin, est un fort joli groupe en marbre d’une composition gracieuse et d’un travail très fin ; nous louerons M. Huguenin d’avoir adopté une proportion qui permet à son œuvre d’être achetée par un riche amateur et placée sur une table au milieu d’un salon ou sur un piédouche à l’angle d’un cabinet. C’est une erreur commune chez nos artistes de croire que la dimension exagérée d’une staue ou d’un bas-relief ajoute à son mérite : il y a des figures de quinze pieds de haut qui sont petites et d’autres qui n’ont pas trois pieds et sont hautes comme le ciel et grandes comme le monde ; les œuvres des maîtres ont cette propriété, leurs moindres figurines paraissent de proportion surnaturelle, cela résulte de l’agrandissement des lignes, de la simplification des détails et d’une puissance de dilatation qu’on ne peut analyser et qui est le secret du génie. — Nous aimons beaucoup mieux Odette de Champdivers et le Charles VI, réduits de la sorte, qu’une énorme machine qu’il faudrait planter au milieu d’un carrefour ou au fond d’un jardin où personne ne la regarderait ; notre ciel pleurnicheur ne permet guère la contemplation des objets d’art en plein air ; et si les sculpteurs voulaient faire des choses avec lesquelles il fût possible de vivre familièrement et qu’on pût loger dans sa chambre à coucher ou dans son cabinet de travail, ils ne perdraient pas leur vie dans l’attente de commandes douteuses et leur argent à exécuter des travaux impossibles et chimériques dans notre état de civilisation.
Le Charles VI de M. Huguenin est bien compris et bien rendu ; l’habitude de son corps exprime parfaitement les dégradations de la souffrance et de la folie : les jambes sont gauches, chancelantes, craintives et presque animales ; l’on voit bien que l’action du cerveau ne parvient pas jusqu’à elles et ne leur transmet aucune volonté. La charmante figure d’Odette éclairée d’une compassion amoureuse et presque maternelle, se penche vers le malheureux roi qu’elle tâche de rassurer et d’endormir sur son sein ; — seul oreiller sur lequel il pût prendre du repos, car l’infortuné voyait toujours à côté de son lit un fantôme blanc et un chien noir prêt à le dévorer.
La Velleda de M. Maindron, quoique ce soit une œuvre pleine de mérite, ne nous a pas satisfait complètement ; elle ne nous semble ni assez noble, ni assez virginale ; une archi-druidesse devait avoir plus de majesté et de grâce sévère ; nous trouvons la figure de M. Maindron trop humaine, trop femme; elle n’a pas ce caractère de beauté sauvage que le nom seul de Velleda fait rêver aux imaginations les plus paresseuses ; la couronne de feuilles de chêne n’est pas arrangée adroitement, elle alourdit les contours de la tête et jette trop d’ombre sur le front ; les prunelles exprimées par des touches creuses qui retiennent l’ombre, font un mauvais effet, — l’effet que produirait en peinture un nez en relief appliqué sur la toile. — Le sein manque de pureté ; c’est le sein d’une jeune mère et non celui d’une vierge ; les chairs sont souples et vivantes, mais elles n’ont pas cette chaste fermeté qui caractérise la jeune fille vouée à des divinités jalouses. — Le type de la Diane antique avec plus de rêverie et de passion représenterait assez bien la Velleda du poète ; et c’est ainsi qu’il fallait la comprendre. — Tout ceci n’empêche pas la statue de M. Maindron d’être une œuvre remarquable sous beaucoup de rapports et de prouver un talent réel et peu commun ; si M. Maindron n’avait pas trop cherché le pittoresque, sa figure aurait un aspect plus calme et plus sculptural, mieux en harmonie avec son sujet. — Les statuaires ne sauraient trop se rappeler que leurs moyens d’expression n’ont rien de commun avec ceux de la peinture.
Le portrait de Mlle Fanny Elssler, par Dantan jeune, joint au mérite d’une ressemblance parfaite, une exécution ferme et serrée, une précision de ciseau qui en font un des meilleurs bustes de l’exposition ; les attaches du col, si élégantes et si fines chez le modelé, la belle ligne onduleuse qui conduit de la nuque aux épaules ont été très habilement rendues par M. Dantan ; la bouche sourit, les yeux regardent avec cette indescriptible expression de naïveté malicieuse si difficile à traduire en marbre, et qui a fait jusqu’à présent le désespoir de tous les artistes qui ont entrepris le portrait de Mlle Elssler ; le seul défaut que nous y trouvions, c’est que Mlle Elssler a le front plus élevé et les tempes moins développées. — A part cela, — c’est parfait.
M. Dantan aîné a fait le buste de Mlle Rachel, c’est une belle et bonne chose. — Le public, beaucoup trop occupé des qualités de la tragédienne, ne s’est pas aperçu jusqu’à présent que Mlle Rachel était d’une grande beauté. Il a même trouvé qu’elle était laide : car le public ne se connaît plus guère en beauté qu’en autre chose, et il admire très consciencieusement les figures les plus médiocres qui, pour une raison ou pour l’autre, ont une renommée de pulchéritude. Mlle Rachel a une tête de camée antique du meilleur temps et l’on peut s’en convaincre en regardant son buste qui est d’une ressemblance frappante. L’œil s’enchâsse admirablement, les méplats du nez sont très-fins, et les coins de la bouche s'arquent en dedans avec une fermeté et une noblesse de ligne des plus rares, le menton est volontaire, puissant et d'une rondeur impériale; l a tête bien campée joue librement sur le col dont le contour souple et frêle a une grâce ondulatoire et vipérine du plus haut caractère. Quelques maigreurs qu’expliquent la grande jeunesse et les fatigues du théâtre déparent seules cette belle et intelligente physionomie ; le buste de M. Dantan révélera à beaucoup de monde cet autre mérite de Mlle Rachel qui n’est (pas) moins précieux que le talent qu’elle peut avoir.
L’on n’a pas oublié le Bénitier de la Chaire d’Eugène Bion ; c’est un des statuaires modernes qui ont le mieux compris l’art catholique. — Sans tomber dans l’exagération byzantine, il a su donner à ses œuvres une placidité et un calme qui les rapprochent des pieuses compositions du moyen-âge ; il a fondu très habilement la science moderne avec la naïveté gothique, et personne plus que lui n’est en état de travailler pour les églises ; c’est un artiste excellent à employer dans les restaurations de cathédrale. Il a de l’onction, de la grâce, beaucoup de goût, et ses têtes à nimbe d’or ne seraient pas déplacées dans la plus riche colerette d’anges épanouie au porche de Notre-Dame ou de Saint-Jacques. La statuette de l’Immaculée Conception et la Première Station de la Croix sont conçues dans le même sentiment et conviennent parfaitement à leur destination. M. Bion sait rester artiste tout en se maintenant dans la catholicité la plus stricte.
Le bénitier de M. de Chatillon, dont nous avons parlé il y a quelques jours, n’a pas cette rigueur d’orthodoxie. Quoique l’ange qui soutient la conque n’ait pas l’air coquet ni mondain, on voit que c’est un ange de boudoir et d’alcove nécessairement moins rigide qu’un grand ange de cathédrale habitué aux ombres froides et mystérieuses de la nef, n’entendant jamais de discours profanes et présentant gravement aux pêcheurs de la véritable eau bénite. Nous félicitons M. de Chatillon qui s’était déjà fait une renommée de peintre de cet heureux début dans la statuaire. Sa tête de Romaine exposée en face du bénitier est d’un beau caractère, quoique le modelé manque de fermeté en certains endroits.
Voilà à peu près tout ce qui nous a frappé dans la salle de sculpture ; les ouvrages dont nous ne parlons pas ont sans doute des qualités ; mais les limites qui nous sont imposées ne nous permettent pas de rendre compte de chaque objet ; nous terminerons notre revue par le bas-relief de Préault et le miroir de Mlle de Fauveau — la plus parfaite antithèse qui puisse exister.
Le sujet de M. Préault est l’Adoration des Mages ; par l’originalité de la composition il a rajeuni une donnée traitée par tous les maîtres et dans laquelle il était difficile d’être neuf. La Vierge occupe le centre du bas-relief et les regards de tous les personnages se tournent vers l’Enfant-Jésus qu’elle tient sur ses genoux ; la céleste mère est comprise autrement qu’on ne le fait d’ordinaire : c’est une femme belle, forte, puissante, et qui sait que l’enfant qu’elle vient de mettre au jour est le Sauveur du monde ; sa modestie est moins humble et moins prosternée que celle de la Madone chrétienne ; car après tout Marie était de race royale, elle descendait de David ; elle connaissait les prédictions, et l’ange du Seigneur lui avait dit que le Messie naîtrait d’elle et que le fruit de ses entrailles était béni.
