Théophile Gautier

Militona

 
Texte établi par Alain Guyot (Université Stendhal, Grenoble-III)


Annoncé dès l'automne 1846, Militona est publié sous forme de feuilleton dans La Presse les 1er, 2, 5, 6, 7, 9, 12, 13, 14, 15 et 16 janvier 1847. Il paraît, en juin de la même année
en un volume chez Désessart (in-8° - BF 2572).

I

 

Un lundi du mois de juin de 184., dia de toros, comme on dit en Espagne, un jeune homme de bonne mine, mais qui paraissait d’assez mauvaise humeur, se dirigeait vers une maison de la rue San-Bernardo, dans la très noble et très héroïque cité de Madrid.

D’une des fenêtres de cette maison s’échappait un clapotis de piano qui augmenta d’une manière sensible le mécontentement peint sur les traits du jeune homme : il s’arrêta devant la porte comme hésitant à entrer; mais cependant il prit une détermination violente, et, surmontant sa répugnance, il souleva le marteau, au fracas duquel répondit dans l’escalier le bruit des pas lourds et gauchement empressés du gallego qui venait ouvrir.

On aurait pu supposer qu’une affaire désagréable, un emprunt usuraire à contracter, une dette à solder, un sermon à subir de la part de quelque vieux parent grondeur, amenait ce nuage sur la physionomie naturellement joyeuse de don Andrès de Salcedo.

Il n’en était rien.

Don Andrès de Salcedo, n’ayant pas de dettes, n’avait pas besoin d’emprunter, et, comme tous ses parents étaient morts, il n’attendait pas d’héritage, et ne redoutait les remontrances d’aucune tante revêche et d’aucun oncle quinteux.

Bien que la chose ne soit guère à la louange de sa galanterie, don Andrès allait tout simplement rendre à doña Feliciana Vasquez de los Rios sa visite quotidienne.

Doña Feliciana Vasquez de los Rios était une jeune personne de bonne famille, assez jolie et suffisamment riche, que don Andrès devait épouser bientôt.

Certes, il n’y avait pas là de quoi assombrir le front d’un jeune homme de vingt-quatre ans, et la perspective d’une heure ou deux passées avec une novia « qui ne comptait pas plus de seize avrils » ne devait présenter rien d’effrayant à l’imagination.

Comme la mauvaise humeur n’empêche pas la coquetterie, Andrès, qui avait jeté son cigare au bas de l’escalier, secoua, tout en montant les marches, les cendres blanches qui salissaient les parements de son habit, donna un tour à ses cheveux et releva la pointe de ses moustaches ; il se défit aussi de son air contrarié, et le plus joli sourire de commande vint errer sur ses lèvres.

« Pourvu, dit-il en franchissant le seuil de l’appartement, que l’idée ne lui vienne pas de me faire répéter avec elle cet exécrable duo de Bellini qui n’en finit pas, et qu’il faut reprendre vingt fois. Je manquerai le commencement de la course et ne verrai pas la grimace de l’alguazil quand on ouvrira la porte au taureau. »

Telle était la crainte qui préoccupait don Andrès, et, à vrai dire, elle était bien fondée.

Feliciana, assise sur un tabouret et légèrement penchée, déchiffrait la partition formidable ouverte à l’endroit redouté ; les doigts écartés, les coudes faisant angle de chaque côté de sa taille, elle frappait des accords plaqués et recommençait un passage difficile avec une persévérance digne d’un meilleur sort.

Elle était tellement occupée de son travail, qu’elle ne s’aperçut pas de l’entrée de don Andrès, que la suivante avait laissé passer sans l’annoncer, comme familier de la maison et futur de sa maîtresse.

Andrès, dont les pas étaient amortis par la natte de paille de Manille qui recouvrait les briques du plancher, parvint jusqu’au milieu de la chambre sans avoir attiré l’attention de la jeune fille.

Pendant que doña Feliciana lutte contre son piano, et que don Andrès reste debout derrière elle, ne sachant s’il doit franchement interrompre ce vacarme intime ou révéler sa présence par une toux discrète, il ne sera peut-être pas hors de propos de jeter un coup d’œil sur l’endroit où la scène se passe.

Une teinte plate à la détrempe couvrait les murs ; de fausses moulures, de feints encadrements à la grisaille entouraient les fenêtres et les portes. Quelques gravures à la manière noire, venues de Paris, Souvenirs et Regrets, les Petits Braconniers, Don Juan et Haydée, Mina et Brenda, étaient suspendues, dans la plus parfaite symétrie, à des cordons de soie verte. Des canapés de crin noir, des chaises assorties au dos épanoui en lyre, une commode et une table d’acajou ornées de têtes de sphinx en cadenettes, souvenirs de la conquête d’Égypte, une pendule représentant la Esméralda faisant écrire à sa chèvre le nom de Phébus, et flanquée de deux chandeliers sous globe, complétaient cet ameublement de bon goût.

Des rideaux de mousseline suisse à ramages prétentieusement drapés et rehaussés de toutes sortes d’estampages garnissaient les croisées et reproduisaient d’une façon désastreusement exacte les dessins que les tapisseries de Paris font paraître dans les journaux de modes ou par cahiers lithographiés.

Ces rideaux, il faut le dire, excitaient l’admiration et l’envie générales.

Il serait injuste de passer sous silence une foule de petits chiens en verre filé, de groupes en porcelaine moderne, de paniers en filigrane entremêlés de fleurs d’émail, de serre-papiers d’albâtre et de boîtes de Spa relevées de coloriages qui encombraient les étagères, brillantes superfluités destinées à trahir la passion de Feliciana pour les arts.

Car Feliciana Vasquez avait été élevée à la française et dans le respect le plus profond de la mode du jour ; aussi, sur ses instances, tous les meubles anciens avaient-ils été relégués au grenier, au grand regret de don Geronimo Vasquez, son père, homme de bon sens, mais faible.

Les lustres à dix bras, les lampes à quatre mèches, les fauteuils couverts de cuir de Russie, les draperies de damas, les tapis de Perse, les paravents de la Chine, les horloges à gaine, les meubles de velours rouge, les cabinets de marqueterie, les tableaux noirâtres d’Orrente et de Menendez, les lits immenses, les tables massives de noyer, les buffets à quatre battants, les armoires à douze tiroirs, les énormes vases à fleurs, tout le vieux luxe espagnol, avaient dû céder la place à cette moderne élégance de troisième ordre qui ravit les naïves populations éprises d’idées civilisatrices et dont une femme de chambre anglaise ne voudrait pas.

Doña Feliciana était habillée à la mode d’il y a deux ans ; il va sans dire que sa toilette n’avait rien d’espagnol : elle possédait à un haut degré cette suprême horreur de tout ce qui est pittoresque et caractéristique, qui distingue les femmes comme il faut ; sa robe, d’une couleur indécise, était semée de petits bouquets presque invisibles ; l’étoffe en avait été apportée d’Angleterre et passée en fraude par les hardis contrebandiers de Gibraltar ; la plus couperosée et la plus revêche bourgeoise n’en eût pas choisi une autre pour sa fille. Une pèlerine garnie de valenciennes ombrait modestement les charmes timides que l’échancrure du corsage, commandée par la gravure de mode, eût pu laisser à découvert. Un brodequin étroit moulait un pied qui, pour la petitesse et la cambrure, ne démentait point son origine.

C’était, du reste, le seul indice de sa race qu’eût conservé doña Feliciana ; on l’eût prise d’ailleurs pour une Allemande ou une Française des provinces du Nord ; ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son teint uniformément rosé, répondaient aussi peu que possible à l’idée que l’on se fait généralement d’une Espagnole d’après les romances et les keepsakes. Elle ne portait jamais de mantille et n’avait pas le moindre stylet à sa jarretière. Le fandango et la cachucha lui étaient inconnus ; mais elle excellait dans la contredanse, le rigodon et la valse à deux temps ; elle n’allait jamais aux courses de taureaux, trouvant ce divertissement « barbare » ; en revanche, elle ne manquait pas d’assister aux premières représentations des vaudevilles traduits de Scribe, au théâtre del Principe, et de suivre les représentations des chanteurs italiens au théâtre del Circo. Le soir, elle allait faire au Prado un tour en calèche, coiffée d’un chapeau venant directement de Paris.

Vous voyez que doña Feliciana Vasquez de los Rios était sur tous points une jeune personne parfaitement convenable.

C’était ce que disait don Andrès ; seulement il n’osait pas formuler vis-à-vis de lui-même le complément de cette opinion : parfaitement convenable, mais parfaitement ennuyeuse !

On demandera pourquoi don Andrès faisait la cour dans des vues conjugales à une femme qui lui plaisait médiocrement. Était-ce par avidité ? Non ; la dot de Feliciana, quoique d’un chiffre assez rond, n’avait rien qui pût tenter Andrès de Salcedo, dont la fortune était pour le moins aussi considérable : ce mariage avait été arrangé par les parents des deux jeunes gens, qui s’étaient laissé faire sans objection ; la fortune, la naissance, l’âge, les rapports d’intimité, l’amitié contractée dès l’enfance, tout s’y trouvait réuni. Andrès s’était habitué à considérer Feliciana comme sa femme. Aussi lui semblait-il rentrer chez lui en allant chez elle ; et que peut faire un mari chez lui, si ce n’est désirer de sortir ? Il trouvait d’ailleurs à doña Feliciana toutes les qualités essentielles ; elle était jolie, mince et blonde ; elle parlait français et anglais, faisait bien le thé. Il est vrai que don Andrès ne pouvait souffrir cette horrible mixture. Elle dansait et jouait du piano, hélas ! et lavait assez proprement l’aquarelle. Certes, l’homme le plus difficile n’aurait pu exiger davantage.

« Ah ! c’est vous, Andrès », dit sans se retourner Feliciana, qui avait reconnu la présence de son futur au craquement de ses chaussures.

Que l’on ne s’étonne pas de voir une demoiselle aussi bien élevée que Feliciana interpeller un jeune homme par son petit nom ; c’est l’usage en Espagne au bout de quelque temps d’intimité, et l’emploi du nom de baptême n’a pas la même portée amoureuse et compromettante que chez nous.

« Vous arrivez tout à propos ; j’étais en train de repasser ce duo, que nous devons chanter ce soir à la tertulia de la marquise de Benavidès.

– Il me semble que je suis un peu enrhumé », répondit Andrès.

Et comme pour justifier son assertion, il essaya de tousser ; mais sa toux n’avait rien de convaincant, et doña Feliciana, peu touchée de son excuse, lui dit d’un ton assez inhumain :

« Cela ne sera rien ; nous devrions bien le chanter ensemble encore une fois pour être plus sûrs de notre effet. Voulez-vous prendre ma place au piano et avoir la complaisance d’accompagner ? »

Le pauvre garçon jeta un regard mélancolique sur la pendule ; il était déjà quatre heures ; il ne put réprimer un soupir, et laissa tomber ses mains désespérées sur l’ivoire du clavier.

Le duo achevé sans trop d’encombre, Andrès lança encore vers la pendule, où la Esméralda continuait d’instruire sa chèvre, un coup d’œil furtif qui fut surpris au passage par Feliciana.

« L’heure paraît vous intéresser beaucoup aujourd’hui, dit Feliciana ; vos yeux ne quittent pas le cadran.

– C’est un regard vague et machinal.... Que m’importe l’heure quand je suis près de vous ? »

Et il s’inclina galamment sur la main de Feliciana pour y poser un baiser respectueux.

« Les autres jours de la semaine, je suis persuadée que la marche des aiguilles vous est fort indifférente ; mais le lundi c’est tout autre chose....

– Et pourquoi cela, âme de ma vie ? Le temps ne coule-t-il pas toujours aussi rapide, surtout quand on a le bonheur de faire de la musique avec vous ?

– Le lundi, c’est le jour des taureaux, et, mon cher don Andrès ! n’essayez pas de le nier, il vous serait plus agréable d’être en ce moment-ci à la porte d’Alcala qu’assis devant mon piano. Votre passion pour cet affreux plaisir est donc incorrigible ? Oh ! quand nous serons mariés, je saurai bien vous ramener à des sentiments plus civilisés et plus humains.

– Je n’avais pas l’intention formelle d’y assister.... cependant j’avoue que, si cela ne vous contrariait pas... je suis allé hier à l’Arroyo d’Abrunigal, et il y avait entre autres quatre taureaux de Gaviria... des bêtes magnifiques, un fanon énorme, des jambes sèches et menues, des cornes comme des croissants ! et si farouches, si sauvages, qu’ils avaient blessé l’un des deux bœufs conducteurs ! Oh ! quels beaux coups il va se faire tout à l’heure dans la place, si les toreros ont le cœur et le poignet fermes ! » s’écria impétueusement Andrès, emporté par son enthousiasme d’aficionado.

Feliciana, pendant cette tirade, avait pris un air suprêmement dédaigneux, et dit à don Andrès :

« Vous ne serez jamais qu’un barbare verni ; vous allez me donner mal aux nerfs avec vos descriptions de bêtes féroces et vos histoires d’éventrements... et vous dites ces horreurs avec un air de jubilation, comme si c’étaient les plus belles choses du monde. »

Le pauvre Andrès baissa la tête ; car il avait lu, comme les autres Espagnols, les stupides tirades philanthropiques que les poltrons et les âmes sans énergie ont débitées contre les courses des taureaux, un des plus nobles divertissements qu’il soit donné à l’homme de contempler ; et il se trouvait un peu Romain de la décadence, un peu boucher, un peu belluaire, un peu cannibale ; mais cependant il eût volontiers donné ce que sa bourse contenait de douros à celui qui lui eût fourni les moyens de faire une retraite honnête, et d’arriver à temps pour l’ouverture de la course.

« Allons, mon cher Andrès, dit Feliciana avec un sourire demi-ironique, je n’ai pas la prétention de lutter contre ces terribles taureaux de Gaviria ; je ne veux pas vous priver d’un plaisir si grand pour vous : votre corps est ici, mais votre âme est au cirque. Partez ; je suis clémente et vous rends votre liberté, à condition que vous viendrez de bonne heure chez la marquise de Benavidès. »

Par une délicatesse de cœur qui prouvait sa bonté, Andrès ne voulut pas profiter sur-le-champ de la permission octroyée par Feliciana ; il causa encore quelques minutes et sortit avec lenteur, comme retenu malgré lui par le charme de la conversation.

Il marcha d’un pas mesuré jusqu’à ce qu’il eût tourné l’angle de la calle ancha de San-Bernardo pour prendre la calle de la Luna : alors, sûr d’être hors de vue du balcon de sa fiancée, il prit une allure qui l’eut bientôt amené dans la rue du Desengaño.

Un étranger eût remarqué avec surprise que les passants se dirigeaient du même côté : tous allaient, aucun ne venait. Ce phénomène dans la circulation de la ville a lieu tous les lundis, de quatre à cinq heures.

En quelques minutes Andrès se trouva près de la fontaine qui marque le carrefour où se rencontrent la red de San-Luis, la rue Fuencarral et la rue Ortaleza.

Il approchait.

La calle del Caballero de Gracia franchie, il déboucha dans cette magnifique rue d’Alcala, qui s’élargit en descendant vers la porte de la ville, ainsi qu’un fleuve approchant de la mer, comme si elle se grossissait des affluents qui s’y dégorgent.

Malgré son immense largeur, cette belle rue, que Paris et Londres envieraient à Madrid, et dont la pente, bordée d’édifices étincelants de blancheur, se termine sur une percée d’azur, était pleine, jusqu’au bord, d’une foule compacte, bariolée, fourmillante et de plus en plus épaisse.

Les piétons, les cavaliers, les voitures se croisaient, se heurtaient, s’enchevêtraient au milieu d’un nuage de poussière, de cris joyeux et de vociférations ; les caleseros juraient comme des possédés ; les bâtons résonnaient sur l’échine des rosses rétives ; les grelots, suspendus par grappes aux têtières des mules, faisaient un tintamarre assourdissant ; les deux mots sacramentels de la langue espagnole étaient renvoyés d’un groupe à l’autre comme des volants par des raquettes.

Dans cet océan humain apparaissaient de loin en loin, pareils à des cachalots, des carrosses du temps de Philippe IV, aux dorures éteintes, aux couleurs passées, traînés par quatre bêtes antédiluviennes ; des berlingots, qui avaient été fort élégants du temps de Manuel Godoy, s’affaissaient sur leurs ressorts énervés, plus honteusement délabrés que les coucous des environs de Paris, réduits à l’inaction par la concurrence des chemins de fer.

En revanche, comme pour représenter l’époque moderne, des omnibus, attelés de six à huit mules maintenues au triple galop par une mousqueterie de coups de fouet, fendaient la foule, qui se rejetait, effarée, sous les arbres écimés et trapus dont est bordée la rue d’Alcala, à partir de la fontaine de Cybèle jusqu’à la porte triomphale élevée en l’honneur de Charles III.

Jamais chaise de poste à cinq francs de guide, au temps où la poste marchait, n’a volé d’un pareil train. Les omnibus madrilènes, ce qui explique cette vélocité phénoménale, ne vont que deux heures par semaine, l’heure qui précède la course et celle qui la suit : la nécessité de faire plusieurs voyages en peu de temps force les conducteurs à extraire à coups de trique de leurs mules toute la vitesse possible ; et, il faut le dire, cette nécessité s’accorde assez bien avec leur penchant.

Andrès s’avançait de ce pas alerte et vif particulier aux Espagnols, les premiers marcheurs du monde, faisant sauter joyeusement dans sa poche, parmi quelques douros et quelques piécettes, son billet de sombra (place à l’ombre), tout près de la barrière ; car, dédaignant l’élégance des loges, il préférait s’appuyer aux cordes qui sont censées devoir empêcher le taureau de sauter parmi les spectateurs, au risque de sentir à son coude le coude bariolé d’une veste de paysan, et dans ses cheveux la fumée de cigarette poussée par un manolo; car, de cette place, l’on ne perd pas un seul détail du combat, et l’on peut apprécier les coups à leur juste valeur.

Malgré son futur mariage, don Andrès ne se privait nullement de la distraction de regarder les jolis visages plus ou moins voilés par les mantilles de dentelles, de velours ou de taffetas. Même si quelque beauté passait, l’éventail ouvert sur le coin de la joue, en manière de parasol, pour préserver des âcres baisers du hâle la fraîche pâleur d’un teint délicat, il allongeait le pas, et, se retournant ensuite sans affectation, contemplait à loisir les traits qu’on lui avait dérobés.

Ce jour-là, don Andrès faisait sa revue avec plus de soin qu’à l’ordinaire ; il ne laissait passer aucun minois vraisemblable sans lui jeter son coup d’œil inquisiteur. On eût dit qu’il cherchait quelqu’un à travers cette foule.

Un fiancé ne devrait pas, en bonne morale, s’apercevoir qu’il existe d’autres femmes au monde que sa novia ; mais cette fidélité scrupuleuse est rare ailleurs que dans les romans, et don Andrès, bien qu’il ne descendît ni de don Juan Tenorio ni de don Juan de Marana, n’était pas attiré à la place des Taureaux par le seul attrait des belles estocades de Luca Blanco et du neveu de Montès.

Le lundi précédent il avait entrevu à la course, sur les bancs du tendido, une tête de jeune fille d’une rare beauté et d’une expression étrange. Les traits de ce visage s’étaient dessinés dans sa mémoire avec une netteté extraordinaire pour le peu de temps qu’il avait pu mettre à les contempler. Ce n’était qu’une rencontre fortuite qui ne devait pas laisser plus de trace que le souvenir d’une peinture regardée en passant, puisque aucune parole, aucun signe d’intelligence n’avaient pu être échangés entre Andrès et la jeune manola (elle paraissait appartenir à cette classe), séparés qu’ils étaient l’un de l’autre par l’intervalle de plusieurs bancs. Andrès n’avait d’ailleurs aucune raison de croire que la jeune fille l’eût aperçu et eût remarqué son admiration. Ses yeux, fixés sur l’arène, ne s’étaient pas détournés un instant du spectacle, auquel elle paraissait prendre un intérêt exclusif.

C’était donc un incident qu’il eût dû oublier sur le seuil du lieu qui l’avait vu naître. Cependant, à plusieurs reprises, l’image de la jeune fille s’était retracée dans l’esprit d’Andrès avec plus de vivacité et de persistance qu’il ne l’aurait fallu.

Le soir, sans en avoir la conscience, sans doute, il prolongeait sa promenade, ordinairement bornée au salon du Prado, où s’étale sur des rangs de chaises la fashion de Madrid, au-delà de la fontaine d’Alcachofa, sous les allées plus ombreuses fréquentées par les manolas de la place de Lavapiès. Un vague espoir de retrouver son inconnue le faisait déroger à ses habitudes élégantes.

De plus, il s’était aperçu, symptôme significatif, que les cheveux blonds de Feliciana prenaient, à contre-jour, des teintes hasardeuses, atténuées à grand-peine par les cosmétiques (jamais jusqu’à ce jour il n’avait fait cette remarque), et que ses yeux, bordés de cils pâles, n’avaient aucune expression, si ce n’est celle de l’ennui modeste qui sied à une jeune personne bien élevée ; et il bâillait involontairement en pensant aux douceurs que lui réservait l’hymen.

Au moment où Andrès passait sous une des trois arcades de la porte d’Alcala, un calesin fendait la foule au milieu d’un concert de malédictions et de sifflets : car c’est ainsi que le peuple accueille en Espagne tout ce qui le dérange au milieu de ses plaisirs et semble porter atteinte à la souveraineté du piéton.

Ce calesin était de l’extravagance la plus réjouissante ; sa caisse, portée par deux énormes roues écarlates, disparaissait sous une foule d’amours et d’attributs anacréontiques, tels que lyres, tambourins, musettes, cœurs percés de flèches, colombes se becquetant, exécutés à des époques reculées par un pinceau plus hardi que correct.

La mule, rasée à mi-corps, secouait de sa tête empanachée tout un carillon de grelots et de sonnettes. Le bourrelier qui avait confectionné son harnais s’était livré à une débauche incroyable de passementeries, de piqûres, de pompons, de houppes et de fanfreluches de toutes couleurs. De loin, sans les longues oreilles qui sortaient de ce brillant fouillis, on eût pu prendre cette tête de mule ainsi attelée pour un bouquet de fleurs ambulant.

Un calesero de mine farouche, en manches de chemise et la chamarre de peau d’Astracan au coin de l’épaule, assis de côté sur le brancard, bâtonnait à coups de manche de fouet la croupe osseuse de sa bête, qui s’écrasait sur ses jarrets et se jetait en avant avec une nouvelle furie.

Un calesin, le lundi, à la porte d’Alcala, n’a rien en soi qui mérite une description particulière et doive attirer l’attention, et si celui-là est honoré d’une mention spéciale, c’est qu’à sa vue, la plus agréable surprise avait éclaté sur la figure de don Andrès.

Il n’est guère dans l’usage qu’une voiture se rende vide à la place des Taureaux ; aussi le calesin contenait-il deux personnes.

La première était une vieille, petite et grosse, vêtue de noir, à l’ancienne mode, et dont la robe, trop courte d’un doigt, laissait paraître un ourlet de jupon en drap jaune, comme en portent les paysannes en Castille ; cette vénérable créature appartenait à cette espèce de femmes qu’on appelle en Espagne la tia Pelona, la tia Blasia, selon leur nom, comme on dit ici la mère Michel, la mère Godichon, dans le monde si bien décrit par Paul de Kock. Sa face large, épatée, livide, aurait été des plus communes, si deux yeux charbonnés et entourés d’une large auréole de bistre, et deux pinceaux de moustaches obombrant les commissures des lèvres, n’eussent relevé cette trivialité par un certain air sauvage et féroce digne des duègnes du bon temps. Goya, l’inimitable auteur des Caprices, vous eût en deux coups de pointe gravé cette physionomie. Bien que l’âge des amours fût envolé depuis longtemps pour elle, si jamais il avait existé, elle n’en arrangeait pas moins ses coudes dans sa mantille de serge, bordée de velours, avec une certaine coquetterie, et manégeait assez prétentieusement un grand éventail de papier vert.

Il n’est pas probable que ce fût l’aspect de cette aimable compagnonne qui amenât un éclair de satisfaction sur le visage de don Andrès.

La seconde personne était une jeune fille de seize à dix-huit ans, plutôt seize que dix-huit ; une légère mantille de taffetas, posée sur la galerie d’un haut peigne d’écaille qu’entourait une large natte de cheveux tressés en corbeille, encadrait sa charmante figure d’une pâleur imperceptiblement olivâtre. Son pied, allongé sur le devant du calesin et d’une petitesse presque chinoise, montrait un mignon soulier de satin à quartier de ruban et le commencement d’un bas de soie à coins de couleur bien tiré. Une de ses mains délicates et fines, bien qu’un peu basanées, jouait avec les deux pointes de la mantille, et l’autre, repliée sur un mouchoir de batiste, faisait briller quelques bagues d’argent, le plus riche trésor de son écrin de manola ; des boutons de jais miroitaient à sa manche et complétaient ce costume rigoureusement espagnol.

Andrès avait reconnu la délicieuse tête dont le souvenir le poursuivait depuis huit jours.

Il doubla le pas et arriva en même temps que le calesin à l’entrée de la place des Taureaux : le calesero avait mis le genou en terre comme pour servir de marchepied à la belle manola, qui descendit en lui appuyant légèrement le bout des doigts sur l’épaule : l’extraction de la vieille fut autrement laborieuse ; mais enfin elle s’opéra heureusement, et les deux femmes, suivies d’Andrès, s’engagèrent dans l’escalier de bois qui conduit aux gradins.

Le hasard, par une galanterie de bon goût, avait distribué les numéros des stalles de façon que don Andrès se trouvât assis précisément à côté de la jeune manola.

 

 

II

 

 

Pendant que le public envahissait tumultueusement la place, et que le vaste entonnoir des gradins se noircissait d’une foule de plus en plus compacte, les toreros arrivaient les uns après les autres par une porte de derrière dans l’endroit qui leur sert de foyer, et où ils attendent l’heure de la funcion.

C’est une grande salle blanchie à la chaux, d’un aspect triste et nu. Quelques petites bougies y font trembloter leurs étoiles d’un jaune fade devant une image enfumée de Notre-Dame suspendue à la muraille ; car, ainsi que tous les gens exposés par état à des périls de mort, les toreros sont dévots, ou tout au moins superstitieux ; chacun possède une amulette, à laquelle il a pleine confiance ; certains présages les abattent ou les enhardissent ; ils savent, disent-ils, les courses qui leur seront funestes. Un cierge offert et brûlé à propos peut cependant corriger le sort et prévenir le péril. Il y en avait bien, ce jour-là, une douzaine d’allumés, ce qui prouvait la justesse de la remarque de don Andrès sur la force et la férocité des taureaux de Gaviria qu’il avait vus la veille à l’Arroyo, et dont il décrivait avec tant d’enthousiasme les qualités à sa fiancée Feliciana, médiocre appréciatrice de semblables mérites.

Il vint à peu près une douzaine de toreros, chulos, banderilleros, espadas, embossés dans leurs capes de percaline glacée. Tous, en passant devant la madone, firent une inclinaison de tête plus ou moins accentuée. Ce devoir accompli, ils allèrent prendre sur une table la copa de fuego, petite coupe à manche de bois et remplie de charbon, posée là pour la plus grande commodité des fumeurs de cigarettes et de puros, et se mirent à pousser des bouffées en se promenant ou campés sur les bancs de bois le long du mur.

Un seul passa devant le tableau révéré sans lui accorder cette marque de respect, et s’assit à l’écart en croisant l’une sur l’autre des jambes nerveuses que le luisant du bas de soie aurait pu faire croire de marbre. Son pouce et son index, jaunes comme de l’or, sortaient par l’hiatus de son manteau, tenant serré un reste de papelito aux trois quarts consumé. Le feu s’approchait de l’épiderme de manière à brûler des doigts plus délicats ; mais le torero n’y faisait pas attention, occupé qu’il paraissait d’une pensée absorbante.

C’était un homme de vingt-cinq à vingt-huit ans. Son teint basané, ses yeux de jais, ses cheveux crépus démontraient son origine andalouse. Il devait être de Séville, cette prunelle noire de la terre, cette patrie naturelle des vaillants garçons, des bien plantés, des bien campés, des gratteurs de guitare, des dompteurs de chevaux, des piqueurs de taureaux, des joueurs de navaja, de ceux du bras de fer et de la main irritée.

Il eût été difficile de voir un corps plus robuste et des membres mieux découplés. Sa force s’arrêtait juste au point où elle serait devenue de la pesanteur. Il était aussi bien taillé pour la lutte que pour la course, et, si l’on pouvait supposer à la nature l’intention expresse de faire des toreros, elle n’avait jamais aussi bien réussi qu’en modelant cet Hercule aux proportions déliées.

