Théophile
Gautier
Militona
Texte établi par Alain Guyot (Université Stendhal, Grenoble-III)
I
Un lundi du mois de juin de 184., dia de toros, comme on dit en Espagne, un jeune homme de bonne mine, mais qui paraissait d’assez mauvaise humeur, se dirigeait vers une maison de la rue San-Bernardo, dans la très noble et très héroïque cité de Madrid.
D’une des fenêtres de cette maison
s’échappait un clapotis de piano qui augmenta d’une manière sensible le
mécontentement peint sur les traits du jeune homme : il s’arrêta devant la
porte comme hésitant à entrer; mais cependant il prit une détermination
violente, et, surmontant sa répugnance, il souleva le marteau, au fracas duquel
répondit dans l’escalier le bruit des pas lourds et gauchement empressés du
gallego qui venait ouvrir.
On aurait pu supposer qu’une affaire
désagréable, un emprunt usuraire à contracter, une dette à solder, un sermon à
subir de la part de quelque vieux parent grondeur, amenait ce nuage sur la
physionomie naturellement joyeuse de don Andrès de
Salcedo.
Il n’en était
rien.
Don Andrès de Salcedo, n’ayant pas de
dettes, n’avait pas besoin d’emprunter, et, comme tous ses parents étaient
morts, il n’attendait pas d’héritage, et ne redoutait les remontrances d’aucune
tante revêche et d’aucun oncle quinteux.
Bien que la chose ne soit guère à la
louange de sa galanterie, don Andrès allait tout simplement rendre à doña
Feliciana Vasquez de los Rios sa visite
quotidienne.
Doña Feliciana Vasquez de los Rios était
une jeune personne de bonne famille, assez jolie et suffisamment riche, que don
Andrès devait épouser bientôt.
Certes, il n’y avait pas là de quoi
assombrir le front d’un jeune homme de vingt-quatre ans, et la perspective d’une
heure ou deux passées avec une novia « qui ne comptait pas plus de
seize avrils » ne devait présenter rien d’effrayant à
l’imagination.
Comme la mauvaise humeur n’empêche pas la
coquetterie, Andrès, qui avait jeté son cigare au bas de l’escalier, secoua,
tout en montant les marches, les cendres blanches qui salissaient les parements
de son habit, donna un tour à ses cheveux et releva la pointe de ses
moustaches ; il se défit aussi de son air contrarié, et le plus joli
sourire de commande vint errer sur ses lèvres.
« Pourvu, dit-il en franchissant le
seuil de l’appartement, que l’idée ne lui vienne pas de me faire répéter avec
elle cet exécrable duo de Bellini qui n’en finit pas, et qu’il faut reprendre
vingt fois. Je manquerai le commencement de la course et ne verrai pas la
grimace de l’alguazil quand on ouvrira la porte au
taureau. »
Telle était la crainte qui préoccupait
don Andrès, et, à vrai dire, elle était bien
fondée.
Feliciana, assise sur un tabouret et
légèrement penchée, déchiffrait la partition formidable ouverte à l’endroit
redouté ; les doigts écartés, les coudes faisant angle de chaque côté de sa
taille, elle frappait des accords plaqués et recommençait un passage difficile
avec une persévérance digne d’un meilleur sort.
Elle était tellement occupée de son
travail, qu’elle ne s’aperçut pas de l’entrée de don Andrès, que la suivante
avait laissé passer sans l’annoncer, comme familier de la maison et futur de sa
maîtresse.
Andrès, dont les pas étaient amortis par
la natte de paille de Manille qui recouvrait les briques du plancher, parvint
jusqu’au milieu de la chambre sans avoir attiré l’attention de la jeune
fille.
Pendant que doña Feliciana lutte contre
son piano, et que don Andrès reste debout derrière elle, ne sachant s’il doit
franchement interrompre ce vacarme intime ou révéler sa présence par une toux
discrète, il ne sera peut-être pas hors de propos de jeter un coup d’œil sur
l’endroit où la scène se passe.
Une teinte plate à la détrempe couvrait
les murs ; de fausses moulures, de feints encadrements à la grisaille
entouraient les fenêtres et les portes. Quelques gravures à la manière noire,
venues de Paris, Souvenirs et Regrets, les Petits Braconniers, Don Juan et
Haydée, Mina et Brenda, étaient suspendues, dans la plus parfaite symétrie, à
des cordons de soie verte. Des canapés de crin noir, des chaises assorties au
dos épanoui en lyre, une commode et une table d’acajou ornées de têtes de sphinx
en cadenettes, souvenirs de la conquête d’Égypte, une pendule représentant la
Esméralda faisant écrire à sa chèvre le nom de Phébus, et flanquée de deux
chandeliers sous globe, complétaient cet ameublement de bon
goût.
Des rideaux de mousseline suisse à
ramages prétentieusement drapés et rehaussés de toutes sortes d’estampages
garnissaient les croisées et reproduisaient d’une façon désastreusement exacte
les dessins que les tapisseries de Paris font paraître dans les journaux de
modes ou par cahiers lithographiés.
Ces rideaux, il faut le dire, excitaient
l’admiration et l’envie générales.
Il serait injuste de passer sous silence
une foule de petits chiens en verre filé, de groupes en porcelaine moderne, de
paniers en filigrane entremêlés de fleurs d’émail, de serre-papiers d’albâtre et
de boîtes de Spa relevées de coloriages qui encombraient les étagères,
brillantes superfluités destinées à trahir la passion de Feliciana pour les
arts.
Car Feliciana Vasquez avait été élevée à
la française et dans le respect le plus profond de la mode du jour ; aussi,
sur ses instances, tous les meubles anciens avaient-ils été relégués au grenier,
au grand regret de don Geronimo Vasquez, son père, homme de bon sens, mais
faible.
Les lustres à dix bras, les lampes à
quatre mèches, les fauteuils couverts de cuir de Russie, les draperies de damas,
les tapis de Perse, les paravents de la Chine, les horloges à gaine, les meubles
de velours rouge, les cabinets de marqueterie, les tableaux noirâtres d’Orrente
et de Menendez, les lits immenses, les tables massives de noyer, les buffets à
quatre battants, les armoires à douze tiroirs, les énormes vases à fleurs, tout
le vieux luxe espagnol, avaient dû céder la place à cette moderne élégance de
troisième ordre qui ravit les naïves populations éprises d’idées civilisatrices
et dont une femme de chambre anglaise ne voudrait
pas.
Doña Feliciana était habillée à la mode
d’il y a deux ans ; il va sans dire que sa toilette n’avait rien
d’espagnol : elle possédait à un haut degré cette suprême horreur de tout
ce qui est pittoresque et caractéristique, qui distingue les femmes comme il
faut ; sa robe, d’une couleur indécise, était semée de petits bouquets
presque invisibles ; l’étoffe en avait été apportée d’Angleterre et passée
en fraude par les hardis contrebandiers de Gibraltar ; la plus couperosée
et la plus revêche bourgeoise n’en eût pas choisi une autre pour sa fille. Une
pèlerine garnie de valenciennes ombrait modestement les charmes timides que
l’échancrure du corsage, commandée par la gravure de mode, eût pu laisser à
découvert. Un brodequin étroit moulait un pied qui, pour la petitesse et la
cambrure, ne démentait point son origine.
C’était, du reste, le seul indice de sa
race qu’eût conservé doña Feliciana ; on l’eût prise d’ailleurs pour une
Allemande ou une Française des provinces du Nord ; ses yeux bleus, ses
cheveux blonds, son teint uniformément rosé, répondaient aussi peu que possible
à l’idée que l’on se fait généralement d’une Espagnole d’après les romances et
les keepsakes. Elle ne portait jamais de mantille et n’avait pas le moindre
stylet à sa jarretière. Le fandango et la cachucha lui étaient inconnus ;
mais elle excellait dans la contredanse, le rigodon et la valse à deux
temps ; elle n’allait jamais aux courses de taureaux, trouvant ce
divertissement « barbare » ; en revanche, elle ne manquait pas
d’assister aux premières représentations des vaudevilles traduits de Scribe, au
théâtre del Principe, et de suivre les représentations des chanteurs italiens au
théâtre del Circo. Le soir, elle allait faire au Prado un tour en calèche,
coiffée d’un chapeau venant directement de Paris.
