Montfaucon
(Voyage
hors barrières)
Texte
établi par Marie Fournou
« Montfaucon » paraît dans La Presse du 9 juin 1838. Il s’agit du premier d’une série de trois articles qui seront réunis sous le titre de Voyage hors barrières et intégrés au recueil Zigzags, en 1845 chez Magen, puis repris dans la publication de Caprices et Zigzags, en 1852 chez Lecou.
Lors de sa parution dans La Presse, le récit est accompagné d’un post-scriptum que les éditions futures ne reproduiront pas. Celui-ci figure dans le premier tome de l’Histoire des œuvres de Théophile Gautier de Lovenjoul.
« [E]xcursion ultra-pittoresque et romantique » n’épargnant rien à ses lecteurs, cet article méconnu consacre l’extrême acuité d’un Gautier dont le regard se fixe sur ce dont des yeux moins avertis se détourneraient.
M.F.
I.
MONTFAUCON
AVANT DE COMMENCER, nous prierons nos lectrices de se munir
d’un flacon de sels d’Angleterre, d’imbiber leur mouchoir de vinaigre des
quatre voleurs, et de poser sur un guéridon, à côté d’elles, une soucoupe pleine
de chlorure désinfectant de Labarraque ; en
outre, quand elles auront achevé notre article, si la délicatesse de leurs
nerfs et de leur odorat leur permet d’aller jusqu’au bout, nous leur
conseillons de lire quelques pages musqués de Dorat, et quelques lettres de
Dumoustier, cela les remettra tout à fait. D’ailleurs, les paroles ne puent
pas, c’est le proverbe qui le dit.
Quoique nous ayons à écrire des objets plus rebelles
au beau style que les carottes et les
épingles, qui coûtaient cependant quatre vers à la muse grande dame de M.
Delille, nous serons sincère dans nos peintures, et nous poursuivrons la vérité
jusqu’à l’ignoble ; nous n’emploierons la périphrase qu’à la dernière
extrémité. Il ne faut voir en ceci qu’un tableau de genre à la manière de
Vélasquez et de Van-Ostade, représentant une triperie
et une poissonnerie ; une débauche de couleur espagnole et flamande ;
quelque chose dans le goût de l’Opitalle des chiens galeus, par Decamps, et non autre chose ; nous
avons assez hautement célébré la divinité du marbre et la blancheur sereine des
belles statues grecques, pour qu’on nous pardonne cette excursion ultra-pittoresque et romantique.
Ceci posé, commençons courageusement et sans faire la
petite bouche.
Après avoir fait quelques pas sur la route de Pantin, un
chemin se présente à la droite des promeneurs. C’est celui-là qu’il faut
suivre ; c’est la spirale infecte qui, à travers mille horribles détours,
vous conduira au dernier cercle de cet enfer nauséabond.
Des ornières où les roues de charrettes plongent jusqu’au
moyeu, sillonnent cette chaussée défoncée par les pluies, et qui est plus
impraticable qu’un chemin de Bretagne ou d’Afrique.
A mesure qu’on avance, la physionomie du paysage devient
étrange et sauvage ; la végétation
disparaît complètement, il n’y a pas un seul arbre, un seul arbuste dans tout
ce rayon, pas un bouton d’or, pas une herbe, pas un brin de folle-avoine ;
la terre, brûlée par des sels corrosifs, dévore les germes que le vent y sème
et ne peut rien y produire ; les oiseaux évitent de passer au-dessus de
cet Averne, bien plus méphitique que celui dont parle Virgile.
Pour ôter toute fuite au regard et le concentrer dans ce
lieu d’horreur, l’horizon est fermé par des collines chauves, pelées,
accroupies au bord du ciel en toutes sortes d’attitudes gauches et
difformes ; leurs épaules bossues, leurs mamelons ridés sont couverts
d’une lèpre de mousse glauque d’une aridité désolante ; la glaise verdâtre
comme une chair qui commence à pourrir, l’ocre aux teintes rousses pareilles à
du sang extravasé, la craie et le tuf, avec leur blancheur d’ossements, zèbrent
affreusement leurs flancs décharnés : on dirait des cadavres de collines
dépouillées de leur peau de terre végétale, et jetées là par la main de quelque
écorcheur gigantesque ; digne
encadrement aux scènes que nous avons à décrire.
Un ciel hâve, plombé comme le teint d’un fiévreux de la
Maremme, alourdi par les miasmes délétères qui montent de toutes parts, et si
bas qu’il semble prêt à trébucher sur votre tête, recouvre cette misère et
cette désolation de sa coupole enfumée. Des nuages épais fouettés par une bise
aigre et stridente rampent péniblement sur la ligne de l’horizon, et montrent
au-dessus des collines leurs mufles bouffis comme des phoques monstrueux qui
sortent de la mer ; les fours à chaux barbouillent de leur traînée de
fumée blanche les tons vineux des lointains, et les tuyaux noirs des usines
crachent en l’air la vapeur des chaudière avec un râle asthmatique et des
hoquets de cachalot trop repu.
Mais toute ceci n’est que roses ; encore quelques pas,
et vous en verrez bien d’autres. Cette baraque tigrée de boue et de sang, avec
ses tas d’os mal dépouillés, ses chaudières noires et grasses où l’on cuisine
d’abominables mixtures, vous paraîtra un riant ermitage, une blanche villa, une
retraite souhaitable ; du misérable, vous allez passer au fétide, du
fétide à l’horrible ; vous n’avez encore les pieds que dans la boue, tout à l’heure vous
les aurez dans le fumier, puis dans le sang et la sanie.
Ceux à qui l’odeur d’une tubéreuse donne la migraine, et
dont le cœur vient facilement aux lèvres, feront bien de ne pas dépasser ce
bouge où l’on fabrique de la colle de poisson
avec des pieds de bœufs. – Poursuivons.
Nous ne serons pas plus pudique que l’enseigne de cette
grande maison délabrée qui s’élève à la gauche du sentier que nous
suivons : nous sommes dans une fabrique de poudrettes ; des femmes,
des enfants, petits garçons et petites filles, vannent, blutent, tamisent la
précieuse poudre, qui a la couleur mais non le parfum du tabac d’Espagne ;
ils n’ont pas l’air de soupçonner qu’ils manient quelque chose de fort
dégoûtant, car ils quittent leur ouvrage, prennent un morceau de pain, mordent
dedans, se remettent à travailler, puis recommencent à manger sans la moindre
ablution préalable ; dans le repos, tout le monde s’épluche à l’espagnole
avec la plus touchante réciprocité ; nous avons remarqué que la plupart
des enfants étaient de ce blond albinos qui nous avait déjà frappé chez les
petits polissons belges qui font la roue devant les diligences.
Tout est passé avec un soin minutieux, car il paraît que
l’on trouve là-dedans de l’argent, de l’or, des montres et autres objets
précieux ; margaritas in stercore.
Trois ou quatre étangs d’un liquide inqualifiable et couverts
de pellicules jaunâtres comme le plomb en fusion, reluisent au soleil et
souillent le ciel qu’ils réfléchissent confusément.
Ces étangs baignent de leurs ondes épaisses, que le vent
peut à peine rider, une chaussé de pierres et de madriers, du haut de laquelle
les voitures épanchent leur immonde chargement ; la putridité de l’air est
telle à cet endroit, que l’argent noircit dans les poches, et que la couleur se
plombe sur les volets.
Ainsi, l’enseigne de l’auberge du Superbe Cheval blanc, qui
devrait représenter au moins un cheval blanc, sinon un cheval superbe, ne
représente qu’un quadrupède lilas-clair sans
prototype dans la création. Cette enseigne est cruellement épigrammatique pour
les pauvres animaux qui se traînent à la mort sur trois jambes avec des sabots
désemparés, le dos pelé à vif, la croupe pommelée d’écorchures, l’œil déjà
bleuâtre et vitreux, et qui passent par longues files devant l’insultante
auberge qu’ils ne reverront plus.
Au bout de cette chaussée, qui laisse échapper par des écluses
et des batardeaux à moitié levés, des cascatelles de fange liquide ambrée de
longues veines de sang, vous apercevez un pâté de maisons borgnes, chassieuses,
rechignées, avec des physionomies scrofuleuses et patibulaires : c’est
Montfaucon, l’ancien gibet où tant de squelettes se sont balancés au vent, plus piqués que dez
à coudre, comme dit Villon ; une tuerie qui a pour fondations un
gibet, on ne peut rien exiger de plus en fait d’horreur et de sinistre !