Par son manteau entrebâillé, on voyait pétiller dans l’ombre quelques paillettes de sa veste incarnat et argent, et le chaton de la sortija  qui retenait les bouts de sa cravate ; la pierre de cet anneau était d’une assez grande valeur, et montrait, comme tout le reste du costume, que le possesseur appartenait à l’aristocratie de sa profession. Son moño de rubans neufs, lié à la petite mèche de cheveux réservée exprès, s’épanouissait derrière sa nuque en touffe opulente ; sa montera, du plus beau noir, disparaissait sous des agréments de soie de même couleur, et se nouait sous son menton par des jugulaires qui n’avaient jamais servi ; ses escarpins, d’une petitesse extraordinaire, auraient fait honneur au plus habile cordonnier de Paris, et eussent pu servir de chaussons à une danseuse de l’Opéra.

Cependant Juancho, tel était son nom, n’avait pas l’air ouvert et franc qui convient à un beau garçon bien habillé et qui va tout à l’heure se faire applaudir par les femmes : l’appréhension de la lutte prochaine troublait-elle sa sérénité ? Les périls que courent les combattants dans l’arène, et qui sont beaucoup moins grands qu’on ne pense, ne devaient avoir rien de bien inquiétant pour un gaillard découplé comme Juancho. Avait-il vu en rêve un taureau infernal portant sur des cornes d’acier rougi un matador embroché ?

Rien de tout cela! Telle était l’attitude habituelle de Juancho, surtout depuis un an; et sans qu’il fût précisément en état d’hostilité avec ses camarades, il n’existait pas entre eux et lui cette familiarité insouciante et joviale de gens qui courent ensemble les mêmes chances ; il ne repoussait pas les avances, mais il n’en faisait aucune, et, quoique Andalou, il était volontiers taciturne. Cependant quelquefois il semblait vouloir se dérober à sa mélancolie, et se livrait aux élans désordonnés d’une joie factice. Il buvait outre mesure, lui si sobre ordinairement, faisait du vacarme dans les cabarets, dansait des cachuchas endiablées, et finissait par des querelles absurdes où le couteau ne tardait pas à briller ; puis, l’accès passé, il retombait dans sa taciturnité et dans sa rêverie.

Diverses conversations se tenaient simultanément parmi les groupes : on parlait d’amour, de politique et surtout de taureaux.

« Que pense Votre Grâce, disait, avec ces belles formules cérémonieuses de la langue espagnole, un torero à un autre, du taureau noir de Mazpule ? A-t-il la vue basse, comme le prétend Arjona ?

– Il est myope d’un œil et presbyte de l’autre ; il ne faut pas s’y fier.

– Et le taureau de Lizaso, vous savez, celui de couleur pie, de quel côté pensez-vous qu’il donne le coup de corne ?

– Je ne saurais le dire, je ne l’ai pas vu à l’œuvre ; quel est votre avis, Juancho ?

– Du côté droit, répondit celui-ci comme réveillé d’un rêve et sans jeter les yeux sur le jeune homme arrêté devant lui.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il remue incessamment l’oreille droite, ce qui est un signe presque infaillible. »

Cela dit, Juancho porta à ses lèvres le reste de son papelito, qui s’évanouit en une pincée de cendres blanches.

L’heure fixée pour l’ouverture de la course approchait ; tous les toreros, à l’exception de Juancho, s’étaient levés ; la conversation languissait et l’on entendait les coups sourds de la lance des picadores s’exerçant contre le mur dans une cour intérieure, pour se faire la main et étudier leurs chevaux. Ceux qui n’avaient pas fini leurs cigarettes les jetèrent ; les chulos arrangèrent avec coquetterie sur leur avant-bras les plis de leurs capes de couleurs éclatantes et se mirent en rang. Le silence régnait, car c’est un moment toujours un peu solennel que celui de l’entrée dans la place, et qui rend les plus rieurs pensifs.

Juancho se leva enfin, jeta son manteau qui s’affaissa sur le banc, prit son épée et sa muleta, et alla se mêler au groupe bigarré.

Tout nuage s’était envolé de son front. Ses yeux brillaient, sa narine dilatée aspirait l’air fortement. Une singulière expression d’audace animait ses traits ennoblis. Il se carrait et cambrait comme pour se préparer à la lutte. Son talon s’appuyait énergiquement à terre, et, sous les mailles de soie, les nerfs de son cou-de-pied tressaillaient comme les cordes au manche d’une guitare. Il faisait jouer ses ressorts, et s’en assurait au moment de s’en servir ainsi qu’un soldat fait jouer avant la bataille son épée dans le fourreau.

C’était vraiment un admirable garçon que Juancho, et son costume faisait merveilleusement ressortir ses avantages : une large faja de soie rouge sanglait sa taille fine ; les broderies d’argent qui ruisselaient le long de sa veste formaient au collet, aux manches, aux poches, aux parements, comme des endroits stagnants où l’arabesque redoublait ses complications et s’épaississait de façon à faire disparaître l’étoffe. Ce n’était plus une veste incarnadine brodée d’argent, mais une veste d’argent brodée d’incarnadin. Aux épaules papillotaient tant de torsades, de globules de filigrane, de nœuds et d’ornements de toute sorte, que les bras semblaient jaillir de deux couronnes défoncées. La culotte de satin, enjolivée de soutaches et de paillons sur les coutures, pressait, sans les gêner, des muscles de fer et des formes d’une élégance robuste. Ce costume était le chef-d’œuvre de Zapata de Grenade, Zapata, ce Cardillac des habits de majo, qui pleure toutes les fois qu’il vous rapporte un habit, et vous offre pour le ravoir plus d’argent qu’il ne vous en a demandé pour le faire. Les connaisseurs ne croyaient pas l’estimer trop cher au prix de dix mille réaux. Porté par Juancho, il en valait vingt mille !

La dernière fanfare avait résonné ; l’arène était vide de chiens et de muchachos. C’était le moment. Les picadores, rabaissant sur l’œil droit de leur monture le mouchoir qui doit les empêcher de voir arriver le taureau, se joignaient au cortège, et la troupe déboucha en bon ordre dans la place.

Un murmure d’admiration accueillit Juancho quand il vint s’agenouiller devant la loge de la reine ; il plia le genou de si bonne grâce, d’un air à la fois si humble et si fier, et se releva si moelleusement, sans effort ni saccade, que les vieux aficionados eux-mêmes dirent : « Ni Pepé Illo, ni Romero, ni José Candido, ne s’en fussent mieux acquittés. »

L’alguazil à cheval, en costume noir de familier de la Sainte-Hermandad, alla, selon la coutume, au milieu des huées générales, porter la clef du toril au garçon de service, et, cette formalité accomplie, se sauva au plus grand galop qu’il put, chancelant sur sa selle, perdant les étriers, embrassant le col de sa monture, et donnant à la populace cette comédie de l’effroi, toujours si amusante pour les spectateurs à l’abri de tout danger.

Andrès, tout heureux de la rencontre qu’il avait faite, n’accordait pas grande attention aux préliminaires de la course, et le taureau avait déjà éventré un cheval sans qu’il eût jeté un seul regard au cirque.

Il contemplait la jeune fille placée à côté de lui avec une fixité qui l’eût gênée sans doute si elle s’en fût aperçue. Elle lui sembla plus charmante encore que la première fois. Le travail d’idéalisation, qui se mêle toujours au souvenir et fait souvent éprouver des déceptions quand on se retrouve en présence de l’objet rêvé, n’avait rien pu ajouter à la beauté de l’inconnue ; il faut avouer aussi que jamais type plus parfait de la femme espagnole ne s’était assis sur les gradins de granit bleu du cirque de Madrid.

Le jeune homme, en extase, admirait ce profil si nettement découpé, ce nez mince et fier aux narines roses comme l’intérieur d’un coquillage, ces tempes pleines où, sous un léger ton d’ambre, se croisait un imperceptible lacis de veines bleues ; cette bouche fraîche comme une fleur, savoureuse comme un fruit, entrouverte par un demi-sourire et illuminée par un éclair de nacre, et surtout ces yeux d’où le regard pressé par deux épaisses franges de cils noirs jaillissait en irrésistibles effluves.

C’était toute la pureté du type grec, mais affinée par le caractère arabe, la même perfection avec un accent plus sauvage, la même grâce, mais plus cruelle ; les sourcils dessinaient leur arc d’ébène sur le marbre doré du front d’un coup de pinceau si hardi, les prunelles étaient d’un noir si âprement noir, une pourpre si riche éclatait dans la pulpe des lèvres, qu’une pareille beauté eût eu quelque chose d’alarmant dans un salon de Paris ou de Londres ; mais elle était parfaitement à sa place à la course de taureaux, sous le ciel ardent de l’Espagne.

La vieille, qui ne donnait pas aux péripéties de l’arène la même attention que la jeune, observait le manège d’Andrès avec un regard oblique et un air de dogue flairant un voleur. Joyeuse, cette physionomie était laide ; refrognée, elle était repoussante ; ses rides semblaient plus creuses, et l’auréole brune qui cernait ses yeux s’agrandissait et rappelait vaguement les cercles de plume qui entourent les prunelles des chouettes ; sa dent de sanglier s’appuyait plus fortement sur sa lèvre calleuse, et des tics nerveux contractaient sa face grimaçante.

Comme Andrès persistait dans sa contemplation, la colère sourde de la vieille augmentait d’instant en instant ; elle se tracassait sur son banc, faisait siffler son éventail, donnait de fréquents coups de coude à sa belle voisine, et lui adressait toutes sortes de questions pour l’obliger à tourner la tête de son côté ; mais, soit que celle-ci ne comprît pas, ou qu’elle ne voulût pas comprendre, elle répondait en deux ou trois mots et reprenait son attitude attentive et sérieuse.

« La peste soit de l’atroce sorcière ! se disait tout bas Andrès, et quel dommage qu’on ait aboli l’inquisition ! Avec une figure pareille, on vous l’eût promenée, sans enquête, à califourchon sur un âne, coiffée du san-benito et vêtue de la chemise soufrée ; car elle sort évidemment du séminaire de Barahona, et doit laver les jeunes filles pour le sabbat. »

Juancho, dont le tour de tuer n’était pas arrivé, se tenait dédaigneusement au milieu de la place, sans prendre plus souci des taureaux que s’ils eussent été des moutons ; à peine faisait-il un léger mouvement de corps et se dérangeait-il de deux ou trois semelles lorsque la bête furieuse, se préoccupant de cet homme, faisait mine de fondre sur lui.

Son bel œil noir lustré faisait le tour des loges, des galeries et des gradins, où palpitaient, comme des ailes de papillons, des essaims d’éventails de toutes nuances ; on eût dit qu’il cherchait à reconnaître quelqu’un parmi ces spectateurs. Lorsque son regard, promené circulairement, arriva au gradin où la jeune fille et la vieille femme étaient assises, un éclair de joie illumina sa brune figure et il fit un imperceptible mouvement de tête, espèce de salut d’intelligence comme s’en permettent quelquefois les acteurs en scène.

« Militona, dit la vieille à voix basse, Juancho nous a vues ; prends garde à te bien tenir ; ce jeune homme te fait les doux yeux, et Juancho est jaloux.

– Qu’est-ce que cela me fait ? répondit Militona sur le même ton.

– Tu sais qu’il est homme à faire avaler une langue de bœuf à quiconque lui déplaît.

– Je ne l’ai pas regardé, ce monsieur, et d’ailleurs ne suis-je pas ma maîtresse ? »

En disant qu’elle n’avait pas regardé Andrès, Militona faisait un petit mensonge. Elle ne l’avait pas regardé, les femmes n’ont pas besoin de cela pour voir, mais elle aurait pu faire de sa personne la description la plus minutieuse.

En historien véridique, nous devons dire qu’elle trouvait don Andrès de Salcedo ce qu’il était en effet, un fort joli cavalier.

Andrès, pour avoir un moyen de lier conversation, fit signe à l’un de ces marchands d’oranges, de fruits confits, de pastilles et autres douceurs, qui se promènent dans le corridor de la place, et offrent au bout d’une perche leurs sucreries et leurs dragées aux spectateurs qu’ils soupçonnent de galanterie. La voisine d’Andrès était si jolie, qu’un marchand se tenait aux environs, comptant sur une vente forcée.

« Señorita, voulez-vous de ces pastilles ? » dit Andrès avec un sourire engageant à sa belle voisine, en lui présentant la boîte ouverte.

La jeune fille se retourna vivement et regarda Andrès d’un air de surprise inquiète.

« Elles sont au citron et à la menthe », ajouta Andrès comme pour la décider.

Militona, prenant tout à coup sa résolution, plongea ses doigts menus dans la boîte et en retira quelques pincées de pastilles.

« Heureusement Juancho a le dos tourné, grommela un homme du peuple qui se trouvait là ; autrement il y aurait du rouge de répandu ce soir.

– Et madame, en désire-t-elle ? » continua Andrès du ton le plus exquisement poli, en tendant la boîte à l’horrible vieille, que ce trait d’audace déconcerta au point qu’elle prit, dans son trouble, toutes les pastilles sans en laisser une.

Toutefois, en vidant la bonbonnière dans le creux de sa main noire comme celle d’une momie, elle jeta un coup d’œil furtif et effaré sur le cirque et poussa un énorme soupir.

En ce moment l’orchestre sonna la mort : c’était le tour à Juancho de tuer. Il se dirigea vers la loge de l’ayuntamiento, fit le salut et la demande de rigueur, puis jeta en l’air sa montera avec la crânerie la plus coquette. Le silence se fit tout à coup parmi l’assemblée, ordinairement si tumultueuse ; l’attente oppressait toutes les poitrines.

Le taureau que devait tuer Juancho était des plus redoutables ; pardonnez-nous si, occupé d’Andrès et de Militona, nous ne vous avons pas conté ses prouesses en détail : sept chevaux étendus, vides d’entrailles et découpant sur le sable, aux différents endroits où l’agonie les avait fait tomber, la mince silhouette de leur cadavre, témoignaient de sa force et de sa furie. Les deux picadores s’étaient retirés moulus de chutes, presque éclopés, et le sobre-saliente (doublure) attendait dans la coulisse, en selle et la lance au poing, prêt à remplacer ses chefs d’emploi hors de service.

Les chulos se tenaient prudemment dans le voisinage de la palissade, le pied sur l’étrier de bois qui sert à la franchir en cas de péril ; et le taureau vainqueur vaguait librement par la place, tachée çà et là de larges mares de sang sur lesquelles les garçons de combat n’osaient pas aller secouer de la poussière, donnant des coups de corne dans les portes, et jetant en l’air les chevaux morts qu’il rencontrait sur son passage.

Fais ton fier, mon garçon, disait un aficionado du peuple en s’adressant à la bête farouche ; jouis de ton reste, saute, gambade, tu ne seras pas si gai tout à l’heure : Juancho va te calmer. »

En effet, Juancho marchait vers la bête monstrueuse de ce pas ferme et délibéré qui fait rétrograder même les lions.

Le taureau, étonné de se voir encore un adversaire, s’arrêta, poussa un sourd beuglement, secoua la bave de son mufle, gratta la terre de son sabot, pencha deux ou trois fois la tête et recula de quelques pas.

Juancho était superbe à voir : sa figure exprimait la résolution immuable ; ses yeux fixes, dont les prunelles entourées de blanc semblaient des étoiles de jais, dardaient d’invisibles rayons qui criblaient le taureau comme des flèches d’acier ; sans en avoir la conscience, il lui faisait subir ce magnétisme au moyen duquel le belluaire Van Amburg envoyait les tigres tremblants se blottir aux angles de leur cage.

Chaque pas que l’homme faisait en avant, la bête féroce le faisait en arrière.

À ce triomphe de la force morale sur la force brute, le peuple, saisi d’enthousiasme, éclata en transports frénétiques ; c’étaient des applaudissements, des cris, des trépignements à ne pas s’entendre ; les amateurs secouaient à tour de bras les espèces de sonnettes et de tam-tams qu’ils apportent à la course pour émettre le plus de bruit possible. Les plafonds craquaient sous les admirations de l’étage supérieur, et la peinture détachée s’envolait en tourbillons de pellicules blanchâtres.

Le torero ainsi applaudi, l’éclair aux yeux, la joie au cœur, leva la tête vers la place où se trouvait Militona, comme pour lui reporter les bravos qu’on lui criait de toutes parts et lui en faire hommage.

Le moment était mal choisi. Militona avait laissé tomber son éventail, et don Andrès, qui s’était précipité pour le ramasser avec cet empressement à profiter des moindres circonstances qui caractérise les gens désireux de fortifier d’un fil de plus la chaîne frêle d’une nouvelle liaison, le lui remettait d’un air tout heureux et d’un geste le plus galant du monde.

La jeune fille ne put s’empêcher de remercier d’un joli sourire et d’une gracieuse inclinaison de tête l’attention polie d’Andrès.

Ce sourire fut saisi au vol par Juancho ; ses lèvres pâlirent, son teint verdit, les orbites de ses yeux s’empourprèrent, sa main se contracta sur le manche de la muleta, et la pointe de son épée, qu’il tenait basse, creusa convulsivement trois ou quatre trous dans le sable.

Le taureau, n’étant plus dominé par l’œillade fascinatrice, se rapprocha de son adversaire sans que celui-ci songeât à se mettre en garde. L’intervalle qui séparait la bête de l’homme diminuait affreusement.

« En voilà un gaillard qui ne s’alarme pas ! dirent quelques-uns, plus robustes aux émotions.

– Juancho, prends garde, disaient les autres, plus humains ; Juancho de ma vie, Juancho de mon cœur, Juancho de mon âme, le taureau est presque sur toi ! »

Quant à Militona, soit que l’habitude des courses eût émoussé sa sensibilité, soit qu’elle eût toute confiance dans l’habileté souveraine de Juancho ou qu’elle portât un intérêt médiocre à celui qu’elle troublait si profondément, sa figure resta calme et sereine comme s’il ne se fût rien passé ; seulement une légère rougeur monta à ses pommettes, et son sein souleva d’un mouvement un peu plus rapide les dentelles de sa mantille.

Les cris des assistants tirèrent Juancho de sa torpeur ; il fit une brusque retraite de corps et agita les plis écarlates de sa muleta devant les yeux du taureau.

L’instinct de la conservation, l’amour-propre du gladiateur luttaient dans l’âme de Juancho avec le désir d’observer ce que faisait Militona ; un coup d’œil égaré, un oubli d’une seconde pouvaient mettre sa vie en péril dans ce moment suprême. Situation infernale ! être jaloux, voir auprès de la femme aimée un jeune homme attentif et charmant, et se trouver au milieu d’un cirque, sous la pression des regards de douze mille spectateurs, ayant à deux pouces de la poitrine les cornes brûlantes d’une bête farouche qu’on ne peut tuer qu’à un certain endroit et d’une certaine manière, sous peine d’être déshonoré !

Le torero, redevenu maître de la juridiction, comme on dit en argot tauromachique, s’établit solidement sur ses talons, et fit plusieurs passes avec la muleta pour forcer le taureau à baisser la tête.

« Que pouvait lui dire ce jeune homme, ce drôle, à qui elle souriait si doucement ? » pensait Juancho, oubliant qu’il avait devant lui un adversaire redoutable ; et involontairement il releva les yeux.

Le taureau, profitant de cette distraction, fondit sur l’homme ; celui-ci, pris de court, fit un saut en arrière, et, par un mouvement presque machinal, porta son estocade au hasard ; le fer entra de quelques pouces ; mais, poussé dans un endroit défavorable, il rencontra l’os et, secoué par la bête furieuse, rejaillit de la blessure avec une fusée de sang et alla retomber à quelques pas plus loin. Juancho était désarmé et le taureau plein de vie ; car ce coup perdu n’avait fait qu’exaspérer sa rage. Les chulos accoururent, faisant onduler leurs capes roses et bleues.

Militona avait légèrement pâli ; la vieille poussait des « Aïe ! » et des « Hélas! » et gémissait comme un cachalot échoué.

Le public, à la vue de la maladresse inconcevable de Juancho, se mit à faire un de ces triomphants vacarmes dans lesquels excelle le peuple espagnol : c’était un ouragan d’épithètes outrageuses, de vociférations et malédictions. « Fuera, fuera, criait-on de toutes parts, le chien, le voleur, l’assassin ! Aux présides ! à Ceuta ! Gâter une si belle bête! Boucher maladroit ! bourreau ! » et tout ce que peut suggérer en pareille occasion l’exubérance méridionale, toujours portée aux extrêmes.

Cependant Juancho se tenait debout sous ce déluge d’injures, se mordant les lèvres et déchirant de sa main restée libre la dentelle de son jabot. Sa manche ouverte par la corne du taureau laissait voir sur son bras une longue rayure violette. Un moment il chancela, et l’on put croire qu’il allait tomber suffoqué par la violence de son émotion ; mais il se remit bien vite, courut à son épée, comme ayant arrêté un projet dans son esprit, la ramassa, la fit passer sous son pied pour en redresser la lame fléchie, et se posa de manière à tourner le dos à la partie de la place où se trouvait Militona.

Sur un signe qu’il fit, les chulos lui amenèrent le taureau en l’amusant de leurs capes, et cette fois, débarrassé de toute préoccupation, il porta à l’animal une estocade de haut en bas dans toutes les règles, et que le grand Montès de Chiclana lui-même n’eût pas désavouée.

L’épée plantée au défaut de l’épaule s’élevait avec sa poignée en croix entre les cornes du taureau et rappelait ces gravures gothiques où l’on voit saint Hubert à genoux devant un cerf portant un crucifix dans ses ramures.

L’animal s’agenouilla pesamment devant Juancho, comme rendant hommage à sa supériorité, et après une courte convulsion roula les quatre sabots en l’air.

« Juancho a pris une brillante revanche ! Quelle belle estocade ! je l’aime mieux qu’Arjona et le Chiclanero ; qu’en pensez-vous, señorita ? dit Andrès tout à fait enthousiasmé à sa voisine.

– Pour Dieu, monsieur, ne m’adressez plus un mot », répondit Militona très vite, sans presque remuer les lèvres et sans détourner la tête.

Ces paroles étaient dites d’un ton si impératif et si suppliant à la fois, qu’Andrès vit bien que ce n’était pas le « finissez » d’une fillette qui meurt d’envie que l’on continue.

Ce n’était pas la pudeur de la jeune fille qui lui dictait ces paroles ; les essais de conversation d’Andrès n’avaient rien qui méritât une telle rigueur, et les manolas, qui sont les grisettes de Madrid, sans vouloir en médire, ne sont pas, en général, d’une susceptibilité si farouche.

Un effroi véritable, le sentiment d’un danger qu’Andrès ne pouvait comprendre, vibraient dans cette phrase brève, décochée de côté et qui paraissait être elle-même un péril de plus.

« Serait-ce une princesse déguisée ? se dit Andrès assez intrigué et incertain du parti qu’il devait prendre. Si je me tais, j’aurai l’air d’un sot ou tout au moins d’un don Juan médiocre ; si je persiste, peut-être attirerai-je à cette belle enfant quelque scène désagréable. Aurait-elle peur de la duègne ? Non ; puisque cette aimable gaillarde a dévoré toutes mes pastilles, elle est un peu complice, et ce n’est pas elle que redoute mon infante. Y aurait-il ici autour quelque père, quelque frère, quelque mari ou quelque amant jaloux ? »

Personne ne pouvait être rangé dans aucune de ces catégories parmi les gens qui entouraient Militona ; ils avaient des airs effacés et des physionomies vagues : évidemment nul lien ne les rattachait à la belle manola.

Jusqu’à la fin de la course, Juancho ne regarda pas une seule fois du côté du tendido, et dépêcha les deux taureaux qui lui revenaient avec une maestria sans égale ; on l’applaudit aussi furieusement qu’on l’avait sifflé.

Andrès, soit qu’il jugeât prudent de ne pas renouer l’entretien après cette phrase, dont le ton alarmé et suppliant l’avait touché, soit qu’il ne trouvât pas de manière heureuse de rentrer en conversation, n’adressa plus un mot à Militona, et même il se leva quelques minutes avant la fin de la course.

En enjambant les gradins pour se retirer, il dit tout bas quelques mots à un jeune garçon à physionomie intelligente et vive et disparut.

Le petit drôle, lorsque le public sortit, eut soin de marcher dans la foule, sans affectation et de l’air le plus dégagé du monde, derrière Militona et la duègne. Il les laissa remonter toutes deux dans leur calesin, puis, ayant l’air de céder à un mouvement de gaminerie lorsque la voiture s’ébranla sur ses grandes roues écarlates, il se suspendit à la caisse des pieds et des mains, en chantant à tue-tête la chanson populaire des taureaux de Puerto.

La voiture s’éloigna dans un tourbillon de bruit et de poussière.

« Bon, se dit Andrès, qui vit d’une allée du Prado où il était déjà parvenu, passer le calesin à toute vitesse avec le muchacho hissé par derrière, je saurai ce soir l’adresse de cette charmante créature, et que le duo de Bellini me soit léger ! »

 

 

III

 

Le jeune garçon devait venir rendre compte de sa mission à don Andrès, qui l’attendait en fumant un cigare dans une allée du Prado, aux environs du monument élevé aux victimes du 2 mai.

Tout en poussant devant lui les bouffées de tabac qui se dissipaient en bleuâtres spirales, Andrès faisait son examen de conscience, et ne pouvait guère s’empêcher de reconnaître qu’il était sinon amoureux, du moins très vivement préoccupé de la belle manola. Quand même la beauté de la jeune fille n’eût pas suffi pour mettre en feu le cœur le moins inflammable, l’espèce de mystère que semblait annoncer son effroi quand Andrès lui avait adressé la parole après l’accident arrivé à Juancho, ne pouvait manquer de piquer la curiosité de tout jeune homme un peu aventureux : à vingt-cinq ans, sans être don Quichotte de la Manche, l’on est toujours prêt à défendre les princesses que l’on suppose opprimées.

Feliciana, la demoiselle si bien élevée, que devenait-elle à travers tout cela ? Andrès en était assez embarrassé ; mais il se dit que son mariage avec elle ne devant avoir lieu que dans six mois, cette légère amourette aurait le temps d’être menée à bien, rompue et oubliée avant le terme fatal, et que d’ailleurs rien n’était si facile à cacher qu’une intrigue de ce genre, Feliciana et la jeune fille vivant dans des sphères à ne jamais se rencontrer. Ce serait sa dernière folie de garçon ; car dans le monde on appelle folie aimer une jeune fille gracieuse et charmante, et raison épouser une femme laide, revêche et qui vous déplaît ; après, il vivrait en ermite, en sage, en vrai martyr conjugal.

Les choses ainsi arrangées dans sa tête, Andrès s’abandonna aux plus agréables rêveries. Il était tenu par doña Feliciana Vasquez de los Rios à un régime de bon ton et d’amusement de bon goût qui lui pesait fort, bien qu’il n’osât protester ; il lui fallait se conformer à une foule d’habitudes anglaises, au thé, au piano, aux gants jaunes, aux cravates blanches, au vernis, sans circonstance atténuante, à la danse marchée, aux conversations sur les modes nouvelles, aux grands airs italiens, toutes choses qui répugnaient à son humeur naturellement libre et gaie. Malgré lui, le vieux sang espagnol s’insurgeait dans ses veines contre l’envahissement de la civilisation du Nord.

Se supposant déjà l’amant heureux de la manola du cirque,– quel homme n’est pas un peu fat, au moins en pensée ? – il se voyait dans la petite chambre de la jeune fille, débarrassé de son frac et faisant une collation de pâtisseries, d’oranges, de fruits confits, arrosée de flacons de vin de Péralta et de Pedro Jiménès plus ou moins légitimes, que la tia aurait été chercher à la boutique de vins généreux la plus proche.

Prenant un papel de hilo teint au jus de réglisse, la belle enfant roulait dans la mince feuille quelques brins de tabac coupés d’un trabuco, et lui offrait une cigarette tournée avec la plus classique perfection.

Puis, repoussant la table du pied, elle allait décrocher du mur une guitare qu’elle remettait à son galant, et une paire de castagnettes de bois de grenadier qu’elle s’ajustait aux pouces, en serrant la ganse qui les noue de ses petites dents de nacre, et se mettait à danser avec une souplesse et une expression admirables une de ces vieilles danses espagnoles où l’Arabie a laissé sa langueur brûlante et sa passion mystérieuse, en murmurant d’une voix entrecoupée quelque ancien couplet de séguidille incohérent et bizarre, mais d’une poésie pénétrante.

Pendant qu’Andrès s’abandonnait à ses voluptueuses rêveries avec tant de bonne foi, qu’il marquait la mesure des castagnettes en faisant craquer ses phalanges, le soleil baissait rapidement et les ombres devenaient longues. L’heure du dîner approchait ; car aujourd’hui, à Madrid, les personnes bien situées se mettent à table à l’heure de Paris ou de Londres, et le messager d’Andrès ne revenait pas ; quand même la jeune fille eût logé à l’extrémité opposée de la ville, à la porte San-Joachim ou San-Gerimon, le jeune drôle eût eu le temps, et bien au-delà, de faire deux fois la course, surtout en considérant que, dans la première partie du voyage, il était perché sur l’arrière-train de la voiture.

Ce retard étonna et contraria vivement Andrès, qui ne savait où retrouver son émissaire, et qui voyait ainsi se terminer au début une aventure qui promettait d’être piquante. Comment se remettre sur la piste une fois perdue, quand on ne possède pas le plus petit indice pour se guider, pas un détail, pas même un nom, et qu’il faut compter sur le hasard décevant des rencontres ?

« Peut-être est-il arrivé quelque incident dont je ne puis me rendre compte; attendons encore quelques minutes », se dit Andrès.

Profitant de la permission d’ubiquité accordée aux conteurs, nous suivrons le calesin dans sa course rapide. Il avait d’abord longé le Prado, puis s’était enfoncé dans la rue de San-Juan, ayant toujours l’émissaire d’Andrès accroché des pieds et des mains à ses ressorts ; ensuite il avait gagné la rue de los Desamparados. Au milieu à peu près de cette rue, le calesero, sentant de la surcharge, avait envoyé au pauvre Perico, avec une dextérité extrême, un coup de fouet bien sanglé à travers la figure qui l’avait forcé à lâcher prise.

Lorsque, après s’être frotté les yeux tout pleurants de douleur, il eut recouvré la faculté de voir, le calesin était déjà au bout de la rue de la Fé, et le bruit de ses roues sur le pavé inégal allait s’affaiblissant. Perico, excellent coureur comme tous les jeunes Espagnols, et pénétré de l’importance de sa mission, avait pris ses jambes à son cou, et il eût assurément rattrapé la voiture si celle-ci eût roulé en ligne droite ; mais à l’extrémité de la rue, elle fit un coude, et Perico la perdit de vue un instant. Quand il tourna l’angle à son tour, le calesin avait disparu. Il était entré dans ce lacis de rues et de ruelles qui avoisinent la place de Lavapiès. Avait-il pris la rue del Povar ou celle de Santa-Inès, celle de las Damas ou de San-Lorenzo ? C’est ce que Perico ne put démêler ; il les parcourut toutes, en espérant voir le calesin arrêté devant quelque porte : il fut trompé dans son espoir ; seulement il rencontra sur la place la voiture qui revenait à vide et dont le conducteur, faisant claquer son fouet comme des détonations de pistolet par une sorte de menace ironique, se hâtait pour aller prendre un autre chargement.

Dépité de n’avoir pu faire ce qu’Andrès lui avait demandé, Perico s’était promené quelque temps dans les rues où il présumait que le calesin avait déposé ses deux pratiques, pensant, avec cette précoce intelligence des passions qu’ont les enfants méridionaux, qu’une si jolie fille ne pouvait manquer d’avoir un galant et de se mettre à la fenêtre pour le regarder venir, ou de sortir pour l’aller retrouver s’il ne venait pas, le jour des taureaux étant consacré à Madrid aux promenades, aux parties fines et aux divertissements. Ce calcul n’était pas dénué de justesse ; en effet, bien des jolies têtes souriaient, encadrées aux fenêtres, et se penchaient sur les balcons, mais aucune n’était celle de la manola qu’on l’avait chargé de suivre. De guerre lasse, après s’être lavé les yeux à la fontaine de Lavapiès, il descendit vers le Prado pour rendre compte à don Andrès de sa mission. S’il ne rapportait pas l’adresse précise, il était du moins à peu près certain que la belle demeurait dans une des quatre rues dont nous avons cité les noms ; et, comme elles sont très courtes, c’était déjà moins vague que de la chercher dans tout Madrid.

S’il fût resté quelques minutes de plus, il aurait vu un second calesin s’arrêter devant une maison de la rue del Povar, et un homme, soigneusement embossé et le manteau sur les yeux, sauter légèrement à bas de la voiture et s’enfoncer dans l’allée. Le mouvement du saut dérangea les plis de la cape, qui laissa briller un éclair de paillon, et découvrit des bas de soie étoilés de quelques gouttelettes de sang et tendus par une jambe nerveuse.

Vous avez sans doute déjà reconnu Juancho. En effet, c’était lui. Mais pour Perico, aucun lien ne rattachait Juancho à Militona et sa présence n’eût pas été un indice de l’endroit où demeurait la jeune fille. D’ailleurs, Juancho pouvait rentrer chez lui. C’était même la version la plus vraisemblable. Après une course aussi dramatique que celle-là, il devait avoir besoin de repos et d’appliquer quelques compresses sur l’égratignure de son bras, car les cornes du taureau sont venimeuses et font des blessures lentes à guérir.

Perico se dirigea d’un pas allongé du côté de l’obélisque du Deux-Mai, où Andrès lui avait donné rendez-vous. Autre anicroche. Andrès n’était pas seul, Doña Feliciana, qui était sortie pour quelque emplette avec une de ses amies qu’elle reconduisait, avait aperçu de sa voiture son fiancé se promenant avec une impatience nerveuse ; elle était descendue, ainsi que son amie, et, s’approchant d’Andrès, elle lui avait demandé si c’était pour composer un sonnet ou un madrigal qu’il errait ainsi sous les arbres à l’heure où les mortels moins poétiques se livrent à leur nourriture. Le malheureux Andrès, pris en flagrant délit de commencement d’intrigue, ne put s’empêcher de rougir un peu et balbutia quelques galanteries banales; il enrageait dans son âme, bien que sa bouche sourît. Perico, incertain, décrivait autour du groupe des cercles embarrassés ; tout jeune qu’il était, il avait compris qu’il ne fallait pas donner à un jeune homme l’adresse d’une manola devant une jeune personne si bien habillée à la française. Seulement il s’étonnait en lui-même qu’un cavalier qui connaissait de si belles dames à chapeau prît intérêt à une manola en mantille.

« Que nous veut donc ce garçon, qui nous regarde avec ses grands yeux noirs comme s’il voulait nous avaler ?

– Il attend sans doute que je lui jette le bout de ce cigare éteint », répondit Andrès en joignant l’action à la parole et en faisant un imperceptible signe qui voulait dire : « Reviens, quand je serai débarrassé. »

L’enfant s’éloigna, et tirant un briquet de sa poche, fit du feu et se mit à humer le havane avec la componction d’un fumeur accompli.

Mais Andrès n’était pas au bout de ses peines. Feliciana se frappa le front de sa main étroitement gantée, et dit, comme sortant d’un rêve : « Mon Dieu, j’étais si préoccupée tantôt de notre duo de Bellini, que j’ai oublié de vous dire que mon père, don Geronimo, vous attend à dîner. Il voulait vous écrire ce matin ; mais comme je devais vous voir dans l’après-midi, je lui ai dit que ce n’était pas la peine. Il est déjà bien tard, dit-elle en consultant une petite montre grande comme l’ongle ; montez en voiture avec nous, nous mettrons Rosa chez elle et nous retournerons à la maison ensemble.

Si l’on s’étonne de voir une jeune personne si bien élevée prendre un jeune homme dans sa voiture, nous ferons observer que sur le devant de la calèche était assise une gouvernante anglaise, roide comme un pieu, rouge comme une écrevisse, et ficelée dans le plus long des corsets, dont l’aspect suffisait pour mettre en fuite les amours et les médisances.

Il n’y avait pas moyen de reculer ; après avoir présenté la main à Feliciana et à son amie pour les aider à monter, il prit place sur le devant de la calèche, à côté de miss Sarah, furieux de n’avoir pu entendre le rapport de Perico, qu’il croyait mieux renseigné, et avec la perspective d’une soirée musicale indéfiniment prolongée.

Comme nous pensons que la description d’un dîner bourgeois n’aurait rien d’intéressant pour vous, nous irons à la recherche de Militona, espérant être plus heureux dans nos investigations que Perico.

Militona demeurait, en effet, dans une des rues soupçonnées par le jeune espion d’Andrès. Vous dire le genre d’architecture auquel appartenait la maison qu’elle habitait avec beaucoup d’autres, serait fort difficile, à moins que ce ne fût à l’ordre composite. La plus grande fantaisie avait présidé au percement des baies, dont pas une n’était pareille. Le constructeur semblait s’être donné pour but la symétrie inverse, car rien ne se correspondait dans cette façade désordonnée ; les murailles, presque toutes hors d’aplomb, faisaient ventre et paraissaient s’affaisser sous leur poids ; des S et des croix de fer les contenaient à peine, et sans les deux maisons voisines, un peu plus solides, où elle s’épaulait, elle serait tombée infailliblement au travers de la rue ; au bas, le plâtre, écaillé par larges plaques, laissait voir le pisé des murs ; le haut, mieux conservé, offrait des traces d’ancienne peinture rose, qui paraissait comme la rougeur de cette pauvre maison honteuse de sa misère.

Près d’un toit de tuiles tumultueux et découpant sur l’azur du ciel un feston brun édenté çà et là, souriait une petite fenêtre, encadrée d’un récent crépi de chaux ; une cage, à droite, contenait une caille ; une autre, à gauche, d’une dimension presque imperceptible, ornée de perles de verre rouge et jaune, servait de palais et de cellule à un grillon : car les Espagnols, à qui les Arabes ont laissé le goût des rythmes persistants, aiment beaucoup les chants monotones, frappés à temps égaux, de la caille et du grillon. Une jarre de terre poreuse, suspendue par les anses à une ficelle et couverte d’une sueur perlée, rafraîchissait l’eau à la brise naissante du soir, et laissait tomber quelques gouttes sur deux pots de basilic placés au-dessous. Cette fenêtre, c’était celle de la chambre de Militona. De la rue un observateur eût deviné tout de suite que ce nid était habité par un jeune oiseau ; la jeunesse et la beauté exercent leur empire même sur les choses inanimées, et y posent involontairement leur cachet.

Si vous ne craignez pas de vous engager avec nous dans cet escalier aux marches calleuses, à la rampe miroitée, nous y suivrons Militona, qui monte en sautillant les degrés rompus avec toute l’élasticité d’un jarret de dix-huit ans ; elle nage déjà dans la lumière des étages supérieurs, tandis que la tia Aldonza, retenue dans les limbes obscurs des premières marches, pousse des han ! de saint Joseph et se pend désespérément des deux mains à la corde grasse.

La belle fille, soulevant un bout de sparterie jetée devant une de ces portes de sapin à petits panneaux multipliés si communes à Madrid, prit sa clef et ouvrit.

Une si pauvre chambre ne pouvait guère tenter les voleurs et n’exigeait pas de grandes précautions de fermeture : absente, Militona la laissait ouverte ; mais, quand elle y était, elle la fermait soigneusement. Il y avait alors un trésor dans ce mince taudis, sinon pour les voleurs, du moins pour les amoureux.

Une simple couche de chaux remplaçait sur la muraille le papier et la tenture ; un miroir dont l’étamage rayé ne reflétait que fort imparfaitement la charmante figure qui le consultait ; une statuette en plâtre de saint Antoine, accompagnée de deux vases de verre bleu contenant des fleurs artificielles ; une table de sapin, deux chaises et un petit lit recouvert d’une courtepointe de mousseline avec des volants découpés en dents de loup, formaient tout l’ameublement. N’oublions pas quelques images de Notre-Dame et des saints, peintes et dorées sur verre avec une naïveté byzantine ou russe, une gravure du Deux-Mai, l’enterrement de Daoiz et Velarde, un picador à cheval d’après Goya, plus un tambour de basque faisant pendant à une guitare : par un mélange du sacré et du profane, dont l’ardente foi des pays vraiment catholiques ne s’alarme pas, entre ces deux instruments de joie et de plaisir s’élevait une longue palme tirebouchonnée, rapportée de l’église le jour de Pâques fleuries.

Telle était la chambre de Militona, et, bien qu’elle ne renfermât que les choses strictement nécessaires à la vie, elle n’avait pas l’aspect aride et froid de la misère ; un rayon joyeux l’illuminait ; le rouge vif des briques du plancher était gai à l’œil ; aucune ombre difforme ne trouvait à s’accrocher, avec ses ongles de chauve-souris, dans ces angles d’une blancheur éclatante ; aucune araignée ne tendait sa toile entre les solives du plafond ; tout était frais, souriant et clair dans cette pièce meublée de quatre murs. En Angleterre, c’eût été le dénuement le plus profond ; en Espagne, c’était presque l’aisance, et plus qu’il n’en fallait pour être aussi heureux qu’en paradis.

La vieille était enfin parvenue à se hisser jusqu’au bout de l’escalier ; elle entra dans le charmant réduit et s’affaissa sur une des deux chaises, que son poids fit craquer d’une manière alarmante.

« Je t’en prie, Militona, décroche-moi la jarre, que je boive un coup ; j’étouffe, j’étrangle ; la poussière de la place et ces damnées pastilles de menthe m’ont mis le feu au gosier.

– Il ne fallait pas les manger à poignées, tia », répondit la jeune fille avec un sourire en inclinant le vase sur les lèvres de la vieille.

Aldonza but trois ou quatre gorgées, passa le dos de sa main sur sa bouche et s’éventa en silence sur un rythme rapide.

« A propos de pastilles, dit-elle après un soupir, quels regards furieux lançait Juancho de notre côté ! je suis sûre qu’il a manqué le taureau parce que ce joli monsieur te parlait ; il est jaloux comme un tigre, ce Juancho, et, s’il a pu le retrouver, il lui aura fait passer un mauvais quart d’heure. Je ne donnerais pas beaucoup d’argent de la peau de ce jeune homme, car elle court risque d’être fendue par de fameuses estafilades. Te rappelles-tu la belle aiguillette qu’il a levée sur ce Luca, qui voulait t’offrir un bouquet à la romeria de San-Isidro ?

– J’espère que Juancho ne se portera à aucune de ces fâcheuses extrémités ; j’ai prié ce jeune homme de ne plus m’adresser la parole, d’un ton si suppliant et si absolu, qu’il n’a plus rien dit à dater de ce moment ; il a compris mon effroi et en a eu pitié. Mais quelle affreuse tyrannie d’être ainsi poursuivie de cet amour féroce !

– C’est ta faute, dit la vieille ; pourquoi es-tu si jolie ? »

Un coup sec, frappé à la porte comme par un doigt de fer, interrompit la conversation des deux femmes.

La vieille se leva et alla regarder par le petit judas grillé et fermé d’un volet, pratiqué dans la porte à hauteur d’homme, selon l’usage espagnol.

A l’ouverture parut la tête de Juancho, pâle sous la teinte bronzée dont le soleil de l’arène l’avait revêtue.

Aldonza entrebâilla la porte et Juancho entra. Son visage trahissait les violentes émotions qui l’avaient agité dans le cirque ; on y lisait une rage concentrée : car, pour cette âme entichée d’un grossier point d’honneur, les bravos n’effaçaient pas les sifflets ; il se regardait comme déshonoré et obligé aux plus téméraires prouesses pour se réhabiliter dans l’opinion publique et vis-à-vis de lui-même.

Mais ce qui l’occupait surtout, et ce qui portait sa fureur au plus haut degré, c’était de n’avoir pu quitter l’arène assez tôt pour rejoindre le jeune homme qui paraissait si galant auprès de Militona ; où le retrouver maintenant ? Sans doute il avait suivi la jeune fille, il lui avait parlé encore.

A cette idée, sa main tâtait machinalement sa ceinture pour y chercher son couteau.

Il s’assit sur l’autre chaise ; Militona, appuyée à la fenêtre, déchiquetait la capsule d’un œillet rouge effeuillé ; la vieille s’éventait par contenance ; un silence général régnait entre les trois personnages ; ce fut la vieille qui le rompit.

« Juancho, dit-elle, votre bras vous fait-il toujours souffrir ?

– Non, répondit le torero en attachant son regard profond sur Militona.

– Il faudrait y mettre des compresses d’eau et de sel », continua la vieille pour ne pas laisser tomber aussitôt la conversation.

Mais Juancho ne fit aucune réponse, et, comme dominé par une idée fixe, il dit à Militona : « Quel était ce jeune homme placé à côté de vous à la course des taureaux ?

– C’est la première fois que je le rencontre ; je ne le connais pas.

– Mais vous voudriez le connaître ?

– La supposition est polie. Eh bien ! quand cela serait ?

– Si cela était, je le tuerais, ce charmant garçon en bottes vernies, en gants blancs et en frac.

– Juancho, vous parlez comme un insensé : vous ai-je donné le droit d’être jaloux de moi ? Vous m’aimez, dites-vous ; est-ce ma faute, et faut-il, parce qu’il vous a pris fantaisie de me trouver jolie, que je me mette à vous adorer sur-le-champ ?

– Ça, c’est vrai, elle n’y est pas forcée, dit la vieille ; mais pourtant, à vous deux vous feriez un beau couple ! Jamais main plus fine ne se serait posée sur un bras plus vigoureux, et, si vous dansiez ensemble une cachucha au jardin de Las Delicias, ce serait à monter sur les chaises.

– Ai-je fait la coquette avec vous, Juancho ? vous ai-je attiré par des œillades, des sourires et des mines penchées ?

– Non, répondit le torero d’une voix creuse.

– Je ne vous ai jamais fait de promesses ni permis de concevoir d’espérances ; je vous ai toujours dit : « Oubliez-moi. » Pourquoi me tourmenter et m’offenser par vos violences que rien ne justifie ? Faudra-t-il donc, parce que je vous ai plu, que je ne puisse laisser tomber un regard qui ne soit un arrêt de mort ? Ferez-vous toujours la solitude autour de moi ? Vous avez estropié ce pauvre Luca, un brave garçon qui m’amusait et me faisait rire, et blessé grièvement Ginès, votre ami, parce qu’il m’avait effleuré la main : croyez-vous que tout cela arrange beaucoup vos affaires ? Aujourd’hui vous faites des extravagances dans le cirque ; pendant que vous m’espionnez, vous laissez arriver les taureaux sur vous, et donnez une pitoyable estocade !

– Mais c’est que je t’aime, Militona, de toutes les forces de mon âme, avec toute la fougue de ce sang qui calcine mes veines : c’est que je ne vois que toi au monde, et que la corne d’un taureau m’entrant dans la poitrine ne me ferait pas détourner la tête quand tu souris à un autre homme. Je n’ai pas les manières douces, c’est vrai, car j’ai passé ma jeunesse à lutter corps à corps avec les bêtes farouches ; tous les jours je tue et m’expose à être tué ; je ne puis pas avoir la douceur de ces petits jeunes gens délicats et minces comme des femmes, qui perdent leur temps à se faire friser et à lire les journaux ! Au moins si tu n’es pas à moi, tu ne seras pas à d’autres ! » reprit Juancho après une pause, en frappant la table avec force, et comme résumant par ce coup de poing son monologue intérieur.

Et là-dessus il se leva brusquement et sortit en grommelant :<