Vous voyez que doña Feliciana Vasquez de
los Rios était sur tous points une jeune personne parfaitement
convenable.
C’était ce que disait don Andrès ;
seulement il n’osait pas formuler vis-à-vis de lui-même le complément de cette
opinion : parfaitement convenable, mais parfaitement
ennuyeuse !
On demandera pourquoi don Andrès faisait
la cour dans des vues conjugales à une femme qui lui plaisait médiocrement.
Était-ce par avidité ? Non ; la dot de Feliciana, quoique d’un chiffre
assez rond, n’avait rien qui pût tenter Andrès de Salcedo, dont la fortune était
pour le moins aussi considérable : ce mariage avait été arrangé par les
parents des deux jeunes gens, qui s’étaient laissé faire sans objection ;
la fortune, la naissance, l’âge, les rapports d’intimité, l’amitié contractée
dès l’enfance, tout s’y trouvait réuni. Andrès s’était habitué à considérer
Feliciana comme sa femme. Aussi lui semblait-il rentrer chez lui en allant chez
elle ; et que peut faire un mari chez lui, si ce n’est désirer de
sortir ? Il trouvait d’ailleurs à doña Feliciana toutes les qualités
essentielles ; elle était jolie, mince et blonde ; elle parlait
français et anglais, faisait bien le thé. Il est vrai que don Andrès ne pouvait
souffrir cette horrible mixture. Elle dansait et jouait du piano, hélas !
et lavait assez proprement l’aquarelle. Certes, l’homme le plus difficile
n’aurait pu exiger davantage.
« Ah ! c’est vous,
Andrès », dit sans se retourner Feliciana, qui avait reconnu la présence de
son futur au craquement de ses chaussures.
Que l’on ne s’étonne pas de voir une
demoiselle aussi bien élevée que Feliciana interpeller un jeune homme par son
petit nom ; c’est l’usage en Espagne au bout de quelque temps d’intimité,
et l’emploi du nom de baptême n’a pas la même portée amoureuse et compromettante
que chez nous.
« Vous arrivez tout à propos ;
j’étais en train de repasser ce duo, que nous devons chanter ce soir à la
tertulia de la marquise de Benavidès.
– Il me semble que je suis un peu
enrhumé », répondit Andrès.
Et comme pour justifier son assertion, il
essaya de tousser ; mais sa toux n’avait rien de convaincant, et doña
Feliciana, peu touchée de son excuse, lui dit d’un ton assez
inhumain :
« Cela ne sera rien ; nous
devrions bien le chanter ensemble encore une fois pour être plus sûrs de notre
effet. Voulez-vous prendre ma place au piano et avoir la complaisance
d’accompagner ? »
Le pauvre garçon jeta un regard
mélancolique sur la pendule ; il était déjà quatre heures ; il ne put
réprimer un soupir, et laissa tomber ses mains désespérées sur l’ivoire du
clavier.
Le duo achevé sans trop d’encombre,
Andrès lança encore vers la pendule, où la Esméralda continuait d’instruire sa
chèvre, un coup d’œil furtif qui fut surpris au passage par
Feliciana.
« L’heure paraît vous intéresser
beaucoup aujourd’hui, dit Feliciana ; vos yeux ne quittent pas le
cadran.
– C’est un regard vague et
machinal.... Que m’importe l’heure quand je suis près de
vous ? »
Et il s’inclina galamment sur la main de
Feliciana pour y poser un baiser respectueux.
« Les autres jours de la semaine, je
suis persuadée que la marche des aiguilles vous est fort indifférente ;
mais le lundi c’est tout autre chose....
– Et pourquoi cela, âme de ma
vie ? Le temps ne coule-t-il pas toujours aussi rapide, surtout quand on a
le bonheur de faire de la musique avec vous ?
– Le lundi, c’est le jour des
taureaux, et, mon cher don Andrès ! n’essayez pas de le nier, il vous
serait plus agréable d’être en ce moment-ci à la porte d’Alcala qu’assis devant
mon piano. Votre passion pour cet affreux plaisir est donc incorrigible ?
Oh ! quand nous serons mariés, je saurai bien vous ramener à des sentiments
plus civilisés et plus humains.
– Je n’avais pas l’intention
formelle d’y assister.... cependant j’avoue que, si cela ne vous contrariait
pas... je suis allé hier à l’Arroyo d’Abrunigal, et il y avait entre autres
quatre taureaux de Gaviria... des bêtes magnifiques, un fanon énorme, des jambes
sèches et menues, des cornes comme des croissants ! et si farouches, si
sauvages, qu’ils avaient blessé l’un des deux bœufs conducteurs ! Oh !
quels beaux coups il va se faire tout à l’heure dans la place, si les toreros
ont le cœur et le poignet fermes ! » s’écria impétueusement Andrès,
emporté par son enthousiasme d’aficionado.
Feliciana, pendant cette tirade, avait
pris un air suprêmement dédaigneux, et dit à don
Andrès :
« Vous ne serez jamais qu’un barbare
verni ; vous allez me donner mal aux nerfs avec vos descriptions de bêtes
féroces et vos histoires d’éventrements... et vous dites ces horreurs avec un
air de jubilation, comme si c’étaient les plus belles choses du
monde. »
Le pauvre Andrès baissa la tête ;
car il avait lu, comme les autres Espagnols, les stupides tirades
philanthropiques que les poltrons et les âmes sans énergie ont débitées contre
les courses des taureaux, un des plus nobles divertissements qu’il soit donné à
l’homme de contempler ; et il se trouvait un peu Romain de la décadence, un
peu boucher, un peu belluaire, un peu cannibale ; mais cependant il eût
volontiers donné ce que sa bourse contenait de douros à celui qui lui eût fourni
les moyens de faire une retraite honnête, et d’arriver à temps pour l’ouverture
de la course.
« Allons, mon cher Andrès, dit
Feliciana avec un sourire demi-ironique, je n’ai pas la prétention de lutter
contre ces terribles taureaux de Gaviria ; je ne veux pas vous priver d’un
plaisir si grand pour vous : votre corps est ici, mais votre âme est au
cirque. Partez ; je suis clémente et vous rends votre liberté, à condition
que vous viendrez de bonne heure chez la marquise de
Benavidès. »
Par une délicatesse de cœur qui prouvait
sa bonté, Andrès ne voulut pas profiter sur-le-champ de la permission octroyée
par Feliciana ; il causa encore quelques minutes et sortit avec lenteur,
comme retenu malgré lui par le charme de la
conversation.
Il marcha d’un pas mesuré jusqu’à ce
qu’il eût tourné l’angle de la calle ancha de San-Bernardo pour prendre la calle
de la Luna : alors, sûr d’être hors de vue du balcon de sa fiancée, il prit
une allure qui l’eut bientôt amené dans la rue du
Desengaño.
Un étranger eût remarqué avec surprise
que les passants se dirigeaient du même côté : tous allaient, aucun ne
venait. Ce phénomène dans la circulation de la ville a lieu tous les lundis, de
quatre à cinq heures.
En quelques minutes Andrès se trouva près
de la fontaine qui marque le carrefour où se rencontrent la red de San-Luis, la
rue Fuencarral et la rue Ortaleza.
Il
approchait.
La calle del Caballero de Gracia
franchie, il déboucha dans cette magnifique rue d’Alcala, qui s’élargit en
descendant vers la porte de la ville, ainsi qu’un fleuve approchant de la mer,
comme si elle se grossissait des affluents qui s’y
dégorgent.
Malgré son immense largeur, cette belle
rue, que Paris et Londres envieraient à Madrid, et dont la pente, bordée
d’édifices étincelants de blancheur, se termine sur une percée d’azur, était
pleine, jusqu’au bord, d’une foule compacte, bariolée, fourmillante et de plus
en plus épaisse.
Les piétons, les cavaliers, les voitures
se croisaient, se heurtaient, s’enchevêtraient au milieu d’un nuage de
poussière, de cris joyeux et de vociférations ; les caleseros juraient
comme des possédés ; les bâtons résonnaient sur l’échine des rosses
rétives ; les grelots, suspendus par grappes aux têtières des mules,
faisaient un tintamarre assourdissant ; les deux mots sacramentels de la
langue espagnole étaient renvoyés d’un groupe à l’autre comme des volants par
des raquettes.
Dans cet océan humain apparaissaient de
loin en loin, pareils à des cachalots, des carrosses du temps de Philippe IV,
aux dorures éteintes, aux couleurs passées, traînés par quatre bêtes
antédiluviennes ; des berlingots, qui avaient été fort élégants du temps de
Manuel Godoy, s’affaissaient sur leurs ressorts énervés, plus honteusement
délabrés que les coucous des environs de Paris, réduits à l’inaction par la
concurrence des chemins de fer.
En revanche, comme pour représenter
l’époque moderne, des omnibus, attelés de six à huit mules maintenues au triple
galop par une mousqueterie de coups de fouet, fendaient la foule, qui se
rejetait, effarée, sous les arbres écimés et trapus dont est bordée la rue
d’Alcala, à partir de la fontaine de Cybèle jusqu’à la porte triomphale élevée
en l’honneur de Charles III.
Jamais chaise de poste à cinq francs de
guide, au temps où la poste marchait, n’a volé d’un pareil train. Les omnibus
madrilènes, ce qui explique cette vélocité phénoménale, ne vont que deux heures
par semaine, l’heure qui précède la course et celle qui la suit : la
nécessité de faire plusieurs voyages en peu de temps force les conducteurs à
extraire à coups de trique de leurs mules toute la vitesse possible ; et,
il faut le dire, cette nécessité s’accorde assez bien avec leur
penchant.
Andrès s’avançait de ce pas alerte et vif
particulier aux Espagnols, les premiers marcheurs du monde, faisant sauter
joyeusement dans sa poche, parmi quelques douros et quelques piécettes, son
billet de sombra (place à l’ombre), tout près de la barrière ; car,
dédaignant l’élégance des loges, il préférait s’appuyer aux cordes qui sont
censées devoir empêcher le taureau de sauter parmi les spectateurs, au risque de
sentir à son coude le coude bariolé d’une veste de paysan, et dans ses cheveux
la fumée de cigarette poussée par un manolo; car, de cette place, l’on ne perd
pas un seul détail du combat, et l’on peut apprécier les coups à leur juste
valeur.
Malgré son futur mariage, don Andrès ne
se privait nullement de la distraction de regarder les jolis visages plus ou
moins voilés par les mantilles de dentelles, de velours ou de taffetas. Même si
quelque beauté passait, l’éventail ouvert sur le coin de la joue, en manière de
parasol, pour préserver des âcres baisers du hâle la fraîche pâleur d’un teint
délicat, il allongeait le pas, et, se retournant ensuite sans affectation,
contemplait à loisir les traits qu’on lui avait
dérobés.
Ce jour-là, don Andrès faisait sa revue
avec plus de soin qu’à l’ordinaire ; il ne laissait passer aucun minois
vraisemblable sans lui jeter son coup d’œil inquisiteur. On eût dit qu’il
cherchait quelqu’un à travers cette foule.
Un fiancé ne devrait pas, en bonne
morale, s’apercevoir qu’il existe d’autres femmes au monde que sa novia ;
mais cette fidélité scrupuleuse est rare ailleurs que dans les romans, et don
Andrès, bien qu’il ne descendît ni de don Juan Tenorio ni de don Juan de Marana,
n’était pas attiré à la place des Taureaux par le seul attrait des belles
estocades de Luca Blanco et du neveu de Montès.
Le lundi précédent il avait entrevu à la
course, sur les bancs du tendido, une tête de jeune fille d’une rare beauté et
d’une expression étrange. Les traits de ce visage s’étaient dessinés dans sa
mémoire avec une netteté extraordinaire pour le peu de temps qu’il avait pu
mettre à les contempler. Ce n’était qu’une rencontre fortuite qui ne devait pas
laisser plus de trace que le souvenir d’une peinture regardée en passant,
puisque aucune parole, aucun signe d’intelligence n’avaient pu être échangés
entre Andrès et la jeune manola (elle paraissait appartenir à cette classe),
séparés qu’ils étaient l’un de l’autre par l’intervalle de plusieurs bancs.
Andrès n’avait d’ailleurs aucune raison de croire que la jeune fille l’eût
aperçu et eût remarqué son admiration. Ses yeux, fixés sur l’arène, ne s’étaient
pas détournés un instant du spectacle, auquel elle paraissait prendre un intérêt
exclusif.
C’était donc un incident qu’il eût dû
oublier sur le seuil du lieu qui l’avait vu naître. Cependant, à plusieurs
reprises, l’image de la jeune fille s’était retracée dans l’esprit d’Andrès avec
plus de vivacité et de persistance qu’il ne l’aurait
fallu.
Le soir, sans en avoir la conscience,
sans doute, il prolongeait sa promenade, ordinairement bornée au salon du Prado,
où s’étale sur des rangs de chaises la fashion de Madrid, au-delà de la fontaine
d’Alcachofa, sous les allées plus ombreuses fréquentées par les manolas de la
place de Lavapiès. Un vague espoir de retrouver son inconnue le faisait déroger
à ses habitudes élégantes.
De plus, il s’était aperçu, symptôme
significatif, que les cheveux blonds de Feliciana prenaient, à contre-jour, des
teintes hasardeuses, atténuées à grand-peine par les cosmétiques (jamais jusqu’à
ce jour il n’avait fait cette remarque), et que ses yeux, bordés de cils pâles,
n’avaient aucune expression, si ce n’est celle de l’ennui modeste qui sied à une
jeune personne bien élevée ; et il bâillait involontairement en pensant aux
douceurs que lui réservait l’hymen.
Au moment où Andrès passait sous une des
trois arcades de la porte d’Alcala, un calesin fendait la foule au milieu d’un
concert de malédictions et de sifflets : car c’est ainsi que le peuple
accueille en Espagne tout ce qui le dérange au milieu de ses plaisirs et semble
porter atteinte à la souveraineté du piéton.
Ce calesin était de l’extravagance la
plus réjouissante ; sa caisse, portée par deux énormes roues écarlates,
disparaissait sous une foule d’amours et d’attributs anacréontiques, tels que
lyres, tambourins, musettes, cœurs percés de flèches, colombes se becquetant,
exécutés à des époques reculées par un pinceau plus hardi que
correct.
La mule, rasée à mi-corps, secouait de sa
tête empanachée tout un carillon de grelots et de sonnettes. Le bourrelier qui
avait confectionné son harnais s’était livré à une débauche incroyable de
passementeries, de piqûres, de pompons, de houppes et de fanfreluches de toutes
couleurs. De loin, sans les longues oreilles qui sortaient de ce brillant
fouillis, on eût pu prendre cette tête de mule ainsi attelée pour un bouquet de
fleurs ambulant.
Un calesero de mine farouche, en
manches de chemise et la chamarre de peau d’Astracan au coin de
l’épaule, assis de côté sur le brancard, bâtonnait à coups de manche de fouet la
croupe osseuse de sa bête, qui s’écrasait sur ses jarrets et se jetait en avant
avec une nouvelle furie.
Un calesin, le lundi, à la porte
d’Alcala, n’a rien en soi qui mérite une description particulière et doive
attirer l’attention, et si celui-là est honoré d’une mention spéciale, c’est
qu’à sa vue, la plus agréable surprise avait éclaté sur la figure de don
Andrès.
Il n’est guère dans l’usage qu’une
voiture se rende vide à la place des Taureaux ; aussi le calesin
contenait-il deux personnes.
La première était une vieille, petite et
grosse, vêtue de noir, à l’ancienne mode, et dont la robe, trop courte d’un
doigt, laissait paraître un ourlet de jupon en drap jaune, comme en portent les
paysannes en Castille ; cette vénérable créature appartenait à cette espèce
de femmes qu’on appelle en Espagne la tia Pelona, la tia Blasia, selon leur nom,
comme on dit ici la mère Michel, la mère Godichon, dans le monde si bien décrit
par Paul de Kock. Sa face large, épatée, livide, aurait été des plus communes,
si deux yeux charbonnés et entourés d’une large auréole de bistre, et deux
pinceaux de moustaches obombrant les commissures des lèvres, n’eussent relevé
cette trivialité par un certain air sauvage et féroce digne des duègnes du bon
temps. Goya, l’inimitable auteur des Caprices, vous eût en deux coups de
pointe gravé cette physionomie. Bien que l’âge des amours fût envolé depuis
longtemps pour elle, si jamais il avait existé, elle n’en arrangeait pas moins
ses coudes dans sa mantille de serge, bordée de velours, avec une certaine
coquetterie, et manégeait assez prétentieusement un grand éventail de papier
vert.
Il n’est pas probable que ce fût l’aspect
de cette aimable compagnonne qui amenât un éclair de satisfaction sur le visage
de don Andrès.
La seconde personne était une jeune fille
de seize à dix-huit ans, plutôt seize que dix-huit ; une légère mantille de
taffetas, posée sur la galerie d’un haut peigne d’écaille qu’entourait une large
natte de cheveux tressés en corbeille, encadrait sa charmante figure d’une
pâleur imperceptiblement olivâtre. Son pied, allongé sur le devant du calesin et
d’une petitesse presque chinoise, montrait un mignon soulier de satin à quartier
de ruban et le commencement d’un bas de soie à coins de couleur bien tiré. Une
de ses mains délicates et fines, bien qu’un peu basanées, jouait avec les deux
pointes de la mantille, et l’autre, repliée sur un mouchoir de batiste, faisait
briller quelques bagues d’argent, le plus riche trésor de son écrin de
manola ; des boutons de jais miroitaient à sa manche et complétaient ce
costume rigoureusement espagnol.
Andrès avait reconnu la délicieuse tête
dont le souvenir le poursuivait depuis huit jours.
Il doubla le pas et arriva en même temps
que le calesin à l’entrée de la place des Taureaux : le calesero avait mis
le genou en terre comme pour servir de marchepied à la belle manola, qui
descendit en lui appuyant légèrement le bout des doigts sur l’épaule :
l’extraction de la vieille fut autrement laborieuse ; mais enfin elle
s’opéra heureusement, et les deux femmes, suivies d’Andrès, s’engagèrent dans
l’escalier de bois qui conduit aux gradins.
Le hasard, par une galanterie de bon
goût, avait distribué les numéros des stalles de façon que don Andrès se trouvât
assis précisément à côté de la jeune manola.
II
Pendant que le public envahissait tumultueusement la place, et que le vaste entonnoir des gradins se noircissait d’une foule de plus en plus compacte, les toreros arrivaient les uns après les autres par une porte de derrière dans l’endroit qui leur sert de foyer, et où ils attendent l’heure de la funcion.
C’est une grande salle blanchie à la
chaux, d’un aspect triste et nu. Quelques petites bougies y font trembloter
leurs étoiles d’un jaune fade devant une image enfumée de Notre-Dame suspendue à
la muraille ; car, ainsi que tous les gens exposés par état à des périls de
mort, les toreros sont dévots, ou tout au moins superstitieux ; chacun
possède une amulette, à laquelle il a pleine confiance ; certains présages
les abattent ou les enhardissent ; ils savent, disent-ils, les courses qui
leur seront funestes. Un cierge offert et brûlé à propos peut cependant corriger
le sort et prévenir le péril. Il y en avait bien, ce jour-là, une douzaine
d’allumés, ce qui prouvait la justesse de la remarque de don Andrès sur la force
et la férocité des taureaux de Gaviria qu’il avait vus la veille à l’Arroyo, et
dont il décrivait avec tant d’enthousiasme les qualités à sa fiancée Feliciana,
médiocre appréciatrice de semblables mérites.
Il vint à peu près une douzaine de
toreros, chulos, banderilleros, espadas, embossés dans leurs capes de percaline
glacée. Tous, en passant devant la madone, firent une inclinaison de tête plus
ou moins accentuée. Ce devoir accompli, ils allèrent prendre sur une table la
copa de fuego, petite coupe à manche de bois et remplie de charbon, posée là
pour la plus grande commodité des fumeurs de cigarettes et de puros, et se
mirent à pousser des bouffées en se promenant ou campés sur les bancs de bois le
long du mur.
Un seul passa devant le tableau révéré
sans lui accorder cette marque de respect, et s’assit à l’écart en croisant
l’une sur l’autre des jambes nerveuses que le luisant du bas de soie aurait pu
faire croire de marbre. Son pouce et son index, jaunes comme de l’or, sortaient
par l’hiatus de son manteau, tenant serré un reste de papelito aux trois quarts
consumé. Le feu s’approchait de l’épiderme de manière à brûler des doigts plus
délicats ; mais le torero n’y faisait pas attention, occupé qu’il
paraissait d’une pensée absorbante.
C’était un homme de vingt-cinq à
vingt-huit ans. Son teint basané, ses yeux de jais, ses cheveux crépus
démontraient son origine andalouse. Il devait être de Séville, cette prunelle
noire de la terre, cette patrie naturelle des vaillants garçons, des bien
plantés, des bien campés, des gratteurs de guitare, des dompteurs de chevaux,
des piqueurs de taureaux, des joueurs de navaja, de ceux du bras de fer et de la
main irritée.
Il eût été difficile de voir un corps
plus robuste et des membres mieux découplés. Sa force s’arrêtait juste au point
où elle serait devenue de la pesanteur. Il était aussi bien taillé pour la lutte
que pour la course, et, si l’on pouvait supposer à la nature l’intention
expresse de faire des toreros, elle n’avait jamais aussi bien réussi qu’en
modelant cet Hercule aux proportions déliées.
Par son manteau entrebâillé, on voyait
pétiller dans l’ombre quelques paillettes de sa veste incarnat et argent, et le
chaton de la sortija qui retenait les bouts de sa
cravate ; la pierre de cet anneau était d’une assez grande valeur, et
montrait, comme tout le reste du costume, que le possesseur appartenait à
l’aristocratie de sa profession. Son moño de rubans neufs, lié à la
petite mèche de cheveux réservée exprès, s’épanouissait derrière sa nuque en
touffe opulente ; sa montera, du plus beau noir, disparaissait sous
des agréments de soie de même couleur, et se nouait sous son menton par des
jugulaires qui n’avaient jamais servi ; ses escarpins, d’une petitesse
extraordinaire, auraient fait honneur au plus habile cordonnier de Paris, et
eussent pu servir de chaussons à une danseuse de
l’Opéra.
Cependant Juancho, tel était son nom,
n’avait pas l’air ouvert et franc qui convient à un beau garçon bien habillé et
qui va tout à l’heure se faire applaudir par les femmes : l’appréhension de
la lutte prochaine troublait-elle sa sérénité ? Les périls que courent les
combattants dans l’arène, et qui sont beaucoup moins grands qu’on ne pense, ne
devaient avoir rien de bien inquiétant pour un gaillard découplé comme Juancho.
Avait-il vu en rêve un taureau infernal portant sur des cornes d’acier rougi un
matador embroché ?
Rien de tout cela! Telle était l’attitude
habituelle de Juancho, surtout depuis un an; et sans qu’il fût précisément en
état d’hostilité avec ses camarades, il n’existait pas entre eux et lui cette
familiarité insouciante et joviale de gens qui courent ensemble les mêmes
chances ; il ne repoussait pas les avances, mais il n’en faisait aucune,
et, quoique Andalou, il était volontiers taciturne. Cependant quelquefois il
semblait vouloir se dérober à sa mélancolie, et se livrait aux élans désordonnés
d’une joie factice. Il buvait outre mesure, lui si sobre ordinairement, faisait
du vacarme dans les cabarets, dansait des cachuchas endiablées, et finissait par
des querelles absurdes où le couteau ne tardait pas à briller ; puis,
l’accès passé, il retombait dans sa taciturnité et dans sa
rêverie.
Diverses conversations se tenaient
simultanément parmi les groupes : on parlait d’amour, de politique et
surtout de taureaux.
« Que pense Votre Grâce, disait,
avec ces belles formules cérémonieuses de la langue espagnole, un torero à un
autre, du taureau noir de Mazpule ? A-t-il la vue basse, comme le prétend
Arjona ?
– Il est myope d’un œil et presbyte
de l’autre ; il ne faut pas s’y fier.
– Et le taureau de Lizaso, vous
savez, celui de couleur pie, de quel côté pensez-vous qu’il donne le coup de
corne ?
– Je ne saurais le dire, je ne l’ai
pas vu à l’œuvre ; quel est votre avis,
Juancho ?
– Du côté droit, répondit celui-ci
comme réveillé d’un rêve et sans jeter les yeux sur le jeune homme arrêté devant
lui.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il remue incessamment
l’oreille droite, ce qui est un signe presque
infaillible. »
Cela dit, Juancho porta à ses lèvres le
reste de son papelito, qui s’évanouit en une pincée de cendres
blanches.
L’heure fixée pour l’ouverture de la
course approchait ; tous les toreros, à l’exception de Juancho, s’étaient
levés ; la conversation languissait et l’on entendait les coups sourds de
la lance des picadores s’exerçant contre le mur dans une cour intérieure, pour
se faire la main et étudier leurs chevaux. Ceux qui n’avaient pas fini leurs
cigarettes les jetèrent ; les chulos arrangèrent avec coquetterie sur leur
avant-bras les plis de leurs capes de couleurs éclatantes et se mirent en rang.
Le silence régnait, car c’est un moment toujours un peu solennel que celui de
l’entrée dans la place, et qui rend les plus rieurs
pensifs.
Juancho se leva enfin, jeta son manteau
qui s’affaissa sur le banc, prit son épée et sa muleta, et alla se mêler au
groupe bigarré.
Tout nuage s’était envolé de son front.
Ses yeux brillaient, sa narine dilatée aspirait l’air fortement. Une singulière
expression d’audace animait ses traits ennoblis. Il se carrait et cambrait comme
pour se préparer à la lutte. Son talon s’appuyait énergiquement à terre, et,
sous les mailles de soie, les nerfs de son cou-de-pied tressaillaient comme les
cordes au manche d’une guitare. Il faisait jouer ses ressorts, et s’en assurait
au moment de s’en servir ainsi qu’un soldat fait jouer avant la bataille son
épée dans le fourreau.
C’était vraiment un admirable garçon que
Juancho, et son costume faisait merveilleusement ressortir ses avantages :
une large faja de soie rouge sanglait sa taille fine ; les broderies
d’argent qui ruisselaient le long de sa veste formaient au collet, aux manches,
aux poches, aux parements, comme des endroits stagnants où l’arabesque
redoublait ses complications et s’épaississait de façon à faire disparaître
l’étoffe. Ce n’était plus une veste incarnadine brodée d’argent, mais une veste
d’argent brodée d’incarnadin. Aux épaules papillotaient tant de torsades, de
globules de filigrane, de nœuds et d’ornements de toute sorte, que les bras
semblaient jaillir de deux couronnes défoncées. La culotte de satin, enjolivée
de soutaches et de paillons sur les coutures, pressait, sans les gêner, des
muscles de fer et des formes d’une élégance robuste. Ce costume était le
chef-d’œuvre de Zapata de Grenade, Zapata, ce Cardillac des habits de majo, qui
pleure toutes les fois qu’il vous rapporte un habit, et vous offre pour le
ravoir plus d’argent qu’il ne vous en a demandé pour le faire. Les connaisseurs
ne croyaient pas l’estimer trop cher au prix de dix mille réaux. Porté par
Juancho, il en valait vingt mille !
La dernière fanfare avait résonné ;
l’arène était vide de chiens et de muchachos. C’était le moment. Les picadores,
rabaissant sur l’œil droit de leur monture le mouchoir qui doit les empêcher de
voir arriver le taureau, se joignaient au cortège, et la troupe déboucha en bon
ordre dans la place.
Un murmure d’admiration accueillit
Juancho quand il vint s’agenouiller devant la loge de la reine ; il plia le
genou de si bonne grâce, d’un air à la fois si humble et si fier, et se releva
si moelleusement, sans effort ni saccade, que les vieux aficionados eux-mêmes
dirent : « Ni Pepé Illo, ni Romero, ni José Candido, ne s’en fussent
mieux acquittés. »
L’alguazil à cheval, en costume noir de
familier de la Sainte-Hermandad, alla, selon la coutume, au milieu des huées
générales, porter la clef du toril au garçon de service, et, cette formalité
accomplie, se sauva au plus grand galop qu’il put, chancelant sur sa selle,
perdant les étriers, embrassant le col de sa monture, et donnant à la populace
cette comédie de l’effroi, toujours si amusante pour les spectateurs à l’abri de
tout danger.
Andrès, tout heureux de la rencontre
qu’il avait faite, n’accordait pas grande attention aux préliminaires de la
course, et le taureau avait déjà éventré un cheval sans qu’il eût jeté un seul
regard au cirque.
Il contemplait la jeune fille placée à
côté de lui avec une fixité qui l’eût gênée sans doute si elle s’en fût aperçue.
Elle lui sembla plus charmante encore que la première fois. Le travail
d’idéalisation, qui se mêle toujours au souvenir et fait souvent éprouver des
déceptions quand on se retrouve en présence de l’objet rêvé, n’avait rien pu
ajouter à la beauté de l’inconnue ; il faut avouer aussi que jamais type
plus parfait de la femme espagnole ne s’était assis sur les gradins de granit
bleu du cirque de Madrid.
Le jeune homme, en extase, admirait ce
profil si nettement découpé, ce nez mince et fier aux narines roses comme
l’intérieur d’un coquillage, ces tempes pleines où, sous un léger ton d’ambre,
se croisait un imperceptible lacis de veines bleues ; cette bouche fraîche
comme une fleur, savoureuse comme un fruit, entrouverte par un demi-sourire et
illuminée par un éclair de nacre, et surtout ces yeux d’où le regard pressé par
deux épaisses franges de cils noirs jaillissait en irrésistibles
effluves.
C’était toute la pureté du type grec,
mais affinée par le caractère arabe, la même perfection avec un accent plus
sauvage, la même grâce, mais plus cruelle ; les sourcils dessinaient leur
arc d’ébène sur le marbre doré du front d’un coup de pinceau si hardi, les
prunelles étaient d’un noir si âprement noir, une pourpre si riche éclatait dans
la pulpe des lèvres, qu’une pareille beauté eût eu quelque chose d’alarmant dans
un salon de Paris ou de Londres ; mais elle était parfaitement à sa place à
la course de taureaux, sous le ciel ardent de
l’Espagne.
La vieille, qui ne donnait pas aux
péripéties de l’arène la même attention que la jeune, observait le manège
d’Andrès avec un regard oblique et un air de dogue flairant un voleur. Joyeuse,
cette physionomie était laide ; refrognée, elle était repoussante ;
ses rides semblaient plus creuses, et l’auréole brune qui cernait ses yeux
s’agrandissait et rappelait vaguement les cercles de plume qui entourent les
prunelles des chouettes ; sa dent de sanglier s’appuyait plus fortement sur
sa lèvre calleuse, et des tics nerveux contractaient sa face
grimaçante.
Comme Andrès persistait dans sa
contemplation, la colère sourde de la vieille augmentait d’instant en
instant ; elle se tracassait sur son banc, faisait siffler son éventail,
donnait de fréquents coups de coude à sa belle voisine, et lui adressait toutes
sortes de questions pour l’obliger à tourner la tête de son côté ; mais,
soit que celle-ci ne comprît pas, ou qu’elle ne voulût pas comprendre, elle
répondait en deux ou trois mots et reprenait son attitude attentive et
sérieuse.
« La peste soit de l’atroce
sorcière ! se disait tout bas Andrès, et quel dommage qu’on ait aboli
l’inquisition ! Avec une figure pareille, on vous l’eût promenée, sans
enquête, à califourchon sur un âne, coiffée du san-benito et vêtue de
la chemise soufrée ; car elle sort évidemment du séminaire de Barahona, et
doit laver les jeunes filles pour le sabbat. »
Juancho, dont le tour de tuer n’était pas
arrivé, se tenait dédaigneusement au milieu de la place, sans prendre plus souci
des taureaux que s’ils eussent été des moutons ; à peine faisait-il un
léger mouvement de corps et se dérangeait-il de deux ou trois semelles lorsque
la bête furieuse, se préoccupant de cet homme, faisait mine de fondre sur
lui.
Son bel œil noir lustré faisait le tour
des loges, des galeries et des gradins, où palpitaient, comme des ailes de
papillons, des essaims d’éventails de toutes nuances ; on eût dit qu’il
cherchait à reconnaître quelqu’un parmi ces spectateurs. Lorsque son regard,
promené circulairement, arriva au gradin où la jeune fille et la vieille femme
étaient assises, un éclair de joie illumina sa brune figure et il fit un
imperceptible mouvement de tête, espèce de salut d’intelligence comme s’en
permettent quelquefois les acteurs en scène.
« Militona, dit la vieille à voix
basse, Juancho nous a vues ; prends garde à te bien tenir ; ce jeune
homme te fait les doux yeux, et Juancho est jaloux.
– Qu’est-ce que cela me fait ?
répondit Militona sur le même ton.
– Tu sais qu’il est homme à faire
avaler une langue de bœuf à quiconque lui déplaît.
– Je ne l’ai pas regardé, ce
monsieur, et d’ailleurs ne suis-je pas ma
maîtresse ? »
En disant qu’elle n’avait pas regardé
Andrès, Militona faisait un petit mensonge. Elle ne l’avait pas regardé, les
femmes n’ont pas besoin de cela pour voir, mais elle aurait pu faire de sa
personne la description la plus minutieuse.
En historien véridique, nous devons dire
qu’elle trouvait don Andrès de Salcedo ce qu’il était en effet, un fort joli
cavalier.
Andrès, pour avoir un moyen de lier
conversation, fit signe à l’un de ces marchands d’oranges, de fruits confits, de
pastilles et autres douceurs, qui se promènent dans le corridor de la place, et
offrent au bout d’une perche leurs sucreries et leurs dragées aux spectateurs
qu’ils soupçonnent de galanterie. La voisine d’Andrès était si jolie, qu’un
marchand se tenait aux environs, comptant sur une vente
forcée.
« Señorita, voulez-vous de ces
pastilles ? » dit Andrès avec un sourire engageant à sa belle voisine,
en lui présentant la boîte ouverte.
La jeune fille se retourna vivement et
regarda Andrès d’un air de surprise inquiète.
« Elles sont au citron et à la
menthe », ajouta Andrès comme pour la décider.
Militona, prenant tout à coup sa
résolution, plongea ses doigts menus dans la boîte et en retira quelques pincées
de pastilles.
« Heureusement Juancho a le dos
tourné, grommela un homme du peuple qui se trouvait là ; autrement il y
aurait du rouge de répandu ce soir.
– Et madame, en
désire-t-elle ? » continua Andrès du ton le plus exquisement poli, en
tendant la boîte à l’horrible vieille, que ce trait d’audace déconcerta au point
qu’elle prit, dans son trouble, toutes les pastilles sans en laisser
une.
Toutefois, en vidant la bonbonnière dans
le creux de sa main noire comme celle d’une momie, elle jeta un coup d’œil
furtif et effaré sur le cirque et poussa un énorme
soupir.
En ce moment l’orchestre sonna la
mort : c’était le tour à Juancho de tuer. Il se dirigea vers la loge de
l’ayuntamiento, fit le salut et la demande de rigueur, puis jeta en l’air sa
montera avec la crânerie la plus coquette. Le silence se fit tout à coup parmi
l’assemblée, ordinairement si tumultueuse ; l’attente oppressait toutes les
poitrines.
Le taureau que devait tuer Juancho était
des plus redoutables ; pardonnez-nous si, occupé d’Andrès et de Militona,
nous ne vous avons pas conté ses prouesses en détail : sept chevaux
étendus, vides d’entrailles et découpant sur le sable, aux différents endroits
où l’agonie les avait fait tomber, la mince silhouette de leur cadavre,
témoignaient de sa force et de sa furie. Les deux picadores s’étaient retirés
moulus de chutes, presque éclopés, et le sobre-saliente (doublure)
attendait dans la coulisse, en selle et la lance au poing, prêt à remplacer ses
chefs d’emploi hors de service.
Les chulos se tenaient prudemment dans le
voisinage de la palissade, le pied sur l’étrier de bois qui sert à la franchir
en cas de péril ; et le taureau vainqueur vaguait librement par la place,
tachée çà et là de larges mares de sang sur lesquelles les garçons de combat
n’osaient pas aller secouer de la poussière, donnant des coups de corne dans les
portes, et jetant en l’air les chevaux morts qu’il rencontrait sur son
passage.
Fais ton fier, mon garçon, disait un
aficionado du peuple en s’adressant à la bête farouche ; jouis de ton
reste, saute, gambade, tu ne seras pas si gai tout à l’heure : Juancho va
te calmer. »
En effet, Juancho marchait vers la bête
monstrueuse de ce pas ferme et délibéré qui fait rétrograder même les
lions.
Le taureau, étonné de se voir encore un
adversaire, s’arrêta, poussa un sourd beuglement, secoua la bave de son mufle,
gratta la terre de son sabot, pencha deux ou trois fois la tête et recula de
quelques pas.
Juancho était superbe à voir : sa
figure exprimait la résolution immuable ; ses yeux fixes, dont les
prunelles entourées de blanc semblaient des étoiles de jais, dardaient
d’invisibles rayons qui criblaient le taureau comme des flèches d’acier ;
sans en avoir la conscience, il lui faisait subir ce magnétisme au moyen duquel
le belluaire Van Amburg envoyait les tigres tremblants se blottir aux angles de
leur cage.
Chaque pas que l’homme faisait en avant,
la bête féroce le faisait en arrière.
À ce triomphe de la force morale sur la
force brute, le peuple, saisi d’enthousiasme, éclata en transports
frénétiques ; c’étaient des applaudissements, des cris, des trépignements à
ne pas s’entendre ; les amateurs secouaient à tour de bras les espèces de
sonnettes et de tam-tams qu’ils apportent à la course pour émettre le plus de
bruit possible. Les plafonds craquaient sous les admirations de l’étage
supérieur, et la peinture détachée s’envolait en tourbillons de pellicules
blanchâtres.
Le torero ainsi applaudi, l’éclair aux
yeux, la joie au cœur, leva la tête vers la place où se trouvait Militona, comme
pour lui reporter les bravos qu’on lui criait de toutes parts et lui en faire
hommage.
Le moment était mal choisi. Militona
avait laissé tomber son éventail, et don Andrès, qui s’était précipité pour le
ramasser avec cet empressement à profiter des moindres circonstances qui
caractérise les gens désireux de fortifier d’un fil de plus la chaîne frêle
d’une nouvelle liaison, le lui remettait d’un air tout heureux et d’un geste le
plus galant du monde.
La jeune fille ne put s’empêcher de
remercier d’un joli sourire et d’une gracieuse inclinaison de tête l’attention
polie d’Andrès.
Ce sourire fut saisi au vol par
Juancho ; ses lèvres pâlirent, son teint verdit, les orbites de ses yeux
s’empourprèrent, sa main se contracta sur le manche de la muleta, et la pointe
de son épée, qu’il tenait basse, creusa convulsivement trois ou quatre trous
dans le sable.
Le taureau, n’étant plus dominé par
l’œillade fascinatrice, se rapprocha de son adversaire sans que celui-ci songeât
à se mettre en garde. L’intervalle qui séparait la bête de l’homme diminuait
affreusement.
« En voilà un gaillard qui ne
s’alarme pas ! dirent quelques-uns, plus robustes aux
émotions.
– Juancho, prends garde, disaient
les autres, plus humains ; Juancho de ma vie, Juancho de mon cœur, Juancho
de mon âme, le taureau est presque sur
toi ! »
Quant à Militona, soit que l’habitude des
courses eût émoussé sa sensibilité, soit qu’elle eût toute confiance dans
l’habileté souveraine de Juancho ou qu’elle portât un intérêt médiocre à celui
qu’elle troublait si profondément, sa figure resta calme et sereine comme s’il
ne se fût rien passé ; seulement une légère rougeur monta à ses pommettes,
et son sein souleva d’un mouvement un peu plus rapide les dentelles de sa
mantille.
Les cris des assistants tirèrent Juancho
de sa torpeur ; il fit une brusque retraite de corps et agita les plis
écarlates de sa muleta devant les yeux du taureau.
L’instinct de la conservation,
l’amour-propre du gladiateur luttaient dans l’âme de Juancho avec le désir
d’observer ce que faisait Militona ; un coup d’œil égaré, un oubli d’une
seconde pouvaient mettre sa vie en péril dans ce moment suprême. Situation
infernale ! être jaloux, voir auprès de la femme aimée un jeune homme
attentif et charmant, et se trouver au milieu d’un cirque, sous la pression des
regards de douze mille spectateurs, ayant à deux pouces de la poitrine les
cornes brûlantes d’une bête farouche qu’on ne peut tuer qu’à un certain endroit
et d’une certaine manière, sous peine d’être
déshonoré !
Le torero, redevenu maître de la
juridiction, comme on dit en argot tauromachique, s’établit solidement
sur ses talons, et fit plusieurs passes avec la muleta pour forcer le taureau à
baisser la tête.
« Que pouvait lui dire ce jeune
homme, ce drôle, à qui elle souriait si doucement ? » pensait Juancho,
oubliant qu’il avait devant lui un adversaire redoutable ; et
involontairement il releva les yeux.
Le taureau, profitant de cette
distraction, fondit sur l’homme ; celui-ci, pris de court, fit un saut en
arrière, et, par un mouvement presque machinal, porta son estocade au
hasard ; le fer entra de quelques pouces ; mais, poussé dans un
endroit défavorable, il rencontra l’os et, secoué par la bête furieuse,
rejaillit de la blessure avec une fusée de sang et alla retomber à quelques pas
plus loin. Juancho était désarmé et le taureau plein de vie ; car ce coup
perdu n’avait fait qu’exaspérer sa rage. Les chulos accoururent, faisant onduler
leurs capes roses et bleues.
Militona avait légèrement pâli ; la
vieille poussait des « Aïe ! » et des « Hélas! » et
gémissait comme un cachalot échoué.
Le public, à la vue de la maladresse
inconcevable de Juancho, se mit à faire un de ces triomphants vacarmes dans
lesquels excelle le peuple espagnol : c’était un ouragan d’épithètes
outrageuses, de vociférations et malédictions. « Fuera, fuera, criait-on de
toutes parts, le chien, le voleur, l’assassin ! Aux présides ! à
Ceuta ! Gâter une si belle bête! Boucher maladroit !
bourreau ! » et tout ce que peut suggérer en pareille occasion
l’exubérance méridionale, toujours portée aux
extrêmes.
Cependant Juancho se tenait debout sous
ce déluge d’injures, se mordant les lèvres et déchirant de sa main restée libre
la dentelle de son jabot. Sa manche ouverte par la corne du taureau laissait
voir sur son bras une longue rayure violette. Un moment il chancela, et l’on put
croire qu’il allait tomber suffoqué par la violence de son émotion ; mais
il se remit bien vite, courut à son épée, comme ayant arrêté un projet dans son
esprit, la ramassa, la fit passer sous son pied pour en redresser la lame
fléchie, et se posa de manière à tourner le dos à la partie de la place où se
trouvait Militona.
Sur un signe qu’il fit, les chulos lui
amenèrent le taureau en l’amusant de leurs capes, et cette fois, débarrassé de
toute préoccupation, il porta à l’animal une estocade de haut en bas dans toutes
les règles, et que le grand Montès de Chiclana lui-même n’eût pas
désavouée.
L’épée plantée au défaut de l’épaule
s’élevait avec sa poignée en croix entre les cornes du taureau et rappelait ces
gravures gothiques où l’on voit saint Hubert à genoux devant un cerf portant un
crucifix dans ses ramures.
L’animal s’agenouilla pesamment devant
Juancho, comme rendant hommage à sa supériorité, et après une courte convulsion
roula les quatre sabots en l’air.
« Juancho a pris une brillante
revanche ! Quelle belle estocade ! je l’aime mieux qu’Arjona et le
Chiclanero ; qu’en pensez-vous, señorita ? dit Andrès tout à fait
enthousiasmé à sa voisine.
– Pour Dieu, monsieur, ne m’adressez
plus un mot », répondit Militona très vite, sans presque remuer les lèvres
et sans détourner la tête.
Ces paroles étaient dites d’un ton si
impératif et si suppliant à la fois, qu’Andrès vit bien que ce n’était pas le
« finissez » d’une fillette qui meurt d’envie que l’on
continue.
Ce n’était pas la pudeur de la jeune
fille qui lui dictait ces paroles ; les essais de conversation d’Andrès
n’avaient rien qui méritât une telle rigueur, et les manolas, qui sont les
grisettes de Madrid, sans vouloir en médire, ne sont pas, en général, d’une
susceptibilité si farouche.
Un effroi véritable, le sentiment d’un
danger qu’Andrès ne pouvait comprendre, vibraient dans cette phrase brève,
décochée de côté et qui paraissait être elle-même un péril de
plus.
« Serait-ce une princesse
déguisée ? se dit Andrès assez intrigué et incertain du parti qu’il devait
prendre. Si je me tais, j’aurai l’air d’un sot ou tout au moins d’un don Juan
médiocre ; si je persiste, peut-être attirerai-je à cette belle enfant
quelque scène désagréable. Aurait-elle peur de la duègne ? Non ;
puisque cette aimable gaillarde a dévoré toutes mes pastilles, elle est un peu
complice, et ce n’est pas elle que redoute mon infante. Y aurait-il ici autour
quelque père, quelque frère, quelque mari ou quelque amant
jaloux ? »
Personne ne pouvait être rangé dans
aucune de ces catégories parmi les gens qui entouraient Militona ; ils
avaient des airs effacés et des physionomies vagues : évidemment nul lien
ne les rattachait à la belle manola.
Jusqu’à la fin de la course, Juancho ne
regarda pas une seule fois du côté du tendido, et dépêcha les deux taureaux qui
lui revenaient avec une maestria sans égale ; on l’applaudit aussi
furieusement qu’on l’avait sifflé.
Andrès, soit qu’il jugeât prudent de ne
pas renouer l’entretien après cette phrase, dont le ton alarmé et suppliant
l’avait touché, soit qu’il ne trouvât pas de manière heureuse de rentrer en
conversation, n’adressa plus un mot à Militona, et même il se leva quelques
minutes avant la fin de la course.
En enjambant les gradins pour se retirer,
il dit tout bas quelques mots à un jeune garçon à physionomie intelligente et
vive et disparut.
Le petit drôle, lorsque le public sortit,
eut soin de marcher dans la foule, sans affectation et de l’air le plus dégagé
du monde, derrière Militona et la duègne. Il les laissa remonter toutes deux
dans leur calesin, puis, ayant l’air de céder à un mouvement de gaminerie
lorsque la voiture s’ébranla sur ses grandes roues écarlates, il se suspendit à
la caisse des pieds et des mains, en chantant à tue-tête la chanson populaire
des taureaux de Puerto.
La voiture s’éloigna dans un tourbillon
de bruit et de poussière.
« Bon, se dit Andrès, qui vit d’une
allée du Prado où il était déjà parvenu, passer le calesin à toute vitesse avec
le muchacho hissé par derrière, je saurai ce soir l’adresse de cette charmante
créature, et que le duo de Bellini me soit
léger ! »
III
Le jeune garçon devait venir rendre compte de sa mission à don Andrès, qui l’attendait en fumant un cigare dans une allée du Prado, aux environs du monument élevé aux victimes du 2 mai.
Tout en poussant devant lui les bouffées
de tabac qui se dissipaient en bleuâtres spirales, Andrès faisait son examen de
conscience, et ne pouvait guère s’empêcher de reconnaître qu’il était sinon
amoureux, du moins très vivement préoccupé de la belle manola. Quand même la
beauté de la jeune fille n’eût pas suffi pour mettre en feu le cœur le moins
inflammable, l’espèce de mystère que semblait annoncer son effroi quand Andrès
lui avait adressé la parole après l’accident arrivé à Juancho, ne pouvait
manquer de piquer la curiosité de tout jeune homme un peu aventureux : à
vingt-cinq ans, sans être don Quichotte de la Manche, l’on est toujours prêt à
défendre les princesses que l’on suppose opprimées.
Feliciana, la demoiselle si bien élevée,
que devenait-elle à travers tout cela ? Andrès en était assez
embarrassé ; mais il se dit que son mariage avec elle ne devant avoir lieu
que dans six mois, cette légère amourette aurait le temps d’être menée à bien,
rompue et oubliée avant le terme fatal, et que d’ailleurs rien n’était si facile
à cacher qu’une intrigue de ce genre, Feliciana et la jeune fille vivant dans
des sphères à ne jamais se rencontrer. Ce serait sa dernière folie de
garçon ; car dans le monde on appelle folie aimer une jeune fille gracieuse
et charmante, et raison épouser une femme laide, revêche et qui vous
déplaît ; après, il vivrait en ermite, en sage, en vrai martyr
conjugal.
Les choses ainsi arrangées dans sa tête,
Andrès s’abandonna aux plus agréables rêveries. Il était tenu par doña Feliciana
Vasquez de los Rios à un régime de bon ton et d’amusement de bon goût qui lui
pesait fort, bien qu’il n’osât protester ; il lui fallait se conformer à
une foule d’habitudes anglaises, au thé, au piano, aux gants jaunes, aux
cravates blanches, au vernis, sans circonstance atténuante, à la danse marchée,
aux conversations sur les modes nouvelles, aux grands airs italiens, toutes
choses qui répugnaient à son humeur naturellement libre et gaie. Malgré lui, le
vieux sang espagnol s’insurgeait dans ses veines contre l’envahissement de la
civilisation du Nord.
Se supposant déjà l’amant heureux de la
manola du cirque,– quel homme n’est pas un peu fat, au moins en
pensée ? – il se voyait dans la petite chambre de la jeune fille,
débarrassé de son frac et faisant une collation de pâtisseries, d’oranges, de
fruits confits, arrosée de flacons de vin de Péralta et de Pedro Jiménès plus ou
moins légitimes, que la tia aurait été chercher à la boutique de vins généreux
la plus proche.
Prenant un papel de hilo teint au
jus de réglisse, la belle enfant roulait dans la mince feuille quelques brins de
tabac coupés d’un trabuco, et lui offrait une cigarette tournée avec la plus
classique perfection.
Puis, repoussant la table du pied, elle
allait décrocher du mur une guitare qu’elle remettait à son galant, et une paire
de castagnettes de bois de grenadier qu’elle s’ajustait aux pouces, en serrant
la ganse qui les noue de ses petites dents de nacre, et se mettait à danser avec
une souplesse et une expression admirables une de ces vieilles danses espagnoles
où l’Arabie a laissé sa langueur brûlante et sa passion mystérieuse, en
murmurant d’une voix entrecoupée quelque ancien couplet de séguidille incohérent
et bizarre, mais d’une poésie pénétrante.
Pendant qu’Andrès s’abandonnait à ses
voluptueuses rêveries avec tant de bonne foi, qu’il marquait la mesure des
castagnettes en faisant craquer ses phalanges, le soleil baissait rapidement et
les ombres devenaient longues. L’heure du dîner approchait ; car
aujourd’hui, à Madrid, les personnes bien situées se mettent à table à l’heure
de Paris ou de Londres, et le messager d’Andrès ne revenait pas ; quand
même la jeune fille eût logé à l’extrémité opposée de la ville, à la porte
San-Joachim ou San-Gerimon, le jeune drôle eût eu le temps, et bien
au-delà, de faire deux fois la course, surtout en considérant que, dans la
première partie du voyage, il était perché sur l’arrière-train de la
voiture.
Ce retard étonna et contraria vivement
Andrès, qui ne savait où retrouver son émissaire, et qui voyait ainsi se
terminer au début une aventure qui promettait d’être piquante. Comment se
remettre sur la piste une fois perdue, quand on ne possède pas le plus petit
indice pour se guider, pas un détail, pas même un nom, et qu’il faut compter sur
le hasard décevant des rencontres ?
« Peut-être est-il arrivé quelque
incident dont je ne puis me rendre compte; attendons encore quelques
minutes », se dit Andrès.
Profitant de la permission d’ubiquité
accordée aux conteurs, nous suivrons le calesin dans sa course rapide. Il avait
d’abord longé le Prado, puis s’était enfoncé dans la rue de San-Juan, ayant
toujours l’émissaire d’Andrès accroché des pieds et des mains à ses
ressorts ; ensuite il avait gagné la rue de los Desamparados. Au milieu à
peu près de cette rue, le calesero, sentant de la surcharge, avait envoyé au
pauvre Perico, avec une dextérité extrême, un coup de fouet bien sanglé à
travers la figure qui l’avait forcé à lâcher prise.
Lorsque, après s’être frotté les yeux
tout pleurants de douleur, il eut recouvré la faculté de voir, le calesin était
déjà au bout de la rue de la Fé, et le bruit de ses roues sur le pavé inégal
allait s’affaiblissant. Perico, excellent coureur comme tous les jeunes
Espagnols, et pénétré de l’importance de sa mission, avait pris ses jambes à son
cou, et il eût assurément rattrapé la voiture si celle-ci eût roulé en ligne
droite ; mais à l’extrémité de la rue, elle fit un coude, et Perico la
perdit de vue un instant. Quand il tourna l’angle à son tour, le calesin avait
disparu. Il était entré dans ce lacis de rues et de ruelles qui avoisinent la
place de Lavapiès. Avait-il pris la rue del Povar ou celle de Santa-Inès, celle
de las Damas ou de San-Lorenzo ? C’est ce que Perico ne put démêler ;
il les parcourut toutes, en espérant voir le calesin arrêté devant quelque
porte : il fut trompé dans son espoir ; seