Théophile
Gautier
SALON DE 1848
Le texte de ce Salon a été numérisé à l'occasion d'un cours de Maîtrise dispensé en 2000-2001 à l'Université Paul Valéry de Montpellier. Je remercie Aline Kamblock, Audrey Serodes, Ludivine Bigot, Sylvie Gaspard, Coralie Pecquenard, Jean-Pierre Rey, Marie Poutas, Virginie Frantz, Laurent Revel de ce travail d'édition qui peut ainsi être mis à la disposition des chercheurs et qui a été le point de départ de leurs recherches personnelles.Principes de l'édition: Il n'existe qu'un état imprimé de ce texte, celui publié dans La Presse en 1848. Nous le reproduisons en respectant l'orthographe d'époque: il s'agit surtout des pluriels en -ans, -ens, où l'on trouverait aujourd'hui -ants, -ents, et de l'emploi de l'accent circonflexe (alors absent dans grace, ame). Les coquilles évidentes ont été rectifiées, l'emploi de l'italique étendu. Les bizarreries confirmées par la présence de (sic). Parfois, nous avons signalé entre crochets, avec une astérisque, un mot ou un signe qui nous aurait paru omis ou déformé par erreur à l'impression.Certains noms propres sont mal orthographiés par Gautier qui écrit Meissonnier au lieu de Meissonier, Sckalken au lieu de Schalcken par exemple. Les noms de l'école hollandaise en particulier ont une orthographe qui rend parfois l'identification douteuse voire impossible.Au demeurant, des erreurs de transcription involontaires dont nous ne saurions être tenus pour responsables ont pu être commises au cours de ce travail. François BRUNET (maître de conférences à l'Université Paul Valéry de Montpellier)
FEUILLETON DE LA PRESSE
du 22 avril 1848.
SALON DE 1848
1er article
On nous a demandé si nous ferions cette année notre revue habituelle du Salon ? Oui, certainement. Une dynastie a été renversée et la République proclamée: l’art n’en subsiste pas moins. L’art est éternel parce qu’il est humain; les formes de gouvernement se succèdent et il se maintient. Que de révolutions, que d’empires, que de peuples ont fait leur bruit et se sont éteints dans l’oubli depuis que les cavalcades de Phidias caracolent dans le marbre des frises du Parthénon ! Combien d’émeutes ont bourdonné au pied de cet Acropole, émeutes dont nul n’a souvenir, pas même l’historien !
La fumée du combat remplit d’abord les places et dérobe les perspectives; mais bientôt la brise se lève, dissipe l’odeur de la poudre, balaie les nuages opaques, et le temple de l’Art reparaît dans sa blanche sérénité, sur l’azur inaltérable.
L’art est au-dessus des agitations et des événemens. Il domine le fait de toute la hauteur de l’idée, il résume en lui les civilisations et, de tel grand bouleversement qui semble devoir changer le monde, il ne reste bien souvent que la strophe du poète et la statue du sculpteur qui le mentionne ou le symbolise. Qu’importent les tumultes de la rue et les terreurs des bourgeois ! L’Art accoudé regarde en rêvant, et interrompt de temps à autre sa méditation, pour saisir le stylet, la brosse ou le ciseau, car il sait que les siècles sont à lui et que la république de Platon, pour avoir exilé la Poésie, tout en la couronnant de fleurs, n’a pu exister une minute.
Nous commencerons donc sans crainte notre travail, persuadé d’accomplir une tâche aussi grave que tous ceux qui se mêlent de la chose publique, pérorent dans les clubs et portent les mains aux roues du char de l’Etat pour le pousser ou l’arrêter.
Le jury a enfin disparu; il a été emporté par ce vent acerbe et purificateur qui a soufflé quinze jours avec tant de violence, et qui venait d’Amérique. Voilà dix ans que, chaque année nous demandions la suppression de ce tribunal inique. Il n’a pas fallu moins qu’un tremblement de terre pour faire tomber de leurs siéges ces juges prévaricateurs.
Et cependant, que d’exclamations, que d’invectives, que d’injures même n’a-t-on pas prodiguées à ce mystérieux conseil des Dix qui exerçait sur les peintres le droit de vie et de mort, le droit d’ombre et de lumière ! Les critiques les plus doux devenaient féroces lorsqu’il s’agissait du jury: en effet, n’était-ce pas une chose affreuse de refuser à un pauvre artiste, altéré de jour et de publicité, un petit coin de cette longue muraille, la seule où la France puisse venir voir à quel point en est l’art chez elle ? Le génie de l’homme est quelque chose de si sacré, que l’indignation est sans mesure lorsque des profanes y touchent. Nous avons écrit, contre les membres du jury, des imprécations, qui sembleraient exagérées, adressées à des Néron et à des Phalaris; mais les bourreaux de l’esprit ne sont-ils pas aussi coupable que les bourreaux du corps, et le meurtre d’une idée n’est-il pas le plus grand des crimes ? Censeurs, membres du jury, tous ceux qui mutilent la pensée doivent être mis au rang des inquisiteurs et des tortionnaires.
Nous voilà, dieu merci, débarrassé de cette philippique annuelle, et pour toujours, nous l’espérons. Point de jury, sous quelque nom que ce soit ! Liberté pleine et entière, liberté à tous, aux jeunes comme aux vieux, aux inconnus comme aux illustres, aux habiles comme aux maladroits, aux sublimes comme aux ridicules ! Que ce qui est, dans l’ame en sorte ! Tombez, vieilles entraves ! soyez renversées, barrières vermoulues. L’examen préalable est inutile; laissez le peuple juger par lui-même ! Un jury, même élu par les artistes, ne vaudrait rien. N’ayez pas peur, la part de chacun sera faite et avec une équité sévère, comptez-y.
Déjà nous avons vu avec chagrin des esprits bien intentionnés, mais timides, alarmés de quelques extravagances, redemander, sinon l’ancien jury, du moins une institution équivalente avec des garanties électives. Nous ne voulons pas que la porte soit fermée pour personne: aujourd’hui l’exclusion pourrait être juste, demain elle serait inique. Une fois l’on rejetterait un barbouillage grotesque et l’autre un audacieux essai du génie. Quel mal cela fait-il à qui que ce soit qu’un cadre reste accroché quelques semaines à un clou le long d’un mur? L’admission de mille croûtes nous chagrinerait moins que le renvoi d’un seul tableau de mérite.
Cette année l’on a tout reçu et tout exposé. Le Salon offre-t-il beaucoup de différence avec les Salons des années précédentes qui avaient subi l’épuration préalable ? Nullement. L’aspect général en est le même, à part quelques toiles barbares ou risibles dont le nombre ne dépasse pas une douzaine.
Nous regretterions fort, pour notre part, que ces cadres burlesques n’aient pas été suspendus parmi les autres. S’ils eussent été repoussés par un jury, leurs auteurs n’eussent pas manqué de crier contre l’injustice et l’aveuglement des juges; ils se seraient posés en génies méconnus, en Michel-Ange et en Raphaël inédits, et ils auraient plaint la France d’être privée en leurs personnes de ses illustrations futures. Il n’est pas de couronne que ne se pose sur le front l’orgueil solitaire. Les plus fermes esprits se trompent sur leur valeur lorsqu’ils n’ont pas été en contact avec le public; cette familiarité terrible ramène bien vite à leurs justes proportions les rêves de l’amour-propre délirant; quelle leçon peut valoir celle donnée par les visiteurs du Louvre, le jour de l’ouverture, aux peintres du Turc achetant une esclave, de l’Amour louchant dans des roses, de la Femme rhinoplastique, etc., etc.! Ce cercle de plaisans dont la bruyante hilarité et les rires homériques ébranlaient les voûtes dorées de la galerie, ces couronnes dérisoires tressées de foin et d’immortelles, ces inscriptions malignement parodiées du Panthéon: " Aux grands artistes la patrie reconnaissante ", ne voilà-t-il pas des avertissements salutaires dans leur rudesse et qui peuvent faire redoubler de travail une vocation opiniâtre, mais trop impatiente, ou se tourner vers un état plus humble, une velléité sans conscience de sa faiblesse ? L’auteur d’une de ces peintures excentriques est allé supplier M. le directeur du Musée, à genoux et à mains jointes, de lui laisser reprendre sa toile, et a regardé comme une haute faveur de la pouvoir soustraire aux cruelles railleries du public. Refusé, il eût aiguisé sa moustache en croc, laissé croître ses cheveux, et juré qu’on persécutait en lui le peintre le plus original de son siècle.
D’ailleurs en art, le détestable vaut mieux que le médiocre, le barbare que le bourgeois, l’extravagant que le plat, et nous préférons un fou à un sot; pour un esprit philosophique, c’est un spectacle curieux de voir la peinture ramenée par l’ignorance, qui ne se doute de rien, ni du métier, ni de la tradition, aux naïvetés les plus primitives. Les Cimabue et les Giotto sont dépassés en raideur archaïque par des pinceaux tout modernes, et Paris, à l’heure qu’il est renferme une foule de chinois et de gothiques d’une indépendance entière à l’endroit de l’anatomie et de la perspective: bien des dessins, qui auraient pu être tracés sur peau de buffle par un Ioway avec une arrête (sic) de poisson, ou sur l’argile d’un vase avec une pointe de roseau par un potier étrusque, étalent pleins de candeur leurs silhouettes sauvagement baroques sous la date de 1847 ou 1848.
Ces exhibitions ont leur bon côté; elles montrent, quand on arrive aux toiles sérieuses, l’immensité du chemin parcouru; elles font apprécier à leur valeur les véritables artistes, on leur sait gré alors d’un mérite qu’il est si difficile d’acquérir.
Et puis ces conceptions bizarres rendues ou trahies par des exécutions incomplètes ou extravagantes, ouvrent des perspectives sur des côtés peu connus de l’esprit humain, sur les steppes, les landes, les marais, les fondrières, les dunes sablonneuses, les collines qui s’effritent, toute la portion inculte, aride, désolée, hérissée, où ne croissent que le charbon, l’ortie, la folle-avoine, les végétations de l’abandon et de la solitude, et dont s’éloignent les voyageurs qui suivent la grande route bordée d’ormes ou la petite sente cotoyée d’aubépine. En marchant au hasard, on court risque de s’égarer, de s’embourber dans les marécages, de tomber dans les tourbières, mais quelquefois aussi l’on rencontre des sites imprévus, on saisit la nature en quelque attitude secrète et charmante qu’elle ne prend pas lorsqu’elle s’attend aux visites.
Un choix trop épuré ramène fatalement, au bout d’un certain nombre d’années, au convenu, au classique, à l’académique. Une forêt, malgré sa confusion d’arbres, de broussailles et d’herbes, ses inextricables enlacemens de branches, son désordre touffu et luxuriant de végétation, est préférable à ces allées de parc Louis XIV, où les buis tondus aux ciseaux prennent les formes ridiculement symétriques de pots, de caisses ou de colonnes. N’élaguons rien, n’arrachons pas, et au risque qu’il s’y trouve quelque arbre difforme, quelque plante malsaine et monstrueuse, laissons la forêt telle qu’elle est.
Que chacun traduise son rêve, raconte sa pensée, exprime son sentiment, satisfasse son goût même bizarre, sa fantaisie même insensée sans crainte, sans fausse honte, dans la sincérité de l’homme libre, car nul n’a la conscience complète de son idée et on la doit communiquer à ses frères pour qu’ils la rectifient si elle est mauvaise, pour qu’ils la consacrent si elle est bonne; le mot que l’on efface, la figure que l’on gratte eussent peut-être produit un effet merveilleux. Ainsi donc que l’artiste s’abandonne franchement à l’inspiration! plus de réticences, plus de demi-jour, plus d’ambages; que le poète, le peintre et le statuaire confessent hardiment ce qu’ils ont dans le cœur et dans la tête. Qu’on repousse même jusqu’à cette censure préalable que chacun exerce sur son œuvre avant de la livrer au jour éblouissant de la publicité. Laissons souffler l’Esprit où il veut et ne renvoyons pas si souvent au nom des règles et des traditions cet inconnu qui vient à de certains momens nous tirer la plume ou la palette des mains pour mettre dans notre œuvre le mot ou la touche qui fait vivre.