L’enfant, quoique déjà rayonnant, n’a pas encore la conscience de sa divinité, et sa pose naïvement puérile est celle d’un nouveau-né ébloui des premières impressions de la lumière. Les rois mages, Melchior, Gazspard et Balthasard, vêtus d’habits orientaux d’une bizarrerie pittoresque, inclinent leurs vieilles têtes barbues et veinées aux pieds du Bambino, comme disent les Italiens dans leur dévotion peu révérentieuse. — Ces trois figures sont d’un caractère et d’un style superbes. Nous ne connaissons rien dans la sculpture moderne de plus fortement et de plus hardiment fouillé.
Un ange cravaté d’une longue paire d’ailes qui ombrage le haut de la composition vient aussi rendre hommage à l’Enfant-Jésus ; sur le devant un empereur, un Tibère ajusté dans le goût des Césars du Titien, donne la date à la scène ; le coin opposé est occupé par saint Joseph, qui regarde d’un air assez maussade les trois rois asiatiques, et n’a pas l’air d’approuver leur adoration. Dans ce bas-relief colossal l’on retrouve toutes les qualités de M. Préault, et, il faut bien le dire, quelques-uns de ses défauts ; il y a de l’invention, de la vie, de la force, des morceaux d’une exécution vraie et puissante, un sentiment de la chair et du grain de l’épiderme, une magie de touche et un pétillant de facture que personne ne possède au même degré, mais quelques attaches sont mal justifiées, quelques portions manquent de modelé, d’autres sont accentuées trop rudement ; ce qui n’empêche pas le bas relief d’être un fort beau morceau dont rien ne motive ou justifie l’exclusion.
Le miroir de Mlle de Fauveau est un vrai bijou, en bois de poirier, plus précieux que s’il était en or ; il est impossible de voir rien de plus élégant et de plus gracieux. Le haut du cadre est occupé par un paon, qui fait la roue de chaque côté ; — un cavalier et une dame richement costumés, dans le goût de Louis XIII, se penchent vers la glace et se font des mines ; ils sont tellement absorbés dans la contemplation de leur figure, qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’un petit satyre ricaneur tend des lacs sous leurs pas ; la dame a déjà un pied pris. — Dans les coins, de pauvres allouettes, prises au miroir, palpitent et battent des ailes. — Les quatre vers suivants sont écrits sur les cartouches :
Parfois en ce crystal maint galant qui s’admire
Se prend au trébuchet que lui tend un satyre,
Et la coquette aussi trop facile aux appeaux
Livre son pied mignon au lacet des oiseaux.
Le miroir est supporté par deux colonnes torses dans le goût de l’époque. — Le raffiné et la dame, pour l’élégance et la tournure du costume, ne le cèdent en rien aux meilleures gravures d’Abraham Bosse, et l’on pourrait dire au cavalier orné de rosettes extravagantes, comme don César à don Guritan :
C’est la mode nouvelle, on se coiffe les pieds.
L’exécution de tout cela est grasse et fine à la fois, d’une délicatesse et d’une curiosité merveilleuses. C’est un petit chef-d’œuvre, et le public doit en vouloir beaucoup au jury, qui lui en a refusé la vue. — Une femme exilée et d’un talent aussi réel avait droit à plus d’égards.
THÉOPHILE GAUTIER
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27 mars 1839
SALON DE 1839. — Peinture. – (4e article.)
Nous commençons tout d'abord notre revue des tableaux par Decamps, non que nous mettions le genre qu'il traite au-dessus des compositions historiques et d'une nature sévère, mais comme il a parfaitement exprimé ce qu'il voulait rendre et qu'il n'est guère possible d'aller au-delà, dans les sujets qu'il a choisis, nous lui donnons cette année la première place ; car un peintre qui fait admirablement bien un petit tableau est préférable à un autre qui ne réussit qu'à moitié dans une grande toile. – Il vaut mieux porter son sujet que d’être écrasé par lui. – Decamps n'a plus rien à apprendre ; il a parcouru entièrement une sphère de l'art : il est maître de son exécution ; il a dompté toute résistance de la main ou de la palette, il peut ce qu'il veut ; cette perfection, jointe à son originalité native, fait de Decamps un artiste à part dont il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver l'analogue dans aucune école : Salvator Rosa est peut-être le peintre dont il se rapproche le plus pour la fierté et la bizarrerie de l'arrangement ; mais sa couleur a bien plus de force et son exécution est bien plus serrée que celle de l'artiste napolitain.
Decamps, qui n'avait rien exposé depuis la Bataille des Cimbres et le Corps de Garde turc, s'est présenté cette année avec onze tableaux, tous fortement empreints du cachet de son individualité – onze joyaux de couleur, les plus riches pierres que la peinture ait jamais tirées de son écrin !
Ce que nous aimons surtout dans Decamps et ce qui fait voir sa haute portée d'artiste, c'est l'indifférence absolue, la souveraine impartialité de son talent. – Comme le soleil, il dore sans choix ni préférence un pan de mur, un visage humain, un museau de singe ou une croupe de cheval. – Que lui importe ! il sait bien que tout ce qu'il touche s'illumine ; il est calme comme la nature et ne se prend de tendresse pour rien. Sans le savoir, il est le plus grand panthéiste du monde ; pour lui toute chose a son importance et sa beauté. – C'est un vrai peintre, il ne cherche pas la poésie et le drame, il n'emprunte rien au martyrologe de l'histoire d'Angleterre ; le premier motif venu lui suffit ; ses ressources sont en lui-même, avec un Turc accroupi, et fumant sa pipe, il saura bien vous arrêter une heure entière, résultat que les compositions les plus compliquées et les plus littéraires obtiennent bien rarement.
Ses deux tableaux bibliques, le Joseph vendu par ses Frères et le Samson combattant les Philistins, sont deux toiles de la plus surprenante originalité ; l'Orient y est compris comme dans le Cantique des Cantiques. L'ardeur du paysage, l'individualité des figures dépassent tout ce qu'on peut imaginer.
Le Joseph vendu par ses Frères fait paraître ternes et blafards tous les tableaux qui l'environnent ; – on dirait une fenêtre ouverte sur une contrée inconnue et pleine de lumière : on est transporté à mille lieues et à trois mille ans de la réalité : comment quelques couleurs boueuses, les mêmes pour tous, rangées en ordre sur une palette peuvent-elles posées sur toile devenir de l'espace, de l'air, du soleil : c'est-là le secret du génie, un secret aussi difficile à surprendre que le secret de Dieu. Nous allons essayer autant que la pâleur de la langue écrite peut le permettre de raconter cette admirable peinture ; mais qu'est-ce qu'une page à côté d'un tableau.
Le premier plan représente une espèce de ravin composé de grands blocs de rochers dont les interstices laissent échapper des plantes filamenteuses et de vivaces broussailles nourries par l'humidité et par l'ombre. – Une eau claire, diaphane, protégée contre l'altération du sable et l'ardeur du soleil qui la boiraient d'une gorgée, miroite au fond du creux ; une jeune fille vêtue d'une chlamyde bleue y plonge une urne pour la remplir ; elle est posée avec un naturel charmant et sa tournure est du plus grand style ; une mousse velouté verte comme l'espérance couvre les surfaces planes des rochers et jette un peu de fraîcheur dans cet embrasement lumineux. Au second plan, sur un sable jaune et fauve comme une peau de lion, est accroupi un chameau fatigué allongeant son long col d'autruche et reposant sa tête étrange aux narines fendues, à l'œil garni de grands cils et brillant comme un diamant noir. Tout auprès un autre chameau aux jambes déjetées, aux genoux cagneux, à la poitrine calleuse, découpe sa silhouette gauche et dégingandée sur la limpidité bleuâtre des lointains, tandis qu'une femme en burnouss se dresse pour rajuster son licol ; les marchands Madianites et les méchans frères qui livrent le pauvre Joseph tiré de la citerne, occupent le reste de l'espace ; toutes ces figures hautes de quelques pouces ont une grandeur magistrale et un style surprenant ; le groupe de gauche où se trouve le frère à cheveux roux qui tient un bâton recourbé, rappelle les pasteurs de l'Arcadie et les plus beaux bas-reliefs grecs. L'impassibilité du marchand d'esclaves qui achète Joseph comme une mesure de blé ou une buire de parfums, est très bien rendue, ainsi que l'empressement du malheureux tout aise de n'être que vendu et de sortir de la citerne pour entrer en esclavage ; au troisième plan se dessinent bizarrement les chameaux de la caravane avec les cavaliers haut juchés, les ballots, le bouclier d'écaille de tortue et la lance pendus en trophée à leurs flancs ; des lignes de montagnes calmes et simples terminent l'horizon. Voilà à peu près la disposition du tableau ; mais ce que rien ne peut exprimer, c'est la chaleur, l'éclat et la solidité du coloris ; – le poudroiement du soleil sur le sable ; la blancheur poussiéreuse et plombée des terrains ; l'aridité de pierre ponce de la plaine où s'élèvent pour toute végétation quelques rares palmiers épanouis au bord du ciel comme des araignées végétales, la brume rousse qui estompe les dernières lignes, tout est admirablement senti et rendu. Par-dessus cette sécheresse, se déploie un ciel azuré et limpide comme le lac le plus tranquille, où flottent quelques petits îlots de nuages blancs poussés par une haleine expirante. Il est impossible d'imaginer quelque chose de plus orientalement calme, de plus solennellement lumineux que cette toile inondée d'or et de soleil.
Le Samson sortant de la grotte du rocher d'Etam et tuant mille Philistins avec une mâchoire d'âne forme le contraste le plus énergique avec la placidité nonchalante du Joseph vendu par ses Frères : c'est une mêlée furieuse à la façon du Parrocel et de Bourguignon qui se rapproche de la Bataille des Cimbres pour la sauvagerie du faire, la férocité et la turbulence de la touche ; c'est un paysage âpre et rocailleux, – des rochers sillonnés de lézardes, des collines bossues et décharnées, faisant voir le tuf et la craie, des terrains galeux, lépreux, égratignés, couverts de verrues et d'excroissances, une végétation chauve, rousse, grillée de chaleur ; dévorée de poussière, des broussailles d'un aspect hostile et vénéneux où se cache la vipère, où le scorpion agite ses pinces, puis tout au fond une ville biblique assise au bord d'un précipice avec ses rampes et ses terrasses beurrées d'un côté par la plus blonde lumière, et de l'autre azurées par l'ombre bleue et veloutée de l'Orient. — Tout cela se détache sur un ciel étrange, hardi, de l'aspect le plus belliqueux, mâçonné et truellé avec une verve et un emportement sans pareil, du haut duquel de grands bancs de nuages chauffés à la fournaise du soir laissent filtrer par leurs déchirures et leurs écroulemens des reflets fauves et menaçans. Voilà pour le paysage ; – la plus affreuse des selve-selvaggie de Salvator, la plus noire des solitudes d'Everdingen n'est rien à côté de cela : les figures vont bien avec le fond ; le Samson, noir, velu, hérissé, dans la pose d'une furie et d'une rage incroyable, fait une boue sanglante de l'armée des Philistins. La massue d'Hercule n'est qu'une cravache en comparaison d'une semblable mâchoire ; tout ce monde, cavaliers et fantassins, hommes et chevaux, crie, hurle, se renverse, se câbre et s'enchevêtre avec une confusion inextricable ; les plus courageux essaient de lancer de loin des flèches et des javelines au Samson, et tout effrayés du sort de leurs frères, résistent faiblement au tourbillon de la déroute : l'homme qui à la tête entourée d'une étoffe de plusieurs couleurs et qui monte un énorme cheval à croupe tigrée et pommelée est d'une fierté de tournure et d'un mouvement superbes, il ferait honneur aux plus fiers Vénitiens ; il y a loin de cette verve forcenée, de cette puissance de pâte, de cette violence de couleur et de touche à la tranquillité méthodique des combats officiels qui ne sont que des bulletins de journaux mis en action sur des plans d'ingénieurs. – Ce tableau, moins fini et moins précieux d'exécution que les autres, plaira surtout aux artistes ; le ton en est plus simple et plus large, il a tout le ragoût et toute la franchise de l'esquisse la plus chaleureuse.
Le Supplice des Crochets est peut-être le chef-d'œuvre de Decamps ; jamais il n'a été plus complet ; nous souhaitons qu'il n'essaie pas de faire mieux ; l'art finit là ; plus loin c'est la folie et le génie succombe dans sa lutte avec l'impossible : il est de certaines limites que la peinture ne doit pas franchir ; Decamps nous paraît arrivé à ces limites ; la nature commence où il s'arrête : la scène est disposée avec beaucoup d'adresse et de convenance ; le supplice occupe le fond de la toile, et comme l'on n’a guère pitié d'une souffrance au troisième plan, l'horreur est diminuée de beaucoup par l'éloignement ; le vrai sujet du tableau, c'est la foule qui regarde, c'est le ciel et la forteresse qui sont d'une beauté de ton et d'une exécution admirables : quelle étrange cohue de chevaux, de femmes, d'enfans! quelle profusion de costumes étincelans ; quel éclatant papillotage ! —Mousseline, velours, brocard (sic), caftan de damas, bournous et cabans en poil de chameau, tout s'y trouve : il y a des Zeibecks, des Turcs, des Albanais, des Juifs, des Arabes, toutes les races et tous les teints de l'Orient, depuis le blanc jusqu'au noir, en passant par toutes les nuances imaginables du jaune et du cuivré. — La plus belle figure peut-être de ce tableau, où toutes sont belles, est un jeune Turc monté sur un cheval Isabelle à crinière et queue noires, placé tout-à-fait au premier plan ; il a un air d'insouciance juvénile et de fierté satisfaite, que ne trouble en rien la scène terrible à laquelle il assiste distraitement ; il a un si magnifique cheval arabe, une si élégante veste de velours incarnadin, une si belle carabine incrustée de nacre et d'argent, qu'on peut bien jeter par-dessus la muraille autant de misérables qu'on voudra, sans qu'il s'en émeuve le moins du monde ! sa monture, avec cet air intelligent et rêveur des chevaux au repos, regarde bénignement deux molosses renfrognés assis près d'une carcasse de forme suspecte. — Les hommes se poussent, les enfans crient et les soldats bâtonnent, le tout avec un phlegme admirable. Du reste, pas un signe d'intérêt pour les patiens, à l'exception d'une femme qui se renverse et se couvre les yeux avec un enivrement de douleur admirablement senti ; personne n'a l'air de se douter que ce sont des hommes et non des bottes de foin qu'on lance sur ces crochets aigus : ils ont l'air d'assister à un exercice de gymnastique. — Il fallait être un peintre de la force de Decamps, pour exprimer d'une manière aussi profonde la résignation fataliste et l'impassibilité de l'Orient. — Comme explication de cette scène étrange, vous entrevoyez dans l'auréole de son turban, à l'embrasure d'une petit fenêtre, la figure grave et froide du pacha qui du haut de son donjon regarde si l'on exécute ses ordres. — Nous parlions tout à l'heure de l'insouciance tout-à-fait turque de Decamps, nous avons dit qu'il était impartial et désintéressé comme la nature. En effet, cette abominable boucherie est éclairée par le soleil le plus vif, le plus rayonnant et le plus gai du monde ; il y a sur cette scène une intensité de lumière, une vivacité de couleur qui réjouirait la tristesse elle-même. Le ciel est d'un bleu ironique, et pour dernier sarcasme du fort contre le faible, une cigogne blanche, tendant les pattes en arrière, traverse tranquillement l'azur avec un serpent qui se tord dans son bec. – Ce petit détail dans une composition si terrible, prouve un haut sang-froid et un détachement parfait ; quoique l'opinion contraire soit plus acceptée, les plus grands artistes sont toujours indifférens.
Le Café Turc est une perle de couleur. – Ce café ne ressemble en rien aux nôtres, vous pouvez bien le croire. C'est une muraille blanche avec des piliers de pierre entre lesquels le regard s'enfonce dans une ombre fraîche et transparente où des Turcs prennent de l'opium et fument dans une attitude de paresse extatique à faire envie au plus actif des hommes. Par-dessus la muraille, l'on voit des coupoles s'arrondir et se gonfler comme des seins de marbre, des minarets se lancer dans la sérénité de l'air et le ciel bleu scintiller à travers le feuillage vert foncé des caroubiers et des cyprès, de blanches bouffées de colombes traversent l'espace et une femme de la plus svelte tournure étend des linges au soleil. Au bas filtre et miroite une eau diamantée que traverse furtivement un petit rat presqu'imperceptible. Le sujet de ce tableau c'est l'ombre et la fraîcheur au-dedans, la chaleur et la lumière au dehors. – Jamais programme ne fut mieux rempli.
Les Enfants jouant avec une tortue sont bien les plus charmans petits monstres qu'on puisse imaginer ; celui dont la tête rasée offre des demi-teintes bleuâtres et qui agace la lente bête, est la plus réjouissante mine du monde. – Ces petits drôles ont l'air eux-mêmes de tortues, tant ils rampent avec des postures et des contorsions étranges. – La femme qui vient puiser à la fontaine avec son amphore sur la tête, égale pour la sveltesse et l'élégance de l'attitude les plus beaux bas-reliefs éginétiques. Les fonds sont du ton le plus fin et le plus précieux.
Le Souvenir d'une villa nous transporte tout-à-fait hors de l'Orient : c'est un parc moyen-âge avec sa pièce d'eau, ses paons qui se mirent, ses daims familiers, ses terrasses, ses rampes à balustres, ses vases de marbre, ses grands pins en parasol, ses élégans seigneurs et ses belles dames couchés sur le gazon piqué de fleurs, avec leur pages et leurs levrettes. Rien n'est plus joli que toutes ces imperceptibles figurines.
Le Moïse sauvé des eaux est un paysage de petite dimension, qui effacerait bien des compositions prétentieuses pour la beauté et la sévérité des lignes ; des monumens d'une architecture superbe, enrichissent les fonds ; le groupe des femmes et des gardes de la fille de Pharaon, est d'une tournure et d'un style magnifiques, quoique les figures n'aient que quatre lignes de hauteur.
L'espace nous manque malheureusement pour parler des Singes connaisseurs[,] du Baraïctar agitant son étendard, du Village italien et des Bourreaux turcs. Ce sont des tableaux qui n'ont pas besoin de signature ; ils sont victorieusement rayés par l'ongle du lion, et quoique moins importans, contiennent le maître tout entier.
THÉOPHILE GAUTIER.
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30 mars 1839
SALON DE 1839. — ZIÉGLER, FLANDRIN, BRUNE. — (5e article.)
Personne n’a oublié le beau tableau de Daniel dans la fosse aux lions, exposé l’an dernier par M. Ziégler, qui avait su dérober à ses importans travaux de la Madelaine, le temps d’écrire une grande page biblique avec ce style sérieux et simple qui caractérise sa manière. — La tête du prophète rayonnait de tranquillité et de confiance en la bonté divine, qui éteint les flammes et ferme la gueule des bêtes féroces ; l’ange était d’un blond lumineux et doux du plus bel effet, et sa figure, noyée d’ombres transparentes, se faisait remarquer par une singulière finesse de clair obscur ; Barye seul aurait pu dessiner de plus beaux lions. — Ce tableau, qui a la sévérité de lignes de M. Ingres, joignait la sombre ardeur de l’école espagnole, a obtenu les honneurs de la gravure qu’il méritait pour la netteté de l’arrangement et la décision de l’effet. — Le saint Luc, peignant le portrait de la Vierge, est conçu dans le même ordre d’idées et ferait un pendant très harmonieux au Daniel dans la fosse aux lions. La disposition est la même, la forme de la toile est semblable, et de plus, le Saint-Luc occupe la place où était exposé le Daniel l’année précédente.
On connaît la légende qui veut que le type de la madone ait été pris sur un portrait fait d’après la Vierge même apparue à saint Luc, nommé patron des peintres probablement à cause de ce miracle. C’est sur cette donnée que M. Ziégler a composé son tableau.
Saint Luc, revêtu d’une tunique brune, rappelant pour la forme la toge romaine, et relevée de quelques agréments d’or, est debout devant son chevalet, le col tendu, l’œil fixe, la main avancée ; l’inquiétude de voir finir la vision qui lui sert de modèle et le désir de bien faire animent sa physionomie, où le rayonnement de l’apôtre se mêle à celui de l’artiste. — Déjà les principaux traits sont esquissés, la fugitive vision va être fixée éternellement sur la toile et devenir un sujet d’adoration pour les siècles futurs : dans le haut du tableau on voit la Vierge qui pose avec le divin enfant assis sur ses genoux, une colerette de chérubins, d’anges et d’esprits célestes estompés par une brume d’azur et d’or, s’arrondit au-dessus de sa tête, et à travers le tremblement lumineux de la vapeur à moitié dissipée, l’œil s’enfonce dans les profondeurs infinies du céleste séjour ; à côté de saint Luc sont posés sur un beau pavé de mosaïques, de petits vases d’une forme charmante contenant ses couleurs, et dans le coin, à l’ombre des nuages, est accroupi le bœuf symbolique et traditionnel, avec ses cornes mornées, sa houppe de poil et ses puissans fanons, qui rumine paisiblement et regarde le spectateur de son œil frangé de longs cils. La Vierge n’a pas la figure souriante et presque coquette que les peintres de la renaissance, et Raphaël, entre autres, lui ont donnée : c’est une femme grave, imposante, d’une beauté sévère qui n’a rien d’humain ; telle qu’on peut se représenter la mère de Dieu et telle que la représentent en effet les peintures ératiques et byzantines des premiers siècles. — Il n’y a rien là qui sente l’adoration, et nous dirions presque la galanterie chevaleresque avec lequel le moyen-âge traitait la sainte Vierge ; le vrai type n’est pas encore défiguré, et les traits de la Fornarina ne se sont pas substitués aux traits de la mère céleste. M. Ziégler, qui est un homme instruit en même temps qu’un bon peintre, a fort bien compris le caractère de son sujet, et il l’a très bien rendu.
La tête, les mains et les pieds de saint Luc sont parfaitement peints et dessinés ; nous n’y trouvons qu’un défaut ; la largeur des plis simplifiés à dessein pour agrandir le style ne laisse peut-être pas assez deviner le corps ; toute la partie supérieure, le groupe de la Vierge et les chérubins est d’un ton aérien et chaud, qui rappelle les plans éloignés et perdus dans la vapeur de l’hémicycle de la Madelaine ; quelques personnes ont paru trouver les ombres trop bleues ; c’est une propriété de la lumière ardente que d’azurer l’ombre ; la vivacité des tons blonds et clairs projette une froideur grise aux portions que le jour n’atteint pas. Les paysages d’Italie et d’Orient éclairés par un grand soleil produisent souvent de ces contrastes, et M. Ziégler a eu raison de donner cette valeur aux ombres de la partie fantastique de sa composition. On a critiqué aussi la pose de la Vierge, et l’on a dit qu’elle était placée de manière à ce que saint Luc ne pût la voir. — Cependant, c’est ainsi que sont ordinairement placés les modèles, car s’ils étaient en face, la toile les couvrirait et le peintre ne les apercevrait qu’à travers son chevalet, ce qui serait excessivement incommode, — et d’ailleurs, c’est avec l’œil intérieur que saint Luc perçoit la Vierge, et il n’a pas besoin de regarder en dehors pour que la copie soit exacte ; la vision n’est reproduite sur la toile que pour le spectateur, le saint n’en a pas besoin, la vision est en lui ;qu’elle soit devant, derrière ou par côtés, ses contours étincelans ne sont pas moins nets et moins distincts.
Le saint Luc faisant le portrait de la Vierge, comme grand style et grande peinture, est une des plus belles toiles du salon ; on y sent l’homme qui a lutté avec un monument et dont le pinceau s’est affermi sur la pierre ; l’exécution est large, simple, dégagée de tout détail inutile, précise, sans être sèche et d’une sobriété tout-à-fait magistrale. Quant au dessin, nous n’en dirons qu’un mot : M. Ziégler a été un des élèves favoris de M. Ingres, c’est le plus bel éloge qu’on en puisse faire, — la couleur a des rapports avec celle de Zurbaran, le peintre de mines, le Lesueur espagnol.
Outre le saint Luc, M. Ziégler a exposé une fort belle figure, qui n’est désignée sur le livret que par le mot étude. C’est une guerrière, une Bradamante, coiffée de laurier, qui tient des tables où sont dessinés les trois princes de l’art : Dante, Virgile et Raphaël — l’imagination sans doute ou la poésie. — Ce fragment, qui a dû appartenir à quelque vaste composition, est peint avec une fierté et une vigueur rares.
Nous sommes étonné que M. Ziégler ait pu, absorbé qu’il est depuis trois ou quatre ans par une si vaste machine que sa coupole, faire toujours acte de sa présence au salon d’une manière si brillante, et lutter avantageusement avec les autres peintres plus libres de leurs loisirs. — Sa véritable exposition est à la Madelaine.
Le Sinete parvulos venire ad me, de M. Flandrin, n’est pas une nouvelle connaissance pour nous. Déjà nous l’avons admiré à l’exposition des envois de Rome ; mais les belles choses sont assez rares pour qu’on ait du plaisir à les revoir ; le tableau de M. Flandrin est certainement l’un des meilleurs que l’on ait fait depuis longtemps ; le maître seul pourrait dessiner plus purement et plus noblement ; il est dommage que l’aspect pâle et faible de la peinture nuise au succès du tableau, du moins pour la foule qui ne trouve colorés que les tableaux bigarrés de rouge, de jaune, de bleu et autres tons violens. Pour nous, la couleur de M. Flandrin, couleur tant reprochée à l’école d’Ingres, est préférable à celle de prétendus coloristes qui le sont à la manière du prisme solaire et qui enveloppent leurs figures d’un tricot de tons crus à faire baisser la paupière à tout un œil un peu harmonieux.
La gamme adoptée par M. Flandrin est suivie rigoureusement d’un bout à l’autre, il n’y a pas la moindre dissonance ; le ton local est fin et souvent vrai à travers sa froideur ; il n’y manque qu’un peu d’accent. Nous aimons mieux cette tranquillité et cette modestie qu’un grand tapage de blanc et de noir. Cette faiblesse d’aspect est du reste amplement compensée par l’exactitude du modèle, la noblesse des lignes, la beauté des attitudes, le caractère des têtes et l’ordonnance de la composition, que ne désavouerait pas l’austère sagesse de Poussin. — Les enfans sont très beaux : peut-être n’ont-ils pas assez d’abandon et de confiance, et s’avancent-ils vers le doux Seigneur avec trop de réserve. Le sourire du divin maître devrait aussi s’épanouir moins mélancoliquement. Il reste un peu trop Dieu pour cette charmante marmaille qui n’ose quitter le coin du jupon maternel ; la femme qui porte un enfant dans ses bras vers le coin gauche de la toile est digne des plus magistrales fresques italiennes ; celle drapée de jaune est aussi fort belle : les figures du fond, qui ont des amphores sur la tête, ne seraient pas déplacées dans le tableau de Rebecca à la fontaine.
Quelques collines chargées de fabriques d’un style sévère servent de fond aux personnages ; il serait à désirer qu’il y eût plus d’air entre elles et les devans, elles ne fuient pas assez, ce qui nuit à l’effet général.
Nous ne saurions trop louer un talent comme celui de M. Flandrin, talent consciencieux, austère, dédaignant la mode et le faux goût, ne cherchant que le beau, et gravissant d’un pied lent, mais sûr, vers les plus hautes sommités de l’art ; en ce temps de désordre et de vagabondage intellectuel, c’est un beau spectacle que celui d’une volonté qui s’isole, qui s’enferme en elle-même, et tend invariablement au même but, sans se laisser influencer par les arguties de la critique, le bourdonnement de la foule et les mille raisonnemens des faiseurs d’esthétique qui veulent mettre la création tout entière dans un coup de pinceau, et faire un poème cyclique de chaque touche. — Depuis son prix du Thésée produisant l’épée de son père, M. Flandrin a fait d’immenses progrès ; son Pâtre dans la campagne de Rome, son Cercle des Envieux, un saint Clair guérissant des aveugles, sont des productions extrêmement remarquables, et qui placent leur auteur dans les premiers rangs de nos jeunes peintres. — M. Flandrin suit une excellente route : le seul conseil que nous puissions lui donner, c’est d’avoir plus confiance en lui-même, de s’abandonner plus librement à son inspiration ; cette rigueur excessive n’est plus nécessaire ; il a pris d’assez bonnes habitudes de dessin pour oser davantage ; il sait trop bien modeler pour qu’une coloration plus vivante nuise à la pureté de son style ; le soleil ne fait pas fondre les formes qu’il touche, et M. Flandrin pourrait laisser entrer un rayon de lumière dans sa toile, sans que son effet placide en fût troublé. — M. Ingres lui-même ne s’en fâcherait pas.
Nous savons gré à M. Brune d’avoir peint une figure allégorique. Généralement l’allégorie a la garderobe mal montée et ne jouit que de toilettes fort succinctes ; l’Envie de M. Brune est donc nue. — C’est, du reste, la seule figure qui le soit. — Dans ces deux mille tableaux il n’y a pas un torse ; la draperie, le costume, l’habit (désolation sans remède) envahissent définitivement la peinture. Et cependant quel est le but des arts plastiques, si ce n’est l’apothéose et la glorification du corps humain. Sans le nu, point de peinture, car sans le nu point de dessin. Malgré le bavardage des littérateurs et des poètes, la peinture n’est autre chose que l’art de faire des bras, des jambes, des torses, des dos, des épaules et des têtes. — L’exécution est la moitié du peintre, pour ne pas dire le peintre tout entier, et ce n’est que par l’étude du nu que l’on acquiert la science ; — la correction d’une draperie est toujours beaucoup plus vague que la correction d’un corps ; les lignes humaines ne sont pas variables comme celles des étoffes ; un manteau peut être placé autrement qu’il ne l’est, mais les bras s’attachent toujours à la même et au moyen des mêmes muscles, et l’escamotage n’est plus de mise. Il faut être fort, il faut être savant.
M. Brune, l’auteur de la Tentation de Saint-Antoine et des Filles de Loth, toiles vigoureuses dans la manière du Caravage et du Guerchin, a une fermeté et une force d’exécution très remarquables ; il a de la résolution et mène les effets jusqu’au bout ; il sacrifie hardiment les morceaux nécessaires et procède par grands partis pris de clair et d’ombre.
M. Brune n’a pas suivi exactement le type donné à l’Envie par les mythologues ; ce n’est pas le spectre maigre, aux bras décharnés, à la poitrine délabrée, à l’œil rouge, aux cheveux vipérins, que l’on voit dans toutes les iconologies, c’est une grande et robuste femme, au teint sombre et livide, qui s’arrache les cheveux à pleines mains, et qu’un serpent mord cruellement au côté. Cette Envie, puisque Envie il y a, est traitée avec une énergie de facture et une puissance de relief que bien peu de peintres possèdent à un degré pareil. La cuisse surtout est un chef-d’œuvre, elle sort de la toile. Les étoffes brocarts et damas qu’elle foule sous ses pieds dans sa rage jalouse contre tout ce qui brille, sont admirablement faites. M. Brune pourrait aisément renouveler la plaisanterie du vieux Mabuse, qui, ayant vendu pour boire l’habit de soie à ramages, que lui avait donné Charles-Quint, et n'osant reparaître devant lui sans cet habit, imagina de s'en faire un de papier peint en façon de damas, qui ne fut reconnu que parce qu'il était bien plus beau et bien plus brillant que le damas véritable.
Le défaut de cette peinture, excellente du reste, est d’être un peu lourde et de manquer de lien. Les morceaux en eux-mêmes ne s’enveloppent pas les uns dans les autres : le contour ne file pas assez aisément d’un bout à l’autre de la figure ; la tête est petite, les jambes paraissent fortes, mais la pâte est solide, l’effet énergiquement voulu, et nous désirerions voir au salon une douzaine d’études de cette force ; les belles dames et les petits messieurs ne regarderont pas cette toile, et iront se pâmer devant l’Esmeralda de M. Steuben ou les femmes à bouquets de M. Court. — Qu’ils y aillent.
THÉOPHILE GAUTIER
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31 mars 1839
SALON DE 1839. — M. SCHEFFER. (6e article.)
M. Scheffer a exposé cette année plusieurs compositions assez importantes ; ses tableaux, par une idée que nous approuvons, et que l’on devrait bien suivre avec tous les peintres, sont placés les uns à côté des autres, et forment une galerie particulière au milieu de l’exposition ; de cette façon, l’effet d’une composition modeste et calme ne serait pas détruit par le voisinage d’une peinture violente et d’une couleur tapageuse ; l’on se rendrait mieux compte de l’œuvre d’un artiste, parce que l’œil aurait le temps de s’habituer à sa manière, et ne serait pas distrait dans sa contemplation ; cet arrangement éviterait aussi la peine de chercher parmi deux mille cadres les vingt ou trente que l’on a envie de voir. — Il serait à désirer qu’on adoptât cette mesure l’année prochaine, car le placement des tableaux se fait au hasard et sans le moindre discernement. Des peintures noires qui ont besoin pour être appréciées d’être inondées de la plus vive lumière, sont posées à contre jour dans des endroits plus sombres que les ténèbres visibles de Milton. D’autres d’un ton plus clair reçoivent de face les rayons du soleil qui les rendent toutes blafardes. Les ouvrages les plus médiocres se prélassent aux meilleures places, tandis que d’excellentes choses sont enfouies dans les ombres impénétrables de cette funèbre galerie que l’on a nommée les catacombes, et où il faut apporter une lanterne et de la bougie pour se conduire. — Autant vaudrait exposer dans une cave sans soupirail. — A l’instant où nous écrivons, le Musée est fermé, des changements s’opèrent, et beaucoup d’injustices seront réparées, à ce que l’on dit ; Dieu le veuille !
Ceci nous a un pu éloigné de M. Scheffer, revenons-y car nous avons beaucoup de choses à dire ; sa petite galerie se compose de Marguerite sortant de l’église, de Mignon exprimant le regret de la patrie, de Mignon aspirant au ciel, du Roi de Thulé, sujets tirés de Goëthe, et d'un Christ au Jardin-des-Oliviers.
M. Scheffer affectionne particulièrement les sujets poétiques ; — aussi plaît-il beaucoup plus aux gens de lettres et aux gens du monde qu'aux artistes : car sa composition est plus littéraire que pittoresque. Il ne reçoit pas directement l'impression de la nature et peint en général d'après des livres; il copie des descriptions et non des modèles et l'esprit lui sert plus que les yeux; nous ne blâmons pas cette manière de comprendre l'art, nous la constatons seulement; il a de l'élégance, du charme et de la mélancolie, une grande distinction, ce qu'il fait n'est jamais ni laid ni commun, mais il n'a pas ce vif instinct de la forme et de la couleur qui constitue la véritable peintre; l'envie de faire un tableau ne lui vient pas à la vue d'une réalité palpitante: ce n'est pas parce qu'il a rencontré une tête d'une expression singulière, une tournure bien campée, un groupe qui s'arrangerait bien qu'il prend sa palette et ses pinceaux. C'est après la lecture de quelqu'auteur favori, la tête échauffée par un passage attendrissant ou gracieux.
Il ne conçoit d'autre idéal que celui du poète dont il lit les vers; il n'en cherche pas un en lui-même, et ne peut en quelque sorte produire que par contre-coup. Il n'est pas prime-sautier.
Une préoccupation de M. Scheffer a été la Marguerite de Gœthe; il l'a peinte de face, de profil, de trois quarts; innocente, amoureuse, repentante, dans toutes les situations de sa vie; son œuvre est la plus complète illustration de Goëthe que l'on puisse trouver; cette année, il a été puiser de nouvelles inspirations dans le Wilhelm Meister, du même auteur; il s'est complu à retracer le type de Mignon, ravissante sœur de la Fenella de Walter Scott et de l'Esméralda de Victor Hugo; sa Mignon est charmante, assurément, mais ne croyez-vous pas qu'un affreux Zeibeck de Decamps, moitié Turc, moitié singe, ne soit pas préférable comme peinture?
Marguerite sortant de l'Eglise est une composition d'un aspect satisfaisant; le dessin n'est pas incorrect; la couleur n'est pas ambitieuse; rien n'y choque l'œil. La tête de Marguerite, quoique d'une innocence un peu moutonnière, n'est pas dénuée de charme; sa robe de dimanche, lavée exprès, le trousseau de clés pendu à sa ceinture, les souliers pointus, le livre de messe, tous les petits détails d'intimité allemande, sont parfaitement devinés et assez bien rendus. La figure de Faust sentant, à la vue de Marguerite, une nouvelle jeunesse s'épanouir dans son âme, et les boutons de rose de l'amour éclore sur l'arbre aride de la science, est d'une grande beauté d'intention que l'exécution n'a pas trahie cette fois; le Méphistophélès est bien caractérisé, et c'est ainsi que Volffgang Goëthe a dû le rêver. Les bons vieux bourgeois qui sortent de l'église, ont des physionomies onctueuses et douces; mais le dessin de tout cela est superficiel; la couleur manque de solidité, elle est enfumée et terne; Scheffer a été jadis plus coloriste; les Femmes Souliotes offraient de très belles portions d'une pâte et d'une couleur excellentes, et il est fâcheux qu'il n'ait pas persisté dans cette voie: l'imitation de M. Ingres a beaucoup nui à M. Scheffer, talent rêveur, nerveux et incertain qui pouvait, moins que tout autre, s'accommoder de la précision et de la sévérité de l'auteur du plafond d'Homère. En cherchant la manière de M. Ingres, M. Scheffer a perdu sa couleur facile et sa touche spirituelle; il remplit à présent d'un ton rance un contour qu'il s'efforce de faire pur, et qui n'est qu'ébarbé. — On peut très bien dessiner en bavochant; que M. Scheffer ne l'oublie pas, ce n'est pas la propreté d'un trait qui en fait la correction; c'est en vain que le timide et mélancolique peintre de Marguerite près de son rouet s'efforce d'atteindre à la rigidité sculpturale du maître qui a dessiné l'Œdipe et le saint Symphorien. Jamais natures ne furent plus opposées; il y a là sans doute une attraction de contrastes; que M. Scheffer reprenne les fonds glacés de bitume, sur lesquels se détachaient si aisément ses pâles figures d'une grâce maladive et poitrinaire comme la muse de Novalis, il sera beaucoup plus à son aise, et retrouvera toutes ses anciennes qualités; le genre même des sujets qu'il affectionne exclut la clarté sans mystère et le dessin positif du maître dont il veut imiter le style.
Ces observations ont l'air bien dures semble-t-il lorsqu'il s'agit d'un artiste aussi goûté du public que M. Ary Scheffer, mais nous avons cru devoir les faire dans son intérêt même; elles lui seront plus profitables, si jamais ces lignes lui tombent sous les yeux, que les éloges emphatiques des littérateurs qui ne voient dans ses tableaux que des ballades allemandes; nous ne serions pas si sévère avec un talent de moindre valeur et nous ne voudrions pas que M. Scheffer, cette intelligence si noble et si élevée, se méprît sur le but et sur les limites de son art. — Sans recommencer des études qu'il ne serait plus temps de faire, il serait à souhaiter que M. Scheffer eût des relations plus intimes avec la nature et négligeât le commerce de Goëthe ou de lord Byron; un peu moins d'esprit et plus de matière.
La Mignon regrettant la patrie est supérieure, à notre avis, à la Marguerite sortant de l'église: le vague de la donnée a laissé plus de latitude au peintre. — Comme le délicieux roman de Wilhelm Meister est pour ainsi dire inconnu en France, nous allons dire en quelques mots ce que c'est que Mignon: C'est une petite fille enlevée en Italie par des Bohémiens, élevée à faire des tours de force et recueillie par le jeune Wilhelm, dont elle devient amoureuse, et à qui elle chante une ballade sur sa patrie perdue et toujours regrettée.
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Ne la connais-tu pas la terre du poète,
La terre du soleil où le citron mûrit,
Où l'orage aux tons d'or dans les feuilles sourit;
O mon maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,
C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il faut me suivre!
La Mignon regrettant la patrie a de beaux yeux maladivement noirs, un regard humide et profond, une bouche douloureuse, où s'épanouit comme une fleur de mélancolie un sourire faible et languissant; elle semble envier les ailes des oiseaux, dont la noire spirale tourbillonne sur le fond gris du ciel, toute son attitude est souffreteuse et indique la nostalgie la plus prononcée, il est dommage que la couleur soit bise et sans ressort. Cependant ce tableau, tel qu'il est, nous paraît le meilleur de tous ceux que M. Scheffer a exposés.
La Mignon aspirant au ciel nous a rappelé la Médora assise sur une roche et guettant le retour du corsaire: cette figure quoique gracieuse et noble nous plaît moins que l'autre. Les bras sont jolis, mais un peu vides; la tête est mieux faite que le corps comme dans presque tous les personnages de M. Scheffer, qui traduit avec plus de bonheur la rêverie de l'âme que l'aspect de la nature physique.
Quant au Roi de Thulé, pâle contre épreuve du larmoyeur, M. Scheffer n'a pas bien compris comme à l'ordinaire le poète qu'il voulait illustrer. — Il nous a représenté un vieillard avec un nez excessivement long, des yeux chassieux, des joues martelées, géographiées de fibrilles rouges, comme des feuilles de vigne à la fin de l'automne, des cheveux en désordre et une barbe grifaigne, assis à une table devant un morceau de pain et soulevant un hanap qui a plutôt l'air d'un calice sacré que d'une joyeuse coupe à boire: il est difficile de reconnaître là le bon roi de la ballade qui, sentant sa fin venir distribua ses biens à ses amis et faisant remplir de vin la coupe où buvait autrefois sa maîtresse, la vida encore une fois et la jeta dans la mer du haut de son balcon, pour que jamais bouche profane ne ternît la place effleurée par les lèvres chéries.
Le Christ au mont des Oliviers pèche par une affectation de sensibilité ; ce n’est pas la douleur d’un dieu ni même celle d’un homme, c’est celle d’une femme ; en outre l’aile de l’ange ne s’emmancha pas et se comprend difficilement. — Ce tableau est plutôt un tableau de religiosité qu’un tableau de religion. — L’austérité sied mal à M. Scheffer : il ne doit pas dépasser la mélancolie.
THÉOPHILE GAUTIER
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4 avril 1839
SALON DE 1839. — MM. EUGÈNE DELACROIX. — RIESENER (septième article.)
Pour certains esprits sages et tranquilles, l'art de peindre consiste dans la reproduction exacte de la nature : quand le modèle choisi ou vulgaire est bien copié, ils sont contens et croient avoir tout fait, — le miroir est pour eux l'idéal du tableau, — et cependant la plus pure glace reflétant la plus belle femme du monde, ne vaut pas une toile de Raphaël ; c'est que la peinture n'est pas de l'histoire naturelle, et que l'artiste doit faire le poème de l'homme et non sa monographie. Nous ne blâmons pas toutefois les naturistes, car l'art est une chose si vaste qu'il y a mille manières d'y être grand ; — mais il est d'autres génies plus inquiets, plus fantasques pour qui la nature est le point de départ et non le but, et dont l'aile ouverte à tous les vents du caprice fouette impétueusement les vitres de l'atelier et les brise ; ils voient autrement et autre chose ; — à leurs yeux les lignes tremblent comme des flammes ou se tordent comme des serpens, les moindres détails prennent des formes singulières ; le rouge s'empourpre, le bleu verdit, le jaune devient fauve, le noir se veloute comme les zébrures d'une peau de tigre ; l'eau jette du fond de l'ombre de mystérieuses étincelles, et le ciel regarde à travers le feuillage avec des prunelles d'un azur étrange. — Le modèle les gêne ; ils aiment mieux avoir leurs coudées franches, et pour faire votre portrait, ils vous prieraient volontiers de vous en aller ; car ils ont la plus grande peine à faire entrer dans leur création une réalité crue et positive ; il faut qu'ils se soient assimilé un objet et qu'ils l'aient contemplé avec leur prisme pour le pouvoir peindre.
Goëthe dit quelque part que tout artiste doit porter en lui le microcosme, c'est-à-dire un petit monde complet d'où il tire la pensée et la forme de ses œuvres ; — c'est dans ce microcosme qu'habitent les blanches héroïnes et les brunes madones, et que vivaient sans doute Marguerite, Mignon, Charlotte et Philine ; c'est aux lueurs de ce soleil que rayonnent les fabuleux paysages de Decamps, et que s'élèvent en rampes infinies les colossales villes de Martinn. — Les artistes qui ont le microcosme, lorsqu'ils veulent produire, regardent en eux-mêmes et non au-dehors ; ils peuvent très bien faire une maison d'après un canard, et un singe d'après un arbre. — Ce sont les vrais poëtes, dans le sens grec du mot, ceux qui créent, ceux qui font : les autres ne sont que des imitateurs et des copistes. — Imitatores servum pecus.
M. Eugène Delacroix peut se compter au nombre de ces rares artistes ; — toutes ses œuvres aisément reconnaissables, quoique variées, se rapportent à un type intérieur qu'il voit de l'œil de l'esprit. Les figures de ses tableaux ressemblent aux figures de cette population invisible qui se meut au dedans de lui-même, bien plus qu'aux physionomies de la foule réelle ; — Ce qui ne veut pas dire qu'il ne soit ni naturel ni vrai, car il faut une grande puissance d'assimilation et d'intuition pour se former ainsi un monde dans le monde, une création dans la création ! — Ces têtes quoique peu étudiées en apparence et faites au bout de la brosse sans que le peintre jette un regard au modèle oublié sur la table ont une force de vie, une puissance d'animation que n'ont pas les œuvres les plus exactes ; c'est qu'il y a tout le rêve d'une existence, vingt ans d'une observation involontaire, le souvenir confus des grands maîtres et des belles natures, et par-dessus tout une volonté et un désir.
Nous savons très bien tout ce que l'on peut dire de lui : — Nous allons, si vous voulez , mesurer les bras trop longs, les jambes trop courtes ; quoique nous ne soyons pas grand dessinateur, nous vous marquerons au crayon blanc les contours trop renflés, les emmanchemens improbables et tout ce que les méticuleux appellent des fautes ; voilà des tons sales et boueux, voilà des tons violens et criards. Nous vous accordons tout cela. — Mais avez-vous jamais pu passer devant la moindre toile de ce peintre sans vous y arrêter et sans vous y arrêter longtemps ? Quel est donc ce signe qui le fait reconnaître contre mille ? pourquoi donc, avec tant de défauts, est-il de l'aveu de tous, l'un des premiers maîtres, sinon le premier de l'école moderne ? — Il a la vie, don rare et précieux !
Comme tous les génies qui ont su se composer un monde intérieur il a l'harmonie et l'unité. — Ses chevaux sont bien les chevaux de ses cavaliers, ses arbres ne pourraient pousser en d'autres terrains, ses étoffes habiller d'autres corps : tout se tient, tout s'enchaîne. — Un seul coup de pinceau donné par lui sur le tableau d'un autre peintre se reconnaîtrait sur-le-champ ; car sa touche est tellement liée avec sa forme qu'elles ne peuvent se séparer.
En parlant de M. Scheffer, nous avons dit que c'était un littérateur pour les peintres et un peintre pour les littérateurs. M. Delacroix qui est lui aussi un artiste poétique, nous servira à mieux faire comprendre notre pensée ; il traite ses sujets par leur côté vraiment pittoresque : il y voit avant tout l'effet, la couleur, le mouvement et ne cherche pas à faire des vignettes enluminées. Il est poëte par le choix particulier des lumières et non des couleurs, par la disposition bizarre de la scène, par l'arrangement et le caractère des groupes, et non par l'idée en elle-même, ainsi que doit l'être un peintre qui, après tout, n'a que son crayon et sa palette pour moyen d'expression.
L'Hamlet de M. Delacroix, quoique tiré de Shakespeare, est cependant traité d'une manière qui lui est propre ; il a recomposé l'idéal du poëte et l'a scellé du cachet indélébile de son individualité ; c'est bien l'Hamlet de Shakespeare, mais c'est encore bien plus l'Hamlet de M. Delacroix.
Quelques personnes ont paru trouver l'Hamlet inférieur aux autres productions de M. Delacroix ; nous ne sommes pas de cet avis ; l'Hamlet a exactement les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses aînés. — A propos de ceci, nous émettons une pensée que nous croyons fort juste, malgré son apparence paradoxale : un homme a du talent ou n'en a pas ; mais lorsqu'il en a, tous les ouvrages qu'il produit ont le même mérite ; toute la différence consiste dans le plus ou moins d'agrément du sujet et dans les sympathies particulières du spectateur. Ainsi, M. Delacroix, quoiqu'il n'ait au Salon que deux toiles de médiocre grandeur, est toujours pour nous le peintre du Sardanapale, du Massacre de Scio, des Femmes d'Alger et du Pont de Taillebourg ; il est contenu dans ces deux petits tableaux ; car le génie est comme Dieu que chaque fragment de l'hostie contient tout entier. Pour nous un peintre se révèle dans un seul trait, un écrivain dans une seule ligne.
Tout le monde connaît la scène d'Hamlet et des fossoyeurs : — le jeune Hamlet, prince de Danemark, accompagné d'Horatio, son jeune ami, trouve dans le cimetière des rustres avinés qui creusent la fosse d'Ophélie et qui lui montrent le bon vieux crâne d'Yorick, l'ancien bouffon de son père. — Alas ! poor Yorick ! dit mélancoliquement le jeune prince, en contemplant ces yeux creux où la vie étincelait jadis, ces gencives décharnées où voltigeait un franc et joyeux sourire.
M. Delacroix a parfaitement rendu cette scène : un ciel livide jauni par des reflets crépusculaires, rayé bizarrement de nuages étroits et se fondant presque avec l'horizon, jette un jour louche et douteux sur des terrains d'ocre et de glaise, vrais terrains de cimetière que la corruption même n'a pu engraisser et sur lesquels il ne vient qu'une stérile mousse vertdegrisée. — Au premier plan, enfoncés jusqu'à mi-corps dans la fosse avec une horrible insouciance, les deux coquins débraillés, la poitrine nue et martelée de plaques vineuses, présentent au prince Hamlet le crâne d'Yorick comme une boule de jeu de quilles. — Horatio se penche vers la tête de mort avec une curiosité mélangée de crainte et de dégoût ; quant au prince, ses yeux nagent dans l'infini, il ne regarde plus, — après l'exclamation alas poor Yorick ! tombée de la bonté de son cœur sur la mémoire du bouffon de son père comme un bouquet de fleurs sur une fosse oubliée, le cerveau reprend le dessus, la rêverie s'élance dans les cieux et s'égare en réflexions inextricables. — Où sont les poussières d'Alexandre, de César ? — Vous voyez qu'Hamlet est déjà bien loin d'Yorick.
L'élégance un peu maladive, le vague sourire, la pâleur fatale du jeune prince destiné à accomplir une vengeance au-dessus de ses forces, sont exprimés très finement et très poétiquement. Son costume arrangé avec une grâce maniérée, qui rappelle les ajustemens romanesques d'Angelica Kauffmann, le caractérise à ne pouvoir s'y tromper; c'est un costume tout noir, une toque à plumes, des crevés, quelque chose qui sent à travers la majesté du prince, l'étudiant d'Allemagne et le docteur Faust en herbe, un vêtement sombre et sévère où rien ne distrait la pensée, et sur lequel se détachent admirablement les blanches et fluettes mains du rêveur.
Quant à la Cléopâtre, c'est une composition de deux figures, un drame réduit à sa plus simple expression.
Un paysan égyptien, à figure de troglodyte ou de satyre, vêtu d'une peau de panthère et le front ceint de bandelettes, apporte à la reine l'historique panier de figues ; sur les feuilles écartées dans l'interstice des fruits, frétille vivacement l'heureux aspic, qui va mordre le plus beau sein du monde : Cléopâtre, pâle, l'œil enflammé, mais résolue et sévère, comme une grande reine qui va mourir, contemple la petite bête aux changeantes couleurs, qui s'agite et se tord ; elle est fermement assise sur un trône incrusté, son menton repose sur sa main, son coude sur son genou, dans une attitude pleine de force et de majesté. Ce tableau, dont les figures sont à mi-corps, rappelle pour la finesse du ton, la Médée et les Femmes d'Alger. Il faut être M. Delacroix pour venir à bout d'organiser tant de couleurs différentes ; les taches de la peau de panthère, les raies diversement coloriées des bandelettes, les incrustations du fauteuil, le manteau safrané, pallium croceum vel luteolum de la reine, offraient d'insurmontables difficultés pour ne pas tomber dans le papillotage et le chipoté, M. Delacroix les a heureusement vaincues. — Malgré cela, beaucoup de gens viendront vous dire que le paysan n'a pas le caractère égyptien, qu'il ressemble à un satyre grec, que la Cléopâtre de l'histoire était petite, maigre et brune — qu'importe !
Ces deux tableaux sont tout ce que ces messieurs du jury ont bien voulu admettre de M. Delacroix. Ces braves gens n'ont pas trouvé les autres assez finis. — Heureusement S. A. R. le duc d'Orléans n'a pas été de cet avis. — Les rebuts du jury lui ont paru fort bons, et il a accroché au mur de sa chambre la pauvre peinture rejetée, hospitalité digne et touchante donnée à l'art chassé du Temple par les Pharisiens de l'Institut.
Nous avons vu ces tableaux refusés, à la grande honte du jury ; l'un d'eux représente le Tasse dans la prison des Fous. — Le pauvre grand poëte est assis sur le bord d'un maigre grabat, son teint est lumineusement plombé comme ceux qui ont fait d'énormes excès cérébraux ; on voit que la raison expirante voltige sur ce visage comme une flamme qui palpite avant de s'éteindre sur la mèche de la lampe épuisée. — Les autres fous irrités de la présence de cet hôte inconnu, plongent leurs bras et leurs têtes à travers le grillage de sa chambre qu'ils emplissent de hurlemens, de menaces et de rires forcenés auxquels le Tasse, accoutumé déjà et penché sur l'abîme de sa propre folie paraît ne pas faire la moindre attention.
Les Arabes sous leur tente pendant la pluie nous montrent l'Afrique sous une couleur différente de celle de Decamps mais non moins pittoresque ; le Kaïd marocain et les Convulsionnaires de Tanger ont montré jusqu'à quel point M. Delacroix comprenait et savait rendre la nature orientale. — Les Marocains et les Tunisiens valent les Turcs du supplice des crochets, c'est tout dire.
La Sibylle de Cumes est une fière étude d'une tournure tout à fait magistrale ; une de ses mains est appuyée sur sa hanche, et de l'autre elle montre au-dessus de sa tête le mystérieux rameau d'or qui reluit dans la profondeur de la forêt. Les épaules, les bras sont d'une couleur admirable et toute vénitienne, Georgione et le Tintoret n'ont rien fait de plus palpitant. — Cette figure rappelle pour le style les peintures de la chambre des députés, elle a quelque chose de sculptural et d'altier qui sent la peinture monumentale.
M.Riesener, l’auteur de la Vénus contrariant l’amour, de Sainte-Anne montrant à lire à la Vierge, a exposé cette année deux tableaux : une Jeune Egyptienne et une Sainte-Catherine vierge et martyre. C’est de la vraie peinture dans le sens du mot. Les bourgeois lettrés ou non peuvent très bien ne pas regarder de semblables tableaux, mais l’artiste s’arrêtera toujours devant eux avec admiration. Il est impossible de voir une pâte plus souple, plus grasse et plus luxuriante ; pour en trouver l’équivalent, il faudrait remonter à Jordaens, à Rubens et aux plus furieux Flamands. M.Riesener possède au plus haut degré le don de la chair vivante, il rend l’épiderme comme jamais peintre ne l’a fait ; le velouté et le grain de la peau ; le satin des luisans, la bleuâtre transparence des veines attendries, la fraîcheur du sang, la blonde moiteur qui dore l’insertion des bras, le rose léger des talons et des genoux, rien n’y manque, —la vie circule à flots rapides d’un bout à l’autre de ses figures ; — les sujets mythologiques, les bacchanales et les nymphées, conviendraient on ne peut mieux au talent de M.Riesener : mais nous sommes trop lâchement hypocrites et trop sournoisement corrompus pour supporter l’art ainsi fait ; nous n’y verrions que la nudité, nos ancêtres n’y auraient vus que la beauté. M.Riesener a dans son atelier une Léda ravissante jouant avec son cygne aux ailes d’argent. — Une Angélique abandonnée sur le rivage d’une grâce et d’un naturel charmans.—M.Riesener, sûr du refus, n’a pas même présenté ces deux figures : un sujet hardi, en vérité, traité par Corrège, par Léonard de Vinci, Michel-Ange, et tous les rois de l’art italien, — pas une femme nue qui dort…Ô ciel ! il est vrai que Titien n’a guère fait autre chose. Mais le cant a fait aujourd’hui de tels progrès, que l’on ne recevrait pas à l’exposition la moitié des tableaux des grands maîtres. — Les papes d’autrefois étaient moins prudes que les épiciers d’aujourd’hui !
THÉOPHILE GAUTIER.
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13 avril 1839
SALON DE 1839. (8e article.)
M. Chasseriau, quoi qu’il ait déjà exposé plusieurs fois est un très jeune homme, et son début ne doit en quelque sorte dater que de cette année. Ses premiers tableaux, annoncent d’heureuses dispositions, mais ils ne faisaient pas soupçonner toute l’étendue et toute la portée de son talent ; il a étudié avec courage et conscience ; il s’est cherché opiniâtrement et s’est trouvé ; il a dégagé sa véritable nature des langes de l’imitation, et sans plus de tâtonnemens, est entré de plain-pied dans sa propre individualité ; chose plus difficile qu’on ne pense, surtout pour un élève de M. Ingres, ce maître d’une personnalité si absorbante.
La Mort d’Abel et Ruth et Booz, anciennes peintures de M. Chasseriau, n’ont réellement aucun rapport avec sa manière actuelle ; la transformation est complète. — Le serpent a fait peau neuve. — L’écolier est devenu un artiste. — Ce qui caractérise surtout le talent de M. Chasseriau, c’est l’élégance t la simplicité ; — sans cesser d’être réel, il a des inspirations vers la beauté idéale, beaucoup trop négligée par les peintres d’aujourd’hui, que l’amour du vrai jette quelquefois dans la laideur. — Dans un âge où il est difficile de se garder de l’exagération, le jeune maître a su être simple, sérieux, de bon goût, sans partialité exclusive pour le dessin ou pour la couleur, également éloigné pour l’exécution du léché et du minutieux ; il n’a pas cherché à piquer la niaise curiosité du public par des sujets étranges, et a pensé que la Suzanne et la Vénus, ces thèmes tant de fois travaillés lui seraient de