Une cour enclose de murs peu élevés sert d’antichambre à la
tuerie. Quand nous nous y présentâmes, trois ou quatre dogues, gras comme des
chiens de dévote, le col luisant, les flancs rebondis, dormaient, à côté de la
porte, dans une torpeur digestive, pleine de béatitude ; seulement, de
temps à autre, ils ouvraient à demi leurs yeux rouges, et remuaient la peau
noire de leurs babines plissées, avec un tic nerveux assez inquiétant ;
mais un des équarisseurs, nous voyant hésiter sur le seuil, nous dit que ces
intéressantes bêtes ne mangeaient pas d’homme, préférant le cheval (qui
est meilleur, à ce qu’il paraît), et que nous pouvions entrer sans crainte.
Nous entrâmes donc, fort content d’être regardé comme une viande médiocre par
ces redoutables molosses. Des carcasses saigneuses où pendaient encore des
lambeaux de viande, étaient empilées par centaines dans les coins de ce cloaque
fourmillant de putréfaction. Les murs disparaissaient sous de larges glacis de
sang coagulés ; la pluie, la boue, le fiel, la sanie, les avaient diaprés
de tant de couleurs, qu’il eût été impossible d’en reconnaître l’enduit
primitif ; pour un coloriste, ce sont les murs les plus croustillants du
monde, un plâtre éraillé, égratigné, qui s’exfolie, se crevasse, qui se
lézarde, où la moisissure cotonne en peluche bleuâtre, où la froideur du blanc
est réchauffée de ton si blonds, si roux, si allumés ; quelle
trouvaille ! quel bonheur ! Quant à nous,
qui comprenons cependant toutes les furies de l’art, nous avouons que nous
avons regretté le jaune-serin
et le café au lait, ordinaire objet
de nos diatribes les plus amères.
Un ouvrier ou peut-être une ouvrière, car beaucoup de
femmes travaillent à la voirie habillées en hommes, écorchait un cheval ;
la peau était déjà presque à moitié détachée, et la chair luisait au soleil
sous sa moiteur sanglante.On ne peut rien imaginer de plus splendide en fait de
couleur : c’étaient des tons nacrés, roses, laqueux, violets, bleu de
ciel, vert-pomme, argentés comme le plus beau et le
plus riche coquillage exotique. Un coq lustré, vernissé, de la plus triomphante
mine, se tenait debout sur la carcasse qu’il picotait du bec avec un air de
grand appétit ; d’autres charognes gonflées, hydropiques, et ressemblant
fort aux chevaux des jeux de bague, jonchaient le reste du pavé.
Le facétieux équarisseur nous demanda si nous voulions
qu’on tuât un ou deux chevaux pour nous divertir ; cela nous fit penser à
Thomas Diafoirus, qui imite sa future Angélique au
régal d’une dissection. Mais, moins dégoûtés qu’Angélique, après quelques
hésitations, nous acceptâmes.
Les chevaux condamnés attendent leur sort dans une écurie
sans râtelier. Le râtelier est inutile : à quoi bon faire manger
aujourd’hui ceux qui doivent mourir demain ? On en prit un maigre,
efflanqué, décrépit, on le plaça sur une dalle, les yeux bandés par une
courroie, et l’équarisseur le frappa au front d’un marteau de fer assez petit,
mais adapté à un long manche aussi de fer ; l’animal tomba sur le côté,
d’une seule pièce, sans tressaillement, sans convulsions, sans la moindre
agitation nerveuse qui trahit la souffrance : on ne l’avait pas tué, on
lui avait escamoté la vie, et cela si prestement, si adroitement, qu’il ne s’en
était pas aperçu ; ensuite on lui plongea un couteau dans la gorge, et le
sang coula écarlate d’abord, puis violet, puis noir.
Cette galanterie terminée, l’équarisseur, homme de manières
exquises, et qui ne serait déplacé dans aucun raout fashionable, nous pria gracieusement de passer dans le salon
des chats : nous grimpâmes par un escalier calleux et bossué dans le salon
de messieurs les chats ; il y avait plus de quatre cents peaux bourrées de
paille suspendues au plafond, et gambadant au gré de tous les zéphyrs (si les
zéphyrs se hasardent à Montfaucon) ; les corps de ces peaux étaient rangés
sur des planches comme les saucisses aux devantures des charcuteries ou les
bouquets de bougies de l’étoile , une couche en travers, une couche ne
long ; cet aspect nous a rempli de commisération pour les mangeurs de gibelottes
de la banlieue.
Le salon des chiens ressemble fort à celui des chats et n’a
rien de particulier, sinon qu’on y met aussi les ânons et les petits chevaux
qui ne sont pas venus à terme.
Il nous restait à voir l’endroit le plus pittoresque, selon l’expression de notre
ami l’équarisseur, c’est-à-dire la mare de sang caillé où les pêcheurs et les
marchands d’asticots (pardon,
Mesdames …) vont s’approvisionner. Cette fourmillante denrée se vend au litre
comme les petits pois ; on dirait du blé vivant ; l’infection de ce
cloaque spécial est sensible à travers les miasmes méphitiques de la poudrette
et de la tuerie ; ce qui n’est pas peu dire.
L’équarisseur, qui nous avait montré toutes ces
charogneuses merveilles, pour nous initier complètement à la vie de Montfaucon,
nous offrit quelques grillades de cheval qu’il avait fait préparer pour son
déjeuner ; et comme je l’en remerciais au nom de la compagnie, en lui
disant que j’en avais mangé suffisamment chez les restaurateurs de Paris, il me
répondit avec un sourire ironique : – Monsieur, vous vous êtes flatté d’avoir mangé du cheval, parce
qu’on vous servait du mauvais bœuf, ce qui n’est pas la même chose ; la
chair du cheval est fine, savoureuse, tendre et d’excellent goût, bien
supérieure à la viande de boucherie ; toutes les fois que vous mangez un beefsteak meilleur qu’à l’ordinaire,
croyez que c’est du cheval, et vous serez dans le vrai. – Ce paradoxal
équarisseur nous a jeté en de bien grandes perplexités, et nos opinions à
l’endroit de la viande tendre et la viande coriace sont
singulièrement dérangées.
Les chiens, du reste, sont de l’avis de l’ingénieux
équarisseur et préfèrent le cheval à toute autre pâture ; ils viennent de
fort loin chercher leur pitance ; les maîtres leur fourrent deux sous dans
la gueule et leur donnent un coup de pied au derrière ; les chiens, sentant
l’importance de ce qu’ils portent, tiennent tout le long du chemin les
mâchoires strictement fermées et n’aboieraient pas pour un empire, de peur de
perdre la bienheureuse pièce qu’ils ne lâchent que dans la main de l’homme qui
coupe les portions. Avant cela, vous les roueriez de coups, que vous ne
parviendriez pas à vous faire mordre, quoique ces messieurs soient
ordinairement d’humeur peu endurante ; l’on fait un trou dans le morceau
de charogne qui leur revient, puis on le leur passe au col en manière de
collier. Jusque là tout va bien ; mais il faut sortir, et la sortie de
Montfaucon est aussi fréquentée que la descente du grand escalier de l’Opéra.
Les chiens qui n’ont pas le sol, peu aisés et qui ont éprouvés des malheurs,
ceux qui servent des maîtres avares ou qui appartiennent à des poëtes, font la haie des deux côtés de la porte et
attendent que les dogues opulents, les matadors, les gros bonnets de la
chiennerie, sortent avec leur cordon rouge de mou de cheval ; mais ceux-ci
,qui savent qu’ils sont guettés, s’élancent de la cour au quadruple galop pour
ne pas être happés au passage par toutes ces gueules affamées et béantes. Deux
ou trois chiens nécessiteux se détachent de la haie et donnent la chasse au
richard, qu’ils rattrapent assez souvent, étant plus légers et plus prompts à
cause de leur maigreur ; alors ce sont des batailles à faire pâlir celle
des héros d’Homère, des aboiements sur toutes les gammes, des luttes désespérées
pour savoir à qui restera le précieux morceau.
L’on a vu un dogue de forte taille faire une lieue ventre à
terre, avec deux chiens plus petits suspendus par la mâchoire à la fraise de
viande, et rentrer ainsi chargé dans la cour de son logis, où quelques coups de
fouet le débarrassèrent de ses étranges pendants d’oreilles. Cette histoire se
conte à Montfaucon, et fait beaucoup rire les garçons du combat. Nous
souhaitons qu’elle ne vous ennuie pas trop, c’est de l’esprit du crû.
Maintenant nous en avons fini avec toutes ces horreurs,
Versons-nous sur la tête, ainsi
qu’un flot lustral,
Un flacon tout entier d’huile de
Portugal,
et demandons bien pardon à nos
lectrices du crime de lèse-odorat que nous venons de
commettre ; puissent les Vénus et les Cupidons ne pas nous en
vouloir !