Artistes, jamais le moment ne fut plus beau. Rien ne gêne maintenant votre envergure; nagez à plein vol dans l’azur et la lumière, inondez-vous de rayons, enivrez-vous d’air pur, montez comme l’alouette, comme l’épervier, comme l’aigle, plus haut, toujours plus haut ! Posez sur la neige vierge des sommets inaccessibles l’empreinte étoilée de vos serres ! Que votre essor entoure la terre comme une écharpe le flanc d’une fiancée ! L’univers est à vous, le monde visible, le monde intérieur, les religions, les poésies et les histoires, les civilisations du passé, du présent et de l’avenir, tout ce que l’ame peut rêver ou concevoir.
O vous qui avez le bonheur d’être jeunes, ne craignez pas votre jeunesse, laissez-vous emporter à la fougue, à l’audace, à l’enthousiasme, à l’amour ! que ces quatre chevaux de flamme entraînent votre char rutilant sur la route de l’Empyrée ! Arrière les timides, avec leurs histoires lamentables de Phaéton et d’Icare, n’ayez pas peur de choir du ciel, c’est déjà beau d’en tomber. Pour en tomber il faut y être. N’arrêtez pas la vie qui court en torrent de pourpre dans vos veines fécondes, ne soyez pas effrayés des battemens de votre cœur et du tumulte de votre ame donnant de grands coups d’ailes dans sa prison d’argile — la seule prison qui existera désormais : par la force et la persévérance de vos études, par l’audace et la liberté de votre travail, méritez d’être les artistes de ce siècle colossal et climatérique, de ce grand dix-neuvième siècle, la plus belle époque qu’ait vue le genre humain depuis que la terre amoureuse accomplit sa ronde autour du soleil. Soyez dignes du temps où le génie de l’homme a supprimé la durée, l’espace et la douleur, et fait travailler comme de vils esclaves la vapeur, le fer, la lumière et l’électricité. Si vous le voulez, que seront à côté du nôtre les siècles tant vantés de Périclès, de Léon X et de Louis XIV. — Un grand peuple libre pourra-t-il moins pour l’art qu’une petite ville de l’Attique, un pape et un roi?
Ne sommes-nous pas à un instant prodigieux de la vie de l’humanité? et n’allons-nous pas être comme des dieux, suivant l’expression biblique ? Mais, cette fois, ce n’est pas la bouche bleue de venin du serpent qui susurre la parole tentatrice à l’oreille de notre orgueil. Nous prenons enfin possession de notre planète. Les forces de la nature nous appartiennent: bientôt elle n’aura plus de secret pour nous. Une race plus forte que celle des Titans de la fable ou des géans bibliques va couvrir le monde, et nous allons élever, non plus des Babels de confusion, mais des tours d’harmonie, dont l’escalade infatigable atteindra le ciel, cette fois, sans provoquer les colères de Dieu, et qui dépasseront tous les déluges et toutes les barbaries.
Quel vaste champ est aujourd’hui ouvert à l’artiste ! Au lieu des trois ou quatre poncifs grecs et romains, dégradés par une servile reproduction, il a à sa disposition tous les types de la grande famille humaine. L’Orient mystérieux laisse enfin tomber ses barrières et soulève un coin de son voile: tous ces beaux visages si purs, si calmes et si rêveurs à qui l’ombre du harem donne sa fraîche pâleur ou qu’un soleil de feu rend blonds comme de l'argent qu’on recouvrirait d’or, et qui s’évanouissaient dans la solitude et l’oubli sans laisser d’eux une silhouette en image, vont livrer à présent leurs lignes parfaites et leurs nobles profils aux études des artistes et à l’admiration des peuples. Ce monde inconnu, empêché par la religion iconoclaste de l’Islam, de traduire sa pensée avec les formes et les couleurs grâce aux pérégrinations de nos artistes, commence à nous devenir familier.
Les scènes de la nature primitive offrent au pinceau mille sujets d’églogues édéniques. O Tahiti, cette cythère de l’Océanie, voit tous les jours des Vénus ruisselantes d’écume et de perles, poser leurs beaux pieds nus sur les coquillages roses de ses rivages; l’Inde a ses montagnes ciselées en pagodes, ses idoles monstrueuses, ses éléphans blancs, qui portent des tours d’or, ses teints de bronze jaune, ses yeux épanouis comme de fleurs noires, ses flots de mousseline, ses nuages de parfums, ses bruissements de bracelets qui tintent aux chevilles des Bayadères, ses escaliers de marbre qui descendent au fleuve sacré, ses tigres rubanés tapis dans les jangles (sic). Les régions boréales elles-mêmes ont leurs froides beautés et leurs grâces neigeuses. L’Amérique, bien que découverte depuis quatre siècles, est encore le Nouveau-Monde; ses hautes Cordilières, ses forêts vierges, ses pampas, ses savanes, ses fleuves géans, ses oiseaux de pierreries et ses races bariolées offrent des sujets d’une inépuisable magnificence.
Et ce n’est pas seulement dans le spectacle du monde physique que la vapeur nous livre, en faisant des voyages de long cours, de faciles promenades, que les artistes puiseront des inspirations ! tous les anciens mythes sont à refaire. Les vieux emblèmes ne signifient plus rien. Il faut créer de toutes pièces un vaste symbolisme qui réponde aux idées et aux besoins du temps, théologique, politique et allégorique. Le christianisme a reçu des interprétations nouvelles ou s’est ravivé aux sources primitives, de façon à ne plus pouvoir être traduit par les types du moyen-âge. Les formules qu’employait la République de l’ancien régime ne peuvent en aucune manière convenir à la nouvelle, et s’en servir serait méconnaître ou fausser les tendances modernes. De même l’ornementation de grands édifices nationaux, la fréquence des fêtes populaires, tout le mouvement d’une vie générale inconnue jusqu’à présent, vont nécessiter de réaliser sous forme palpable des idées et des abstractions dont ne s’étaient pas avisés Richardson, Gravelot, César Ripa et les auteurs d’iconographie.
Loin de croire comme bien des gens, que l’art ait dit son dernier mot, nous pensons qu’il est encore à ses bégaiements. — La terre n’est pas vieille, elle n’a guère que six mille ans, — une bagatelle pour une planète, — elle vagit encore et sort à peine de ses langes. Les chefs-d’œuvre que l’on croit impossible d’égaler ne sont à nos yeux que les essais d’un enfant qui donne des espérances. C’est maintenant l’homme qui va travailler, et l’on saura ce que peut la pensée débarrassée de tout joug. De la nature et de la liberté, combinées avec la fantaisie, jailliront des merveilles inattendues, et bientôt le flot de la croyance universelle soulèvera les esprits les plus lourds, comme une onde marine les vaisseaux échoués, et les entraînera vers de nouveaux horizons.
On sera tout surpris de voir que malgré tant de musées, tant de galeries, tant de bibliothèques, tant de Stanze et de Scuole l’on ait oublié un si grand nombre d’aspects frappans et d’adorables détails dans le portrait de la nature, cette mère universelle toujours jeune et souriante.
A l’œuvre donc, heureuses générations, saluez le terre promise, l’île fortunée, l’Eldorado qui émerge étincelant et radieux des brumes matinales.
Une renaissance plus lumineuse encore que celle qu’ont illustrée Michel-Ange et Raphaël et tous ces immenses génies, aïeux de la pensée moderne peut s’étoiler du scintillement de vos noms et de vos gloires.
Sans doute il faut quelque temps pour que ces grands résultats se produisent, mais ils se produiront par la force secrète qui est dans les choses. Sans doute, poètes et peintres que nous sommes, le tumulte et la fumée que font les événemens dans l’Europe étoufferont nos voix et nuageront nos peintures. — Il y aura des déchiremens, des lutes, des misères, des souffrances. Beaucoup de nous périront dans la solitude, l’abandon et l’oubli. Qu’importe ! Nulle religion n’est responsable de ses prêtres, nulle théorie de son exécution, nulle politique de ses ministres, nulle liberté du peuple qu’elle délivre.
Ces quelques réflexions nous ont paru nécessaires dans les circonstances actuelles avant de commencer une Revue: le livret porte inscrits cinq mille cent quatre-vingts numéros, cinq mille tableaux, statues ou dessins, dans une année, pour trente-cinq millions d’hommes, ce n’est pas trop ! — Dans ces cinq mille ouvrages, il y en a cinquante de premier mérite ! C’est beaucoup.
FEUILLETON DE LA PRESSE
du 23 avril 1848.
SALON DE 1848
2eme article
SCULPTURE
La sculpture, si longtemps enterrée dans les catacombes, les cryptes et les syringes de ces deux horribles salles basses où vous attendaient en frissonnant les coryzas, les fluxions de poitrine et les rhumatismes, vient enfin de sortir du sépulcre et de remonter, non pas au ciel, ce qui lui serait difficile, vu son poids, mais au premier étage, au même niveau que la peinture, sa sœur légère.
C’est l’ancien musée Charles X (nous demandons grâce aux Basiléophages de ce nom dynastique) qui donne à la statuaire cette lumineuse et tiède hospitalité. On pourra désormais admirer à loisir les chefs-d’œuvre de Pradier et de Clesinger, sans courir le risque de rester perclus jusqu’à la fin de ses jours.
L’amélioration est incontestable, et pour le moment on ne pouvait faire mieux. Cependant nous voudrions qu’on arrangeât l’année prochaine un local approprié aux nécessités de la sculpture; une longue galerie, au rez-de-chaussée, et non souterraine, chauffée par des calorifères, éclairée de haut et tendue de vert sombre pour que les frileuses déesses puissent développer au jour les blancs poèmes de leur nudité. Dans le musée Charles X , déjà encombré de statues antiques, de vases étrusques, de cercueils égyptiens, d’émaux et de faïences, de tableaux et de dorures qu’inonde une lumière diffuse très favorable à la curiosité mais nuisible à l’effet, les yeux se trouvent distraits par le papillotement des ors et les reflets qu’envoie du fond des vitrines quelque émail de Limoges ou quelque plat arabe à vernis métallique, et souvent une statue reçoit le jour à gauche et à droite. D’ailleurs des masses si pesantes de bronze ou de marbre pourraient compromettre la sûreté des planchers, et pendant leur ascension périlleuse, malgré toutes les précautions prises, il ne serait pas impossible qu’une Vénus perdît son nez et un Christ son auréole.
La nouvelle direction a aussi bien mérité de l’art en faisant jeter bas, dès ses premiers jours d’autorité, cet ignoble emplâtre de bois qui souillait le flanc du Louvre et semblait recouvrir une plaie hideuse et inguérissable au corps de ce noble monument. M.Jeanron, n’eût-il fait que cela dans sa vie, a droit à la reconnaissance publique.
Certes, s’il fut un temps peu favorable à la sculpture, c’est le nôtre: notre religion, nos mœurs, notre morale et notre climat prêtent peu à la statuaire. — Notre costume pousse à l’oubli du corps humain, et si l’on peut se souvenir que l’homme a été fait à l’image de Dieu, ce n’est pas en voyant les civilisés de 1848 avec leurs paletots-sacs, leurs pantalons à sous-pieds, leurs cols et leurs chapeaux en tuyau de poêle. Jamais les formes naturelles n’ont été plus grotesquement dissimulées et travesties, et l’immense succès des tableaux plastiques montra moins un penchant à la sensualité que la surprise des populations en retrouvant dans des torses d’homme ou de femme, recouverts de maillots de soie, quelques linéamens des statues réputées par les bourgeois pure mythologie ou rêves d’artistes délirans. Le règne qui vient de s’écouler n’avait rien en lui-même de sculptural comme tournure, et cependant si Phidias, Praxitèle, Agesandre et Lysippe venaient faire un tour au Salon, nous osons espérer qu’ils ne seraient pas mécontens de ce qu’ils y verraient et ne mépriseraient pas trop la statuaire des Barbares du Nord.
La sculpture est dans une excellente voie, et on doit lui en savoir gré; car le public n’est pour rien dans ses progrès. En aucun temps une nation de trente-cinq millions d’hommes n’a consommé moins de marbre ou d’airain: une statue est un luxe auquel les plus riches même ne songent guère en France, et tel qui paie vingt mille francs un cheval de course, une parure, un service d’argenterie anglaise, n’aura jamais l’idée d’acheter un marbre à Pradier ou un bronze à David. A part quelques bustes et quelques travaux de peu d’importance, c’est le gouvernement seul qui, jusqu’ici a soutenu ce bel art, le plus idéal et le plus réel à la fois de tous les arts; ce legs divin de la Grèce, ce beau reste du paganisme, qui a sauvé le monde de l’invasion définitive de la barbarie chrétienne et gothique, et défendu l’œuvre de Dieu contre les longs fantômes émaciés, les draperies en suaire, et les physionomies cadavéreuses, d’un ascétisme mal entendu.
Cet abandon, chose singulière, est une des causes de la perfection où en est aujourd’hui la statuaire. N’ayant rien à attendre du public, les sculpteurs ont poursuivi solitairement leur travail sévère sans aucune de ces concessions funestes auxquelles l’industrie ou la mode obligent toujours le talent lorsqu’elles l’emploient. Il y a malheureusement à côté de tout art un métier qui lui ressemble, le côtoie et le touche par toutes sortes de côtés, et qui cependant n’est pas lui. C’est à ce métier que l’art emprunte et demande des ressources, dettes usuraires et fatales qui le mettent à la merci de son trivial compagnon et le forcent tôt ou tard à s’abjurer lui-même dans des besognes accablantes, mais payées. — La sculpture a cela d’agréable qu’elle fait tout de suite mourir nettement son homme de faim s’il n’est riche ou s’il n’a des commandes. Le poète a le feuilleton et les romans, le peintre les portraits et les illustrations, le compositeur les leçons de musique, les orchestres de théâtre, les arrangemens de quadrilles; l’architecte la bâtisse vulgaire et les maisons à cinq étages; le sculpteur n’a rien qui puisse le faire vivre: à peine modèlera t-il çà et là quelque pendule.
Aussi, à de très rares exceptions près, les vocations dans cette carrière sont-elles opiniâtres et accompagnées presque toujours d’un talent réel; les petites adresses, les escamotages, les chics et les ficelles, comme on dit en argot d’atelier, ne servent de rien en cet art visible et palpable à la fois, et dont on peut en quelque sorte faire le tour une lampe à la main. L’on ne voit pas parmi les sculptures le mélange de choses excellentes et de choses détestables, qu’on remarque le long des galeries où sont appendues les œuvres des peintres.
M. Bonassieux a exposé, il y a quelques semaines, un David combattant Goliath, figure très remarquable et qui nous a laissé un vif souvenir. La tête respirait une conviction victorieuse, une sécurité héroïque du plus beau caractère. L’orgueil divin de l’intelligence qui méprise la force brutale illuminait cette noble physionomie, qui, avec son accent juif ou plutôt biblique, avait quelque chose de la colère dédaigneuse de l’Apollon pythien.
La Jeanne Hachette est la digne sœur de ce marbre triomphant.
L’idée qui se présentait d’abord pour faire une Jeanne Hachette, c’était de modeler une virago aux allures violentes, au geste hardi. M. Bonassieux ne s’est pas brisé contre ce vulgaire écueil. Il a donné à sa Jeanne une taille élancée, des formes toutes féminines. A ce corps frêle l’énergie ne vient pas des muscles, elle vient de l’âme. C’est le cœur et non le bras de l’héroïne qui soulève la Hachette traditionnelle; sa puissance réside dans son courage, et les ennemis tombent moins sous les coups qu’elle assène que sous ceux qu’elle fait porter.
L’aspect de cette statue est pur, noble et grandiose. La sévérité s’y tempère heureusement d’une élégance mâle et d’une certaine grace guerrière dont Saint-Michel donnerait plutôt l’idée que Bellone; la Jeanne Hachette de M. Bonassieux, si l’on peut détourner ainsi la frappante expression de Lamartine, a l’air de l’Ange du carnage. Sa tête fière joue librement sur son col dégagé, les narines gonflées, la lèvre dédaigneuse, le sourcil frémissant, les yeux pleins de ces éclairs blancs qu’il est si difficile de faire jaillir du marbre: le bras droit levé et ployé encadre ce masque sublime et soutient la hache prête à décrire un cercle fulgurant; ce mouvement décidé, sans être brusque, cambre la poitrine et anime les lignes et les détails du torse, chastement indiqués sous un corsage en pointe à demi collant, où viennent s’accrocher les plis sobres d’une jupe drapée dans le goût du moyen-âge, dont le bord laisse voir un pied qui s’appuie fortement sur une pierre du rempart battu en brèche. L’autre main traîne par la hampe l’étendard déjà reconquis, et complète par un heureux profil cette grande silhouette, cette magnifique tournure.
La Jeanne Hachette, outre sa perfection, a le mérite de l’originalité sans bizarrerie. Sa beauté, aussi pure que celle des types les plus classiques, s’illumine d’une pensée et d’un sentiment, et, tout en ne sortant pas de la sérénité de l’art, a quelque chose de dramatique et d’émouvant. Malgré l’abondance des étoffes, puisque la tête seule et les mains sont nues, le mouvement général se suit d’un bout à l’autre et le corps se retrouve aussitôt lorsque l’œil le cherche sous la draperie.
Cette belle figure doit être placée au jardin du Luxembourg; nul doute qu’elle n’y produise un grand effet en se découpant sur un fond de feuillage.
La Vierge mère, conçue dans un style tout différent, offre une pensée délicate et ingénieuse: enveloppée de la tête aux pieds d’un voile dont les bords sont enrichis d’une broderie coloriée et dorée, d’un heureux goût ornemental, elle entr'ouvre de ses belles mains la draperie virginale et présente au monde le divin bambino avec un mélange de confusion pudique et d’orgueil maternel très bien senti et très bien rendu. Cette idée neuve, dans un sujet si rebattu, prouve qu’il n’est pas de motif usé que la réflexion ne puisse rajeunir.
Le livret du Salon porte, au nom de Pradier, quelques lignes signées de notre nom obscur. Les lecteurs de la Presse les ont sans doute oubliées; les voici: " Pour me comprendre, il faut que tu contemples Nyssia dans l’éclat radieux de sa blancheur étincelante, sans ombre importune, sans draperie jalouse, telle que la nature l’a modelée de ses mains dans un moment d’inspiration qui ne reviendra plus. Ce soir, je te cacherai dans un coin de l’appartement nuptial…Tu la verras. ". Ces quelques mots sont tirés d’un petite nouvelle antique, où nous avions tâché de rendre sérieusement ce que le bon La Fontaine a travesti d’une manière grotesque et bouffonne, en son style marotique, c’est-à-dire l’histoire du roi Candaule montrant sa femme au jeune Doryphore Gygès, incapable qu’il était de garder le secret d’une telle beauté.
Nous n’aurions jamais espéré cet honneur de voir une de nos phrases taillées dans le pentelique par ce ciseau athénien qui a caressé tant de gracieuses figures de nymphes et de déesses, nous, l’humble disciple de ces purs modèles dont nous avons tâché de rappeler dans nos vers et notre prose, les blanches images en les colorant du léger incarnat de la vie. Nous sommes fier, qu’on nous pardonne cette vanité d’artiste, d’avoir fait une étude antique traduite en marbre grec par Pradier.
Nyssia vient de laisser tomber son dernier voile; elle se tient debout dans sa chaste nudité de statue, et Gygès, de l’ombre où il est tapi, peut juger à quel point l’enthousiasme de Candaule avait raison. Ce corps divin, suprême effort de la nature jalouse de l’art, développe ses belles lignes avec ces ondulations harmonieuses, et ces balancemens rhythmés, musique de l’œil, que les sculpteurs grecs savaient si bien entendre. Un des pieds porte sur un pavé de mosaïque dont les nuances sont indiquées en tons affaiblis, et semble un flocon de neige sur un bouquet; l’autre fait ployer à peine la plume d’un moelleux coussin, et tous deux ont des orteils si élégans, des doigts si délicatement effilés, des ongles si parfaits qu’ils paraissent n’avoir jamais foulé que l’azur du ciel ou la pourpre des roses. Les bras élevés au-dessus de la tête font ruisseler des torrens de cheveux sur un dos charmant qu’ils cachent, hélas! en partie; opulence regrettable ! Le bout d’une de ces mèches vagabondes va se désaltérer aux parfums d’une longue cassolette placée à côté de la figure et d’un goût plus grec qu’asiatique. La tête penchée un peu en avant et l’œil déjà inquiet semble, comme par un pressentiment de pudeur, chercher dans l’ombre le profane regard de Gygès.
Cette figure brille, comme tout ce que fait Pradier, par un mélange de style antique et de réalité moderne, d’où l’étude n’exclut pas la pureté; les jambes et les cuisses de sa Nyssia ont les lignes sévères du marbre et la tendreté de la chair, les genoux surtout sont admirables pour leur modelé fin, souple et savant. L’anatomie la plus consciencieuse n’y ôte rien à la grâce et à la morbidesse; les passages des aines au ventre, les lignes serpentines du torse, les attaches de la gorge, le sein lui-même, détaché et mis en relief par le mouvement des bras, ont cette beauté placide, cette perfection sereine qui caractérisent le talent de Pradier, un des plus complets tempéramens de sculpteur qui se soient peut-être produits depuis le siècle de Périclès.
La Sapho, comme pour faire contraste à la Nyssia, est entièrement vêtue. Une souple draperie, flottante et précise comme celle de la Mnémosyne ou de la Calliope, enveloppe son corps, dont elle voile les formes tout en les accusant. Un de ses bras pend au long de son flanc et retient une lyre d’écaille de tortue près de s’échapper; l’autre serre d’une main contractée un rouleau de papyrus sur lequel on lit, en caractères grecs, les premières strophes de l’ode fameuse traduite par Catulle et par Boileau. La tête s’incline pensive et douloureuse, courbée sous l’amer chagrin d’un amour méconnu. Au bas, sur le pli de la robe, s’ébattent et se becquètent deux colombes: inutile offrande qui n’a pas désarmé Vénus!
Jamais Pradier, qui à l’exemple des anciens n’aime pas à troubler la beauté des traits par l’expression de la joie ou de la douleur, n’a fait une physionomie plus significative: ordinairement il concentre la vie dans le torse, qui est pour lui le principal du corps humain. La prédominence de la tête sur le reste du corps est un sentiment spiritualiste et chrétien ignoré de l’antiquité, et Pradier est un payen pur, adorateur de Zeus, d’Hêrè, de Poseidon et surtout d’Aphrodite.
Cette fois, comme la draperie couvrait les portions qu’il excelle à rendre, il a donné plus d’importance au masque, et la pensée en crispe les sourcils d’airain; du reste, Sapho, la grande poétesse, méritait bien l’honneur qu’on logeât une idée sous son front, et le sculpteur lui a laissé assez de beauté pour rendre incompréhensible le saut du rocher de Leucate.
Si l’illustre cothurne-bleu ressemblait à cette figure, Phaon a été bien imbécile et bien fat.
Cette statue demi-nature, si elle était convenablement oxydée et vertdegrisée par un séjour prolongé sous la terre ou dans la mer, qui lui donnerait la patine antique, pourrait passer pour une des œuvres du beau temps de l’art grec ou romain, et se paierait des prix incalculables.
La statuette de M. de Belleyme, bien posée, bien drapée et très ressemblante, est une miniature sculpturale qui aurait dû, selon nous, être plutôt coulée en bronze que taillée en marbre; le paros et le carrare, dans de si petites proportions, prennent des airs de sucre, et les parties évidées ou minces deviennent d’une transparence qui nuit au modelé par l’impossibilité où elle met les ombres et les clairs de s’établir avec leurs valeurs réciproques.
M.Clesinger a débuté l’année dernière d’une façon si remarquable qu’on pouvait craindre pour son avenir, soit une réaction du public, soit une impuissance de l’artiste à atteindre un succès pareil. Du premier coup ce sculpteur, inconnu la veille, s’était assis parmi les maîtres célèbres. Sa femme piquée par un serpent, que les Ophiologistes eussent été bien embarrassés de définir et de classer, avait fait révolution. De nombreux groupes s’ameutaient autour de la gracieuse agonie de ce marbre palpitant, de cette Cléopâtre moderne en proie à un mystérieux aspic et dont un bracelet de Fossin ou de Froment Meurice cerclait le bras nu. Sous la mollesse abandonnées des lignes flamboyait une certaine ondulation michel-angesque de contours qui dénotait une vigueur peu commune et séparait nettement l’auteur des statuaires de boudoir.
Peut-être cette femme couchée, avant la morsure du serpent, ou en même temps, si vous voulez, avait reçu un baiser; mais c’était un de ces âcres baisers de la passion dont parle Saint- Preux, et non une de ces distraites caresses du libertinage ou de l’ennui. Cette volupté si violente et si furieuse que ses spasmes ressemblaient à la mort à s’y tromper et en prenaient la chasteté, fit un effet inattendu et général. On s’étonne de voir ainsi le marbre s’agiter dans sa blancheur froide et glaciale, et faire impression sur la foule comme la plus chaude peinture. En face de cette figure on se demandait avec inquiétude, en pensant au salon prochain: Est-ce un premier ou un dernier moi ? Vient-elle d’une de ces natures qui se vident en une fois dans un chef-d’œuvre unique, et tarissent leur trésor par une largesse impossible à recommencer ? On a vu plus d’une fois des hommes de talent qui n’avaient au ventre qu’un mot, qu’une page, qu’une partition, qu’un tableau, qu’une statue, et forcés ensuite de garder le silence ou de se répéter, pâles contre-épreuves d’eux-mêmes. Ou bien est-ce un nouveau filon qui s’ouvre, une veine opulente que l’artiste puisse poursuivre dans sa gangue, avec chance d’en extraire des œuvres remarquables et nombreuses ? La femme au serpent est-elle un accident heureux ou le résultat normal d’une riche organisation ?
La Bacchante a résolu victorieusement la question. Cette statue est le digne pendant de la Femme piquée par un aspic. Dans cette œuvre nouvelle, M.Clesinger a su rester fidèle à sa nature sans se répéter. Il a fait simplement ce qu’il aime et ce qu’il sent. Un artiste moins bien doué aurait pu essayer cette fois de prendre un autre chemin de l’art au lieu de continuer bravement sa route. C’est ainsi qu’on perd du temps et qu’on n’avance pas. Tout homme d’ailleurs a un type intérieur qu’il reproduit sans cesse. Chacun frappe sa monnaie à son coin; — l’œuvre des maîtres même les plus illustres n’est guère que le développement plus ou moins déguisé d’une idée mère unique; et la recherche outrée de la variété montre un esprit plus curieux qu’artiste; le beau n’a pas besoin d’être neuf: des nuances de style, de caractère et de détails suffisent à lui donner de la diversité et de l’intérêt, et puis il ne sort des choses que ce qu’elles contiennent. Il ne jaillit pas de vin d’une barrique d’eau, et les pommiers ont toujours produit de fort mauvaises oranges quand cette fantaisie les a piqués de ne pas se répéter à la récolte prochaine.
M.Clesinger a donc très bien fait de ne pas se laisser aller à cette coquetterie d’antithèse plus satisfaisante pour la critique que pour l’art, de nous donner, après une figure nue couchée et convulsive, une figure voilée debout et froide.
Sa Bacchante, pour l’œil comme pour l’esprit, est bien la sœur de sa Femme piquée, sœur reconnaissable, mais différente, comme doivent l’être les œuvres des natures originales. Dans l’une, c’est l’ivresse, ou, si vous le préférez, la douleur de la volupté; dans l’autre, c’est le pur délire orgiaque, la Ménade échevelée qui se roule aux pieds de Bacchus, le père de liberté et de joie.
En proie à son Dieu, les veines gonflées par la double pourpre de la vie et de la vigne, le cerveau plein du vertige sacré, la folle bacchante laisse aller au hasard ses bras dénoués, sa tête qui vacille sur un oreiller de cheveux et de pampres.
Un puissant spasme de bonheur soulève par sa contraction l’opulente poitrine de la jeune femme et en fait saillir les seins étincelants avec une ligne d’une audace étrange et d’une violence superbe, qui rappellent la fière statue de la Nuit, au tombeau des Médicis.
Le torse ainsi jeté en avant par les reins qui se cambrent et la tête qui se renverse, prend la lumière d’autorité et accapare l’attention, malgré la beauté des autres formes et la souplesse chiffonnée de la draperie qui écume en blancs flocons autour des membres inférieurs; en effet, cette poitrine qui halète sous le dieu invisible qui la presse, ces contours si fermes et si pleins qu’ils semblent près d’éclater, ces muscles souples et forts tressaillant sous cette chair drue que saisit la fraîcheur de l’air et que brûle un feu intérieur, arrêtent invinciblement le regard et à juste droit, car c’est un des plus beaux morceaux de la sculpture moderne pour l’invention de la pose, la hardiesse des lignes et la chaleureuse vigueur de l’exécution.
Personne aujourd’hui ne tordrait mieux que M. Clesinger, sur ce lit de feuillages où il baigne sa bacchante, ce corps jeune et vigoureux qui, dans ses brusques élans, rebrousse les pampres, foule les grappes, et fait jaillir des raisins écrasés le généreux sang de la vigne.
Une seule chose nous déplaît dans ce beau morceau: c’est un bout de la draperie ramenée malheureusement sur le haut de la cuisse, où elle forme des cassures de plis et des bouillons d’un style équivoque. Si ce malencontreux chiffon est là dans des idées de pudeur, il aurait dû laisser cette fonction morale à la feuille de vigne sacramentelle d’autant qu’il n’y avait qu’à se baisser pour en prendre. Les plus belles feuilles du monde se découpent tout auprès dans le marbre, et ne demandent pas mieux que d’égarer par là une de leurs vagabondes guirlandes. M. Clesinger fera bien d’abattre ce pli désagréable. L’art nu est chaste.
Outre sa Bacchante, M. Clesinger a exposé trois bustes de femme, un entr’autres, celui de Mme de L., où il a su, comme dans celui de Mme S., tant admiré au Salon dernier, concilier la ressemblance avec un certain arrangement mythologique et pompadour, qui en font à la fois des portraits charmans et des bustes délicieux, intéressans par eux-mêmes. Il est difficile d’amollir à un tel degré la plus résistante des matières. M. Clesinger ne taille pas le marbre, il l’estompe, et ses bustes sont des pastels. La gaze joue autour des gorges découvertes légère et transparente, les rubans laissent flotter leurs bouts satinés, les roses pompons s’effeuillent dans les cheveux, sur lesquels a neigé un œil de poudre: on dirait des Latour sculptés. Ces têtes, types de beauté féminines, que M. Clesinger pétrit comme en se jouant, montrent combien la grace est aisée à la force.
M. Lescorné nous a représenté la douleur de Clytie dans un marbre touchant et gracieux. En ce temps où l’on a bien le droit d’avoir oublié sa mythologie, nous rappellerons en peu de mots l’histoire de cette infortunée: Clytie était fille, selon les uns, de Téthys et de l’Océan; selon les autres, d’Eurynomè et d’Orchamus roi de Babylone. Elle fut aimée d’Apollon qui la trahit pour sa sœur Leucothoé. Clytie, pour se venger, dénonça cette intrigue au roi; Leucothoé fut enterrée vive et le Dieu ne voulut pas pardonner à sa première maîtresse la perte de sa nouvelle conquête dont le corps fit pousser l’arbre à baume. Clytie inconsolable se laissa mourir, tout en suivant du fond de l’ombre où il l’abandonnait la course de son lumineux amant. Sa tête allanguie se tournait toujours vers le disque étincelant, pour ne pas perdre une de ses évolutions. Phoebus, Apollon, enfin ému de tant de douleur et d’amour, changea Clytie en tournesol, et la fleur, animée par le cœur de la femme, continue encore aujourd’hui sa muette adoration.
La tête de Clytie est charmante, elle semble baigner dans la lumière et s’enivrer d’un rayon comme d’un baiser. Le soleil, moins cruel peut-être à ce moment-là, oublie qu’il est un astre pour se souvenir qu’il était un amant: les bras se croisent sur sa poitrine comme pour y concentrer l’émotion, tandis que le reste du corps, énervé par cette sensation suprême, ploie et s’affaisse le long d’un tronc d’arbre qu’entourent déjà les larges feuilles du tournesol. Le dieu a pardonné, la métamorphose commence.
C’est une idée singulière et touchante de l’antiquité que celle des métamorphoses. Presque toutes ces charmantes mortelles qui faisaient descendre les dieux de l’Olympe ont eu une fin précoce et fatale, soit que l’argile humaine ne pût soutenir le contact de ces êtres célestes saturés de nectar et d’ambroisie, soit que le dieu ne voulût pas laisser la vieillesse hideuse flétrir cette beauté honorée de ses caresses. A l’heure marquée par le destin, la métamorphose épargne à ces corps divinisés par de hautes amours les horreurs de la dissolution. Ce que le dieu a aimé ne devient jamais un cadavre, et l’habitant de l’Olympe semble n’avoir pas été ingrat lorsqu’il a fait de son ancienne maîtresse un arbre, une fleur, une fontaine, un parfum. La mortelle favorisée rentre dans la douce vie universelle et ne descend point dans les mornes profondeurs de l’Hadès; ainsi Clythie (sic) peut encore satisfaire son noble amour et se tourner vers la lumière depuis l’aurore jusqu’au soir.
Cette statue, pleine de grâce et de sentiment, ne laisse rien à désirer, qu’un peu plus de rendu et d’accent. Certaines attaches sont trop mollement indiquées; l’exécution, çà et là, est un peu ronde, mais c’est un défaut qui peut être réparé par huit jours de travail. M. Lescorné a le ciseau souple et fin, et, sans nuire à la délicieuse expression de langueur de sa figure de Clytie, il pourra lui donner plus de fermeté.
FEUILLETON DE LA PRESSE
du 25 avril 1848.
SALON DE 1848
3eme article
SCULPTURE
M. Daumas nous présente, sous le nom de Victorina, une figure colossale en plâtre, d'un aspect mâle et sévère. Cette Victorina, d'après la notice insérée au livret, appartenait à une puissante famille de la Gaule. Elle jouissait d'une haute influence, et les historiens primitifs racontent qu'elle fit élire plusieurs empereurs. Pour elle-même, elle avait refusé le pouvoir. La présence de Victorina dans les camps, de largesses faites à propos, et plus encore le respect inspiré par son dévoûment, la firent surnommer la Mère des camps. A ces causes originelles de son influence, Victorina joignait l'autorité d'une ame ferme et virile, d'un esprit étendu, capable des résolutions les plus élevées et dont les inspirations furent bientôt écoutées comme des oracles.
Sans nous arrêter à la valeur plus ou moins historique de ces lignes, admettons, c'est au moins l'intention qu'indique son plâtre, que dans la statue de Victorina, M. Daumas ait voulu faire la personnification de ces héroïques femmes du Nord, gauloises ou germaines, dont parlent César et Tacite.
Les barbares avaient sur la femme des idées toutes différentes de celles qui régnaient dans le monde grec et romain où la compagne de l'homme n'était guère considérée qu'au point de vue plastique ou reproductif. La femme sous le rapport moral est un produit de la Barbarie et du Christianisme. La civilisation de l'Antiquité ne la connut pas.
Pour les peuples à demi-sauvages qui habitaient sous les ombres impénétrables des Ardennes et de la Forêt-Noire, pour les hordes cachées dans les profondeurs des immenses nuits cimmériennes, la femme avait quelque chose d'auguste, de sacré et de divin: c'était en quelque sorte l'âme et la pensée visible au-dessus des brutalités de l'action et de la force physique, leurs paroles semblaient fatidiques et les décisions importantes ne se prenaient pas sans leur conseil.
Ces Gauloises en qui résidait l'autorité morale de la nation, ne ressemblaient ni aux Romaines, ni aux Grecques, tièdes statues dont on aurait peint les cheveux et les paupières. Elles avaient leur beauté à elles faite pour surprendre l'Italie et la Grèce: c'étaient de femmes de haute taille, au grand front éclairé par la pensée et baigné par deux fleuves de cheveux blonds, au nez impérialement aquilin, aux prunelles couleur de mer ou couleur d'acier, aux joues unies et roses comme la neige, sous un reflet d'aurore boréale, au col onduleux et souple, à la poitrine arrondie et blanche comme celle du cygne, aux bras superbes et puissans; un mélange de grace et de vigueur, d'où l'assurance virile n'excluait pas la délicatesse féminine; la feuille dentelée du chêne remplaçait sur leurs tempes veinées d'azur les couronnes de rose, de lierre et de myrte! une tunique courte se serrait à leurs flancs, sous un cercle d'or, et elles apparaissaient grandes, belles et fortes, au milieu des guerriers farouches appuyés sur leurs francisques ou leurs framées aux carrefours mystérieux des forêts druidiques.
Telles ont été les prototypes de ces héroïnes de l'Edda, des Niebelungen et des grands poètes du Nord, de ces beautés de neige aux yeux de bleu de glace qui s'échappent de quelque tour d'argent au bord de la Baltique, sur les ailes d'un cygne ou d'un vaisseau magique, en compagnie d'un Siegfried ou d'un Sigurd quelconque.
De ces nobles femmes, la race n'existe presque plus dans notre France, devenue presque un pays méridional par la conquête romaine, l'invasion rapide des Sarrasins, et ce mouvement de reflux qui attire vers le Nord les nations allanguies de l'Orient comme autrefois le mouvement de flux poussait vers le soleil les hordes polaires sur leurs banquises flottantes. Le type en est mieux conservé en Allemagne, et de gaulois en quelque sorte est devenu germain. Cornélius, ce grand peintre qui ne sait pas peindre, l'a pressenti et rendu avec bonheur dans les illustrations sauvagement puissantes et férocement héroïques des Niebelungen, cette Iliade de glace et de granit composée de blocs versifiés.
La figure de M. Daumas est bien campée, d'une belle et grande tournure elle tient à la main des couronnes qui symbolisent la part qu'elle a eue à l'élection des chefs, on pourrait la prendre au premier aspect pour la personnification de quelque austère vertu républicaine. L'exécution en est ferme, sérieuse et solide. — Nous ne ferons à la Victorina qu'un reproche: elle est trop brune, sa chair, ses formes sont celles d'une femme à cheveux noirs. Les muscles de ses jambes nerveuses et dures n'ont jamais joué sous une peau blanche. Le type blond peut se produire, même en plâtre, par une certaine ampleur ondoyante, des nerfs plus enveloppés, un épiderme plus satiné et plus poli, quelque chose de long, de soyeux dans la chevelure, la hanche large et la taille mince, une certaine exagération du type féminin dont la blonde est la représentation par excellence, car la brune n'est qu'un homme adouci.
Une des victimes ordinaires du jury, M. Maindron, a exposé un groupe colossal de sainte Geneviève arrêtant Attila par ses prières et sauvant la ville de Paris. M. Maindron, qui a beaucoup travaillé incognito, grace à l'inique tribunal renversé en février, est connu surtout par une statue de Velleda qui a échappé, on ne sait comment, à la proscription, et qui, à l'heure qu'il est, coupe le gui du chêne avec sa faucille de marbre sous les marronniers du Luxembourg. Cette élégante figure a suffi pour démontrer l'injustice de ces tortionnaires de l'art et faire casser de confiance leurs jugements antérieurs.
Attila, si les portraits que les historiens ont tracé de lui sont exacts, n'avait pas la stature gigantesque que lui donne M. Maindron; il était petit, trapu, le regard louche et le poil rare. Le profil n'est pas gracieux et le statuaire a bien fait de ne pas s'y conformer. Son Attila écaillé, imbriqué, coiffé d'un casque fantastique, hérissé d'armes féroces, donne assez bien l'idée de celui que les peuples tremblans appelaient le fléau de Dieu et derrière lequel couraient, sur leurs maigres cavales, les innombrables hordes du Nord, incendiant les bois, tarissant les fleuves, enterrant les cités, et laissant les déserts après elles.
La sainte Geneviève a de la suavité et de l'onction, et le barbare s'arrête bien, surpris et repoussé par une force inconnue, par l'irradiation de la grace et l'effluve de la prière.
Nous n'aimons pas la façon dont certains contours sont bridés; les cheveux, les draperies se détaillent trop par lanières et donnent quelque chose de sec à l'aspect général: mais c'est un défaut qu'il est facile de faire disparaître au marbre.
Avec son Attila, M. Maindron a exposé un buste de M. d'Espagnac, fin de modelé et ressemblant.
Quatre jolis vers de M. Desplaces ont servi de thème à la rêverie de M. Jouffroy:
Elle rêve, mais rien ne trouble sa pensée;
Elle ignore la vie, elle ignore l'amour.
Que sait-elle? La rose en guirlande tressée,
Les chants d'oiseau, l'azur du jour!
Ceci se traduit en marbre par une jeune fille dont les formes virginales retiennent encore quelque chose de l'enfance, et ont ce charme indécis des premiers jours du printemps. C'est la lueur vague et tendre d'une aurore de beauté. M. Jouffroy excelle à rendre ce passage difficile de l'adolescence à la jeunesse, cette limite extrême où la fleur va se transformer en fruit, où l'enfant va devenir femme. La jeune fille confiant son secret à Vénus a déjà fait voir l'habileté du statuaire en ce genre. La Rêverie soutiendra honorablement la réputation de ses aînées; quelques lourdeurs dans certaines parties contrastent avec la délicatesse du reste. Rien n'est plus facile à corriger que les fautes en plus. Dans le marbre, on peut ôter et non remettre. La tête exprime suffisamment le motif qui a servi de prétexte à cette gracieuse étude d'une chaste nudité.
Une composition d'un aspect original dans sa sévérité funèbre, c'est le tombeau de deux Polonais par un troisième Polonais, M. Ladislas Oleszczynski. Deux vieillards, séparés par un ange qui étend une de ses ailes sur chacun d'eux, dorment fraternellement côte à côte de ce froid sommeil dont on ne se réveille pas. L'un est le général Kniaziewicz, et l'autre le sénateur-poète Niecemvicz, auteur de chants historiques et nationaux, dont nous avons traduit autrefois un morceau, vers par vers, sur une traduction interlinéaire latine, avec une exactitude qui doit rendre bienveillante pour nous l'ombre du vieux rimeur slave et nous permet de nous arrêter sans crainte devant son tombeau. Ces trois statues, exécutées en pierre, dénotent chez M. Ladislas Oleszczinski un talent vrai et naïf: les corps ont bien l'affaissement cadavérique, les manteaux se drapent sépulcralement en plis de suaires; mais sur les faces aux yeux fermés, aux traits placides, une expression d'espérance sereine et de repos parfait corrige ce que ces deux figures, d'une réalité saisissante, pourraient avoir de trop sinistre ou de trop effrayant.
Ce monument commémoratif, élevé par l'émigration polonaise, sera placé dans l'église de Montmorency. Que la longue nuit ne soit pas trop ténébreuse, trop triste aux deux vieux amis sous ce tombeau sculpté par un compagnon avec les deniers de l'exil! Qu'ils reposent en paix leurs têtes blanchies sur cette poignée de terre de Pologne, que les bannis vivans répandent sur leurs frères morts pour faire à leurs os l'illusion de la patrie!
Puisque nous en sommes aux sujets funèbres, parlons du Deuil de M. Gayrard père, figure sépulcrale dont la place est marquée pour pleurer éternellement sur un tombeau. Les draperies, d'un style large, retombent autour d'un corps dont on craint de deviner les effrayantes maigreurs et les mains se plongent désespérément sous le pan rabattu d'un capuchon pour essuyer des yeux invisibles et probablement vides.
Pour nous distraire de ces sombres impressions, jetons les yeux sur un charmant groupe miniature de M. Pascal, intitulé: " Laissez venir à moi les petits enfans." Sinite parvulos venire ad me. Ce n'est pas le Sauveur lui-même qui prononce ces douces paroles, c'est un pauvre religieux, un vieux moine qui les fait dire à son divin maître par la bouche d'ivoire du crucifix à deux petits enfans qui se penchent dévotement pour baiser le céleste fils supplicié, celui qui ne méprisa jamais les simples et les humbles de cœur. Rien n'est plus charmant et plus tendre que cette miniature de marbre. Le religieux est plein d'affabilité sénile et d'onction. Les petits bonshommes respirent la foi la plus naïve. Comme celui qui baise le crucifix se penche avec respect, faisant hausser sa courte chemise par l'inflexion de son corps, et comme l'autre attend son tour dans une impatience admirative, curieux lui aussi de coller sa bouche à la plaie du Sauveur!
Malgré son exiguïté, ce marbre est large d'exécution, et montre chez M. Pascal tout le talent nécessaire pour la sculpture de grande dimension: ce que nous disons là n'est pas pour rehausser le mérite des figures colossales qui peuvent être petites, tandis que les figures hautes de quelques pouces sont grandes; mais quelques gens s'imaginent que les proportions augmentent beaucoup le mérite des choses.
M. Oudiné, d'après Apulée le divin conteur, nous montre la pauvre Psyché que le fleuve sombre a rejetée évanouie sur ses bords, craignant d'offenser l'Amour et peut-être d'allumer ses froides ondes au contact de ce corps charmant. L'aimable fille est là couchée sur ses ailes qui se replient; son beau corps assoupli et pâmé s'infléchit légèrement; ses bras se dénouent, ses mains s'ouvrent avec langueur; la respiration ne soulève plus sa gorge immobile; elle a toute la grace de la mort sans l'effroi qu'elle inspire.
Cette statue, de dimension moyenne, a du charme et de la jeunesse. L'expression de douleur et d'abandon de la tête est délicatement sentie sans être marquée de façon à troubler la simplicité du marbre. Les mains et les pieds sont d'une élégance exquise et vraiment faits pour les baisers de l'amour. — M. Oudiné a dans sa statue, rendu aussi vraisemblable que possible, la jalousie de Vénus.
La Berthe, mère de Charlemagne, drapée avec goût et d'une tournure majestueuse, est un morceau de décoration très convenable, et tiendra honorablement sa place parmi les illustrations féminines qui doivent peupler le Luxembourg.
Une tête charmante et devant laquelle tout autre qu'un critique forcé de jeter au moins un coup-d'œil à cinq mille objets d'art resterait en contemplation des heures entières, c'est la Villanelle de M. Diébolt. Il est impossible de voir un profil plus fin, plus pur, plus régulier, une sérénité plus candide et plus douce. La coiffure est ajustée avec une grace parfaite et encadre à merveille la coupe du front. Nous avions déjà vu ce délicieux buste à l'exposition des envois de Rome, et nous l'avons retrouvé avec plaisir.
Les mêmes qualités d'élégance, de suavité de lignes et de perfection tranquille dans le travail recommandent la Sapho au rocher de Leucade.
Une heure de la nuit, par M. Pollet, surprend tout d'abord pour la singularité hardie de la pose. — Cette Heure, chose peu croyable pour une heure sculptée, vole comme une allégorie de plafond. Ses pieds ne portent sur rien, elle est littéralement suspendue en l'air. La légèreté inouïe de cette pose s'harmonise bien avec les formes gracieuses et frêles de ce corps juvénilement maigre; M. Pollet a employé autant d'habileté à faire tenir sa statue dans cette attitude improbable que les jongleurs indiens qui s'asseoient sur le vide et restent dans cette posture sans que rien paraisse les soutenir. L'Heure tord ses bras au dessus de sa tête et se cambre avec un mouvement de volupté paresseuse et endormie comme si le sommeil lui jetait déjà sa poudre d'or dans les yeux, et ses pieds mignons, rejetés en arrière comme des pieds d'oiseau, nagent dans l'air bleu de la nuit; un bout de draperie diaphane qui voltige autour de l'aérienne figure et laisse traîner à terre l'extrémité de la frange, explique à la raison ce vol que l'œil ne saurait comprendre.
Nous ne savons si les lois de la statique permettraient d'exécuter en marbre l'Heure de la nuit de M. Pollet, mais on la pourrait certainement couler en bronze: une armature antérieure et un contrepoids dans le socle lui donneraient toute la solidité désirable. Si l'œuvre de M. Pollet n'avait d'autre mérite que celui d'être un tour de force, nous nous y serions arrêté moins longtemps, bien que dans un art aussi borné que la sculpture la nouveauté vaille qu'on en fasse cas pour elle-même; mais sa figure très fine de modelé montre une étude intelligente et curieuse de la nature. Quelques misères très vraies du reste, et un peu trop parisiennes peut-être donnent à cette jolie figure une sveltesse un peu souffreteuse, et qui rappelle les héroïnes phtisiques de Novalis. La sculpture est assez ordinairement robuste pour qu'on lui passe, pour une fois, un caprice de gracilité aristocratique et d'élégance poitrinaire.
Les trois statues de la fontaine qui épanche ses eaux vis à vis de la Bibliothèque, rue Richelieu, ont rendu populaire le nom de M. Klagmann: Paris ne possède en effet rien de mieux en [*ce] genre. Tout en restant dans les conditions architecturales et ornementales, M. Klagmann a su être vrai et naïf. Cette année, il se présente avec un bas-relief en marbre de Saint-Béat, destiné à décorer le maître-autel de l'église Saint-Cyr, à Issoudun. Ce sont des enfants qui tiennent dans leurs mains les attributs de la passion. Le contraste qui résulte de ces petits bras innocens et des instrumens de torture dont ils sont chargés, tels que le marteau, les clous, la couronne d'épines et les tenailles, est heureusement rendu: on voit dans la physionomie de ces bambins une grande envie d'être graves et tristes, mais, au fond, ils ne peuvent s'empêcher de songer, avec l'insouciante légèreté de leur âge, que ces attributs feraient de bien beaux joujoux.
Les artistes espagnols, passés maîtres en l'art de frapper vigoureusement les imaginations, et ceux qui ont le mieux compris la douloureuse poésie du christianisme, emploient souvent cette antithèse: Jésus enfant, endormi sur la croix, ou souriant coiffé d'une couronne d'épines, ou dans un jeu mélancoliquement prophétique, s'amusant des objets qui plus tard serviront à son supplice, est un sujet fréquemment traité par Murillo et par ces peintres de la Péninsule d'un catholicisme si profond et si sincère: ces tableaux, quel que soit leur mérite d'exécution, ont toujours un côté saisissant et simplement dramatique qui attache même lorsque la peinture est défectueuse.
Le buste de M. E. de G. a le mérite d'une ressemblance parfaite. Mérite rare, car cette physionomie calme et fine, qui cache beaucoup de feu sous une apparence froide, et de profondeur sous un air de jeunesse, est certes des plus difficile à rendre. Essayée plusieurs fois, on peut dire que jusqu'à présent elle n'a pas été complètement réussie.
Ottin n'a exposé cette année qu'un buste colossal et surhumain de M. de Prony: ce buste se recommande par une expression singulière de force et de puissance intellectuelle, un masque vigoureusement fouillé, mais peut-être le statuaire, cédant à des préoccupations phrénologiques, a-t-il un peu exagéré les protubérances qui bossèlent ce front et ce crâne démesuré sous sa crinière léonine.
L'Haïdée de M. Husson a bien le caractère d'innocence passionnée, d'adorable ignorance, de candeur amoureuse que lord Byron a donné à la fille du pirate Lambro, sa plus charmante création féminine, "comme une jeune colombe elle vole à son jeune ami!" Le marbre de M. Husson donne de ces vers délicieux une traduction plus exacte que celle d'Amédée Pichot ou de Benjamin La Roche.
S'il existait dans notre langue, si peu faite pour rendre l'expression plastique, des mots suffisamment variés, nous parlerions plus en détail de plusieurs œuvres qui le mériteraient assurément; mais il est difficile de faire sentir avec des phrases les différences, les variations de ce thème unique, une figure debout, assise ou couchée: quelque effort que nous fassions pour rendre les poses, les inflexions des lignes, le balancement des attitudes, l'ondulation des contours, la variété des profils, nous ne nous flattons pas d'y réussir indéfiniment. Aussi nous contenterons-nous de mentionner avec approbation la Petite Femme couchée, statuette en plâtre de M. Huguenin, la Bacchante, statuette en bronze de M. Jaley, le Saint Marcoul guérissant des Ecrouelles, de M. Bion, l'Eve tentée marbre de M. Van der Ven, la Bacchante faisant danser son Enfant, de Schœnewerck, la statuette de Pie IX et le buste de Mlle Mars de M. Barre, que tout le monde connaît, le buste de Mme Victor Hugo, par M. Vilain, d'une ressemblance parfaite et d'une exécution très naïve et très consciencieuse; le petit groupe en bronze d'Hercule étouffant Antée, par Etex, énergique étude; Ravaude et Mascareau, étude de chiens de M. Frémiet, et un mouton très naïf en bronze de Mlle Rosa Bonheur.
Nous oublions sans doute encore beaucoup de bonnes choses, cependant nous pensons n'avoir rien passé qui eût une signification particulière. Le talent est aujourd'hui une chose commune en sculpture, qui ne suffit plus à faire distinguer un artiste.
Nous devons sans doute à l'absence du jury le plaisir de pouvoir admirer le cadre ornemental et les nids d'oiseaux de M. Lechesne. Ces estimables juges les eussent très probablement repoussés, comme ils firent il y a quelques années, du délicieux miroir de Mlle Fauveau, sous le prétexte spécieux "que ce n'était pas de l'art."
M. Lechesne est né, comme M. Toussenel, avec l'amour désordonné des oiseaux et des bêtes; seulement, ce dernier les chasse et les décrit, et le premier les modèle et les sculpte. Aucun naturaliste, aucun observateur n'a poussé la science ornithologique au même point que M. Lechesne; il sait tout ce qui se passe dans les nids et sous la feuillée. Le chardonneret est son ami intime; le rouge-gorge n'a pas de secret pour lui; le rossignol lui conte ses peines de cœur, il fait avec la pie bavarde de longues conversations; le pivert et le moineau franc viennent frapper du bec à son carreau pour le tenir au courant des commérages de la forêt et du toit; la grave cigogne debout sur une patte, lui tend sa serre en guise d'affection; il n'est pas jusqu'aux tristes oiseaux de nuit, au grand-duc et à l'orfraie, qui ne fixent sur lui, avec un regard bienveillant, leurs jaunes prunelles de chat et ne secouent de contentement, en leur présence, leurs aigrettes en forme d'oreilles.
Dans l'admirable cadre qu'il expose, M. Lechesne a écrit à travers un enroulement de folles brindilles de vigne, un délicieux poème qui renferme la vie complète de l'oiseau; ici il chante, sa petite gorge enflée et son bec ouvert comme la bouche d'un ténor d'opéra, l'hymne joyeux du printemps et les premières amours. Là, il lustre sa plume, se toilette et se fait beau; sur une autre branche, il se pend par un pied, se balance, fait craquer ses articulations et se livre à cette gymnastique naturelle que l'homme dédaigne seul.
Plus loin, il picore soit une baie, soit un insecte, ou bien il secoue son plumage après un bain de rosée, et pelotonné en boule, se chauffe paresseusement au soleil. Le rameau ornemental fait encore une évolution, et le drame se complique. Voici les luttes avec les rivaux, les triomphes amoureux, les palpitations d'ailes, les frémissemens de gorge, les baisers bec à bec; puis, là-haut, au point où les branches de la guirlande se rencontrant forment un bouquet de feuilles plus touffu et plus ombreux, l'amour, la famille, la couvée, les petits couverts de duvet, qui tendent des cous raides et des becs affamés. — C'est charmant, mais M. Lechesne, qui n'est pas un poète menteur, un faiseur d'idylles sans loup, à la façon de M. le chevalier Florian, n'a pas voulu tromper ses amis les oiseaux et leur inspirer une fausse confiance.
Il a fait, parmi ces feuilles, si délicatement découpées, frétiller le lézard goulu, ramper le serpent à l'haleine musquée, au regard fascinateur, et ça et là des coquilles brisées, un œil clos, des plumes arrachées, une aile qui pend, montrant que cette vie aérienne, qui paraît si libre et si heureuse, a aussi ses périls et ses misères, et que, oiseaux ou femmes, tous les êtres charmans ont à redouter les replis froids, visqueux et livides. Ces vilaines bêtes ne savent pas voler, mais elles savent ramper, et c'est la même chose. Il n'en faut pas davantage pour arriver à tuer le bonheur dans son nid, si haut qu'il se perche.
Jamais bijou de reine n'a été exécuté avec autant de perfection que ce cadre. Cellini avouerait ces feuillages, et n'aurait pas fait ces oiseaux. C'est le modelé le plus tendre uni à la ciselure la plus précieuse, un chef d'œuvre qu'il faudrait tirer en ivoire, en argent, en or, si quelque matière pouvait être plus précieuse que le plâtre ainsi travaillé.
Le Nid et le Combat d'oiseaux, groupes en terre crue, intitulés Amour et Jalousie, sont au-dessus de tout éloge: c'est la nature surprise à son meilleur moment.
Finissons par la belle coupe en argent repoussé représentant l'Harmonie dans l'Olympe, par M. Vechte. L'auteur de ce magnifique vase tant admiré l'année dernière, M. Vechte, est digne de prendre place parmi ces merveilleux ciseleurs de la Renaissance italienne et allemande, si pleins d'invention, de goût et de style, qui, à toute la fougue imaginative de l'artiste, savaient joindre la patience d'exécution de l'ouvrier.
FEUILLETON DE LA PRESSE
du 26 avril 1848.
SALON DE 1848
4eme article
PEINTURE
Une des principales curiosités qui préoccupaient les visiteurs du Musée en montant les marches du grand escalier par lequel on arrive aux salles d’exposition, c’était de voir de quelle manière le jury de placement, composé d’artistes, aurait, cette fois, distribué les tableaux. Nous avouons avec regret que l’amélioration ne nous a pas paru sensible, et même nous avons été surpris de trouver aux places les plus lumineuses, sous les jours les plus favorables, des toiles de la plus grande faiblesse et indignes d’un tel honneur, tandis que des œuvres remarquables et signées de noms justement illustres étaient reléguées dans des coins obscurs.
On nous a donné pour explication que l’on avait fait exprès de mettre en lumière ces tableaux mauvais ou détestables pour en faire mieux ressortir le ridicule. Ceci est bien fin, et le spectacle de l’ilote ivre nous semble en fait d’art d’une érudition républicaine trop antique. Colloquer des croûtes aux endroits les plus visibles et les plus honorables, pour dégoûter le public de la mauvaise peinture, c’est bien Spartiate. Toutefois nous aimerions mieux ce raisonnement un peu compliqué, que le sentiment, hélas ! trop naturel, qui pousse les majorités à faire des choix médiocres, concessions honteuses à la nullité générale. Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’Envie a pris le masque de l’Egalité, mais à travers le carton fardé l’on aperçoit les yeux louches et injectés de fiel du monstre. Admettons plutôt que dans un trouble et une hâte que les circonstances rendent très concevables, les tableaux ont été accrochés à peu près au hasard, et selon la dimension des cadres.
Ce que l’on appelait jadis la peinture d’histoire n’existe pour ainsi dire plus, du moins à la manière dont l’entendaient David, Guérin, Girodet, Gros, Meynier et les célébrités de l’Empire et de la Restauration: un sujet noble et grave traité d’une façon épique dans un style d’apparat et, sous de grandes dimensions. Les peintres qui s’adonnaient à cet exercice dédaignaient profondément le genre et le paysage: c’est tout au plus s’ils se permettaient quelque portrait historié de souverain ou de haut dignitaire. Les autres artistes et le public regardaient ces maîtres avec une humble terreur; les peintres d’histoire inspiraient la même vénération somnolente que les auteurs de tragédies: les Français, ce peuple léger, n’ont jamais admiré que ce qui les ennuyait.
Maintenant on est un peu revenu de la peinture historique et l’on pense qu’Andromaque a bien assez pleuré Hector, que Didon doit avoir fini de conter ses aventures, qu’Oreste s’est bien assez débattu contre les furies, et qu’il a eu le temps d’aller s’asseoir sur la pierre Cappautas pour se débarrasser de leurs obsessions. Il fallait d’ailleurs trop de place à ces héros et à ces héroïnes pour déployer leurs torses cotonneux, leurs contours vides et leurs draperies étriquées. Nul aujourd’hui n’est assez bien logé pour céder vingt pieds de muraille à la mythologie, car les peintres d’Histoire tirent tous leurs sujets de la Fable, ce qui sans doute leur a valu leur nom.
Les tableaux de cette dimension sont un anachronisme et un non sens, à moins qu’ils ne soient faits pour une place spéciale, et encore vaudrait-il mieux les peindre sur la muraille même de l’édifice à décorer, soit à fresque, soit à l’huile, soit à la cire. La peinture, selon nous, se sépare naturellement en deux grandes divisions : la peinture monumentale et la peinture de chevalet; la première chargée d’orner les édifices nationaux et publics, les temples de la prière et les temples du plaisir ; la seconde de peupler les galeries et de satisfaire les goûts individuels: l’une, intimement liée à l’architecture, doit viser à la composition, au style, à la couleur sobre, à l’exécution large et simple, et ses proportions s’agrandissent avec celles du monument; l’autre, destinée au déplacement, n’a pas besoin d’exagérer ses cadres. Des dimensions moyennes ou petites lui conviennent mieux. A elle la fantaisie, le caprice, le fini d’exécution, la curiosité du détail, le précieux ou le ragoût de la touche; l’originalité peut s’y déployer librement: c’est de la peinture pour la peinture, de l’art pour l’art.
C’est par la pratique de la peinture murale que les illustres maîtres d’Italie se sont fait ce tempérament mâle, robuste, ces façons hautaines et fières, ce style soutenu, cette facilité dans le grand que nos artistes, plus ingénieux peut-être, plus savans sur l’esthétique, et à coup sûr aussi habiles, mais habitués à la peinture de chevalet, n’ont jamais pu atteindre.
Il y a quelques années l’on ne peignait presque plus sur place en France. Les églises se décoraient, tant bien que mal, au moyen de tableaux faits sans connaissance de l’endroit où ils devaient être suspendus, et qui ne s’adaptaient en aucune sorte aux compartiments de l’architecture. Depuis quelque temps, grace à une plus intelligente compréhension de l’art, la nudité des édifices de Paris commence à se colorer d’un vêtement de peintures murales.
Les chapelles de Saint-Merry, de Saint-Séverin, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Germain-l’Auxerrois, des Jeunes-Aveugles, l’escalier du palais d’Orsay, la bibliothèque de la chambre des pairs et diverses salles de la chambre des députés ont fourni à MM. Delacroix, Chasseriau, Flandrin, Amaury DuvaL, Lehmann, Gigoux, Mottez, Riesener, Roqueplan, Guichard et plusieurs autres des occasions de développer une face nouvelle de leur talent, des qualités qui certes fussent restées enfouies, s’ils s’étaient bornés à peindre sur toile ce qui leur serait venu au bout de leur pinceau. Il faut que dans cinq ou six ans d’ici tous les monumens de Paris, devenu la métropole de la liberté, aient revêtu une robe éclatante de chefs-d’œuvre; c’est à cela que doivent s’employer ces légions de jeunes talens qui s’éparpillent au hasard, ces multitudes de mains habiles qui ne savent où dépenser leur adresse et couvrent les longues galeries du Louvre de toiles que personne n’achète, malgré tout leur mérite. Nous voudrions voir s’organiser, pour l’exécution rapide et parfaite d’immenses travaux destinés à l’ornement des édifices, tels que nous les rêvons pour la vie gigantesque de la République dans l’avenir, des camps, des armées de peintres près desquels les grandes écoles d’Italie, avec leurs nombreux élèves, ne seraient que d’étroits cénacles.
Sans doute l’individualisme en souffrirait et quelques-uns y perdraient leur petite originalité de détail, mais les grandes œuvres sont presque toutes collectives. Personne ne sait les noms de ceux qui ont bâti et ciselé les cathédrales: Raphaël lui-même, malgré sa valeur personnelle, résume toute une civilisation, et ferme un cycle de peintres dont l’entité s’est fondue dans la sienne. Excepté les critiques qui ont fait l’anatomie de cette gloire, peu de gens savent combien de génies s’appellent de ce nom unique. Est-ce à dire que Raphaël a dépouillé ses collaborateurs ? Non. Il les a complétés. Il leur a donné ce qui leur manquait. Isolé, il aurait été aussi grand, mais non aussi vaste. Le monde seul y eût perdu. La pensée est rapide, la main lente, la vie bornée. Plus d’un artiste remonte au ciel sans avoir eu le temps d’écrire la moitié de son secret. Pourquoi ne pas emprunter les doigts qui tracent des figures au hasard attendant une idée venue du cœur ou du cerveau ?
Jamais la connaissance des procédés, le maniement de la brosse et des couleurs, les façons d’empâter et de glacer, tout le côté matériel de l’art, n’ont été plus loin; Venise a été forcée de livrer ses secrets un à un à des questionneurs pressans. La nuit de Rembrandt a été pénétrée, et l’on en sait autant qu’Anvers sur Rubens. Florence et Rome ont été obligées aussi de faire leurs confessions dans l’oreille du père Ingres, et malgré l’air rébarbatif de ses saints, les plaies sanguinolentes de ses Christs et les frocs livides de ses moines cadavéreux, il a bien fallu que l’Espagne catholique livrât sa sombre et riche palette. Murillo a laissé analyser les lèvres pourpres de ses vierges, et Zurbaran les blessures bleuâtres de ses martyrs. On sait tout faire, seulement on ne sait que faire. Ces mains si expertes, ces pinceaux si savans n’ont rien à peindre; et l’on voit ces pauvres artistes en peine errer le long des galeries et se répandre en toutes sortes de fantaisies plus voulues qu’inspirées: le thème à broder de ces mille variations qui sont tout l’art manque évidemment. La République le donnera sans doute; nos pères avaient le symbolisme chrétien auquel les artistes de la Renaissance mêlèrent heureusement le paganisme remis en lumière après un éclipse de plusieurs siècles ; nous autres nous avons la nature inventée il y a tantôt quatre-vingts ans par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève; certes la matière est vaste et l’on peut en tirer bien des sujets; mais la nature est un fait et non une foi, — aussi le nombre des paysagistes remarquables s’est-il accru considérablement, tandis que le nombre de peintres idéalistes diminue de jour en jour, et ce n’est ni faute de talent ni faute de génie car jamais l’école française n’a été plus brillante et plus habile qu’aujourd’hui. Paris est la capitale des arts, et c’est bien à tort qu’on envoie les grands prix à Rome.
Un directeur des beaux-arts qui aurait le pouvoir de l’initiative et l’argent convenable —car le budget attribué à cette importante branche des dépenses publiques est d’une exiguïté ridicule, — pourrait, en utilisant toutes ces forces perdues, faire exécuter des travaux qui montreraient que l’esprit humain n’a pas dit son dernier mot dans les splendeurs de Babylone, d’Athènes ou de Rome. — Par exemple, un édifice serait donné tout entier à peindre à un seul maître, Ingres ou Delacroix , — nous prenons ces deux noms comme deux clairs symboles du style et de la couleur, les deux grandes divisions de l’art; — ce serait une église ou un palais. Le plan général de la décoration conçu, les cartons dessinés et les esquisses peintes par le maître, les élèves et les artistes, que l’admiration ou la similarité rendent ses imitateurs volontaires ou involontaires, se mettraient à l’œuvre et les pans de muraille se couvriraient avec une rapidité merveilleuse de compositions pleines d’utilité où l’inventeur et le coryphée du travail n’aurait que quelques touches à mettre pour les rendre véritablement siennes, et les velouter de cette fleur légère qui ne se pose qu’au moment suprême et à laquelle on reconnaît l’artiste. Cette idée, neuve il y a huit jours, va, tant les choses marchent vite à présent, passer de l’état de rêve à celui de réalité: le Panthéon tout entier vient d’être livré à Chenavard pour être couvert de peintures murales exécutées dans les conditions que nous venons de décrire. Quoiqu’il soit inconnu de la foule, Chenavard est un des plus grands artistes de ce temps-ci, et le seul qui puisse porter, sans être écrasé, la gigantesque coupole qu’on vient de lui mettre sur le dos. Esprit vaste, tête encyclopédique pour ainsi dire, élevé sur les genoux de Michel-Ange, Chenavard a trouvé, comme le robuste Florentin, que la peinture à l’huile était bonne pour les femmelettes, et il n’a pas fait trois tableaux dans sa vie. — Il s’est occupé exclusivement à une chose bien négligée dans la peinture moderne: la composition. — A ceux qui n’ont pas vu ses dessins d’un aspect si magistral, où se meuvent et s’enlacent sans confusion des mondes de figures, nous ne pouvons guère donner une idée approximative du talent de ce grand artiste ignoré aujourd’hui, et qui sera célèbre demain, qu’en les priant de feuilleter chez Hauser les cahiers de gravure de Cornélius, de Schnorr et de Kaulbach.
Ce qu’on a fait pour le Panthéon, où dans des compositions colossales se résumeront toutes les mythologies du monde, et défileront sur des frises cinquante fois plus longues que celles du Parthénon, les panathénées du genre humain, il faudra le faire successivement ou à la fois pour tous les grands édifices de la ville géante, cerveau de l’univers, pour Notre-Dame, pour les Invalides, pour les Tuileries, pour la chambre des députés à qui il faudra bâtir le long du fleuve un palais babylonien plus vaste que le nouveau parlement de Londres, pour le palais de l’exposition de l’industrie, qui ne se contentera plus désormais d’une barraque de planches, pour les salles démesurées que va nécessiter la vie élective et publique, pour les théâtres de l’avenir dans lesquels devront tenir à l’aise vingt mille spectateurs, pour les débarcadères des voies ferrées, lieux imposans et sacrés, d’où partent les veines artérielles qui portent la pensée et la richesse au monde, enfin pour toute cette architecture imprévue que va faire jaillir du sol cette nouvelle religion qui se nomme la liberté et qui durera plus de trois mille ans, nous l’espérons: Comme après l’établissement du christianisme, l’époque où la terre se couvrit d’un blanc vêtement d’églises, suivant l’expression du chroniqueur, le monde affranchi va revêtir une tunique d’édifices splendides, temples de la foi nouvelle, et les peintres ne consumeront plus leurs talens dans de chétives toiles et d’insignifiantes fantaisies.
On pourrait déjà discerner dans l’armée indisciplinée des artistes les généraux de division, les colonels de régiment, les simples chefs d’escouade; tous se groupent naturellement par l’étude, l’attrait, l’admiration ou la conformité de nature; il n’y a pas à l’heure qu’il est plus de dix chefs de file parmi tout ce monde dessinant, sculptant et peignant; nous les nommerions, si nous ne craignions de froisser inutilement des amours-propres qu’on a toujours dit être fort irritables. Chacun dans la marche confuse de cette armée suit son chef de près ou de loin, quelquefois sur la même ligne sans trop s’en rendre compte. Souvent l’on s’écarte du gros de la troupe; mais un regard furtif, jeté sur la bannière qui flotte au-dessus de la foule, rallie bien vite le déserteur involontaire: ainsi chaque drapeau s’avance non pas entouré, mais suivi d’un bataillon fidèle; alors que celui qui le porte s’arrête épuisé ou blessé à mort, la cohorte éperdue et découragée s’égare jusqu’à ce qu’un nouveau guidon lui marque la route.
Ce qui se fait obscurément et pour ainsi dire sans conscience, il s’agit, pour obtenir de grandes œuvres collectives, de le faire avec méthode et en toute connaissance de cause, de régulariser et de systématiser des élémens d’organisation qui existent à l’état confus; d’achever une ébauche de la nature qui, par l’attrait, a déjà distribué les séries et enrégimenté à leur insu les diverses catégories d’artistes.
Il ne faudrait pas borner au arts plastiques cette méthode d’organiser le travail : Lamartine et Hugo devraient faire le plan d’immenses poèmes nationaux et cycliques, des Mahabaratta de cent mille vers, où les poètes qu’ils en jugeraient dignes iraient rimer les morceaux qu’on leur désignerait à raison de dix francs par jour, et concourraient, ouvriers pieux et soumis, à élever d’une assise de plus l’impérissable et glorieux monument vers l’azur ou les brouillards du ciel.
Nous serions, pour notre part, très flatté de sculpter sous les yeux du maître un bas-relief ou une volute ornementale, dans une des chapelles les moins en vue de cette cathédrale littéraire.
Beaucoup de noms célèbres manquent à l’appel. Ingres continue la longue bouderie du saint Symphorien. Nous le déclarons ici coupable du crime de haute trahison envers l’art. Le beau appartient à tous, et nul n’a le droit de l’accaparer pour soi. On devrait forcer le peintre du Plafond d’Homère et du Vœu de Louis XIII à se présenter tous les ans au Salon. Il doit à son pays la vue de ses tableaux.
Delaroche n’expose plus; Decamps, Ary Scheffer, Gleyre, Jules Dupré, n’ont rien envoyé; Couture n’a pas fini son Enrôlement des Volontaires. Isabey a été gagné par le temps. Robert-Fleury se réserve sans doute pour l’année prochaine. Rousseau, Barye et Préault, ces trois martyrs du jury, n’ont pu profiter du bénéfice de la révolution. Le terme de rigueur pour l’admission des envois était passé lorsque les événemens de février éclatèrent. Quant à Delacroix, malgré les travaux qu’il vient d’achever dans la bibliothèque de l’ancienne chambre des députés et qui auraient, certes, excusé son absence, il arrive avec cinq tableaux d’importance et de grandeurs diverses. On doit à M. Eugène Delacroix cette justice que personne n’a été plus fidèle que lui à la cause de l’art. Travailleur infatigable, esprit ardent et progressif, il apporte à chaque Salon son tribut, et se soumet, avec le plus complet abandon, à l’appréciation publique. Il ne fait pas le mystérieux et n’invite pas ses dévots à venir l’admirer dans des chapelles particulières. Discuté violemment, exalté par les uns, dénigré par les autres, il ne s’est jamais piqué d’amour-propre, et loué ou blâmé, il continue son œuvre avec courage.
Confiant dans l’intelligence générale, il livre l’esquisse échevelée comme le tableau fini, sachant que l’ongle du lion raye quelquefois puissamment ces toiles, ébauchées à peine, où il n’y a rien qu’une idée et du génie, — peu de chose pour ceux qui aiment à se mirer aux casseroles de la cuisine de Drolling. — Sans outrecuidance et sans fausse modestie, quels que soient les travaux qui l’occupent ailleurs, il vient chaque année communier avec la foule; aussi, quoiqu’entré bien jeune dans la carrière, et portant haut, depuis longtemps déjà, sa bannière dans la bataille, il ne faiblit pas et au lieu de vieillir il rajeunit. A mesure qu’il avance il se dépouille de ce que l’éducation infiltre d’académique et de convenu aux meilleures natures; il progresse vers le vrai, le grand et le simple.
Les cinq tableaux d’Eugène Delacroix, le plus important, sinon le meilleur, est le Christ au Tombeau. C’est là un de ces vieux sujets éternellement jeunes, comme l’amour et la douleur, que l’on peut traiter cent mille fois sans les épuiser jamais. Même pour ceux qui ne voient pas un dieu dans le Christ, pour l’idolâtre, le musulman, le bouddiste, n’est-ce pas le plus attendrissant spectacle que cette gamme de la douleur humaine faisant vibrer ses notes autour du cher cadavre, que ce concert plaintif du désespoir de la mère, du deuil de l’amante, des regrets de l’ami et du morne abattement des disciples ?
Le corps divin, déjà revêtu comme d’un suaire, de la blancheur bleuâtre de la mort, repose sur les genoux de la mère désolée, aux lèvres violettes, aux yeux rougis de larmes, plus froide que le cadavre dont elle soutient la tête. – Les personnages sacramentels complètent la scène, chacun dans une de ces attitudes dramatiques sans effort que M. Delacroix sait varier à l’infini.
Une figure agenouillée sur le devant a la partie inférieure du corps enveloppée d’une draperie d’un de ces rouges d’une crudité violente, comme Rubens seul peut les risquer. Ce ton si éclatant au milieu d’une scène de désolation, est-il, de la part d’Eugène Delacroix, le coloriste si fin et si poétique, une faute, un oubli ou un calcul ? Cette tache écarlate, plaquée au premier plan, donne une tristesse immense à la localité générale du tableau : elle rend terreux, malades, livides et verdâtres tous les autres tons. Grace à cette rude dissonnance, rien n’est plus lugubre que ce ciel lourd, épais, grisâtre, où rampent des nuages éventrés, que ce sommet du Golgotha, sinistrement chauve, et boisé seulement de trois gibets, dont l’un vide et entouré d’une auréole est devenu la croix, et les autres, garnis encore de leurs fruits infâmes, qu’aucun ami n’est venu décrocher, car les voleurs n’ont que des complices, restent d’ignobles et vulgaires instrumens de torture.
Le second tableau, qui est peut-être un des plus achevés qu’ait produits Delacroix, représente la mort de Valentin, le frère de Marguerite. Le rude soudard blessé mortellement par Faust est entouré de voisins qui s’empressent à lui porter secours, Marguerite, accourue comme les autres, est arrêtée par les malédictions dont l’accable son frère expirant. Dans le fond du tableau, on voit Faust et Méphistophélès qui s’enfuient.
— La scène se passe dans une de ces rues des villes d’Allemagne étroites, bordées de maisons à pignons aigus, entrecoupées d’escaliers, sur lesquelles s’avancent les balcons et les étages en saillie, et dont la vue se termine par une silhouette d’église gothique, avec contreforts, arcs-boutans et clochetons ébauchés dans la brume par un rayon de lune. Faust et son digne ami sont déjà loin, et sur le haut de la rampe le meurtrier repousse au fond du fourreau l’épée rouge de sang. Le frère à l’agonie se soulève, et jette une injure suprême à sa pauvre sœur. Cette figure de Marguerite, haute de quelques pouces, est vraiment sublime !
Jamais le désespoir ne s’est figé dans une attitude plus humblement dramatique et plus navrante. Elle est là :
" …Sans vie
Digne que par pitié le ciel la pétrifie.
Non, ni l’antique mère au flanc sept fois navré
Qui demeura debout, marbre auguste et sacré,
Ni la femme de Loth n’égalaient en statue
Ce fixe élancement d’une douleur qui tue !
Les Comédiens ou Bouffons arabes nous plaisent moins. Ce sont deux drôles qui jouent en plein vent hors des portes de la ville, suivans la coutume orientale, une espèce de parade grossière, au grand amusement de Maures et de Juifs qui les écoutent accroupis debout ou couchés. La composition un peu diffuse laisse l’œil s’égarer à droite et à gauche. Dans les fonds certains tons verts trop froids ou crus ne s’assortissent pas bien aux idées marocaines et torrides que font naître le sujet et le costume des personnages.
La Mort de Lara n’est qu’une toute petite esquisse assez négligée, mais le mouvement plein de passion avec lequel le page mystérieux se précipite sur le corps de son maître trahissant son sexe par les sanglots qui font éclater son corsage, la rend aussi précieuse qu’un vaste tableau achevé avec soin.
Le Lion dévorant une Chèvre nous montre, sous une de ses nombreuses faces le talent si varié de M . Delacroix qui, outre ses autres mérites, a celui de peindre les animaux avec une audace et une vérité étranges. Pour les chevaux, les lions et les tigres, on ne lui connaît pas de rival. Le Lion dans son antre, puissante étude dramatisée, représente le roi du désert tenant entre ses griffes un cadavre humain qu’il s’apprête à déguster en fin gourmet, clignant ses jaunes prunelles d’or et passant sur ses babines moustachues sa rude langue hérissée de papilles . Cette fois c’est le gibier qui mange le chasseur.
FEUILLETON DE LA PRESSE
du 27 avril 1848.
SALON DE 1848
5eme article
PEINTURE.
Les Jeunes Grecs faisant battre des coqs, exposés l’année dernière, avaient attiré tout de suite l’attention sur M. Gérôme. Depuis longtemps il n’y avait eu dans la sphère de l’art un début plus plein de promesses. L’œuvre nouvelle brillait surtout par la délicatesse et la distinction, qualités rares aujourd’hui, que la recherche de l’énergie et des effets violens semble préoccuper les jeunes gens avant toutes choses. Une naïveté savante, d’ingénuité instruite, si le mariage de ces adjectifs avec ces substantifs est permis, forme le fond du talent de M. Gérôme; il est naturellement maniéré.
Hâtons-nous de protester aussitôt contre la mauvaise acception de ce mot. Nous entendons par là une certaine façon rare de voir les choses, de les saisir sous un profil inattendu, sous un angle d’incidence particulier, de conduire un contour avec une allure spéciale, de donner aux mains un tour précieux, de relever les détails par le choix et la singularité, de plonger chaque objet dans cette solide trempe du style qui seule peut rendre une œuvre durable. La forte école florentine regorge de sublimes maniérés, en tête desquels il faut inscrire Michel-Ange.
Le soin de ces nobles parties de l’art entraîne quelquefois ceux qui s’en inquiètent loin des réalités vulgaires que la foule peut apprécier en comparant le tableau à la nature: la vérité apparente se perd dans la recherche de la vérité abstraite , le fond fait disparaître la surface, et l’on peut arriver à sembler faux à force d’être naïf, bizarre par trop de simplicité.
Ainsi, à la vue des deux toiles de M. Gérôme, l’Anacréon et la Madone, beaucoup de gens , tout en rendant justice au talent qu’elles dénotent, se récrient sur cet air qu’elles ont de vieilles peintures. On accuse le jeune artiste de maniérisme, de puérilités archaïques d’étude ou même de pastiche des anciens maîtres. Sans doute les deux compositions de M. Gérôme se détachent nettement de celles qui les entourent et rappellent en effet certaines œuvres du seizième siècle; mais s’ensuit-il de là qu’il ne les ait pas faites dans toute la sincérité de son cœur ?
Le clavier des natures humaines, quelque étendu qu’il soit, n’est pas infini, et, les mêmes caractères, légèrement modifiés, par les milieux où ils se trouvent, reparaissent à de certains intervalles. M. Gérôme a un tempérament pittoresque du même titre que les artistes du commencement de la Renaissance; il leur ressemble, non pas parce qu’il les imite, mais parce qu’il est pareil. Ce n’est pas de sa faute s’il est de même nature que Perugin ou Raphaël adolescent. Le jour où il plaquerait ses toiles de couleurs tapageuses, il tâcherait d’obtenir de grossiers reliefs et copierait le modèle tel qu’il s’étale sur la table; ce jour là il mentirait, il deviendrait maniéré véritablement, car il ferait une chose qui ne serait pas dans son individualité.
La nature est plus affectée qu’on ne le croit; ce qu’on appelle simplicité est un raffinement de civilisation. Par exemple, se tenir bien, signifie, pour une femme, avoir le corps raide, les bras tombants, la tête droite et le corps immobile. Et bien! cette pose, en apparence si naturelle , il a fallu vingt ans de contrainte, de morale et de punition pour l’obtenir. Combien de fois la mère, la gouvernante, et le maître à danser ont-ils répété: Mademoiselle, tenez-vous droite, avant de fixer leur souffre-douleur dans cette attitude simple. Voyez un enfant, il a des airs penchés, il se contourne; il prend cent poses différentes; il se manière à plaisir.
Caché derrière un tronc d’arbre, épiez dans la clairière d’une forêt, un animal, chevreuil, daim, ou autre, qui se croit seul. Quels jolis mouvemens, quelles attitudes coquettes, quelles flexions gracieuses, comme il penche la tête avec des courbures élégantes, comme il s’agenouille et se couche voluptueusement, et fait trembler au soleil son flanc moiré! – Et quand il se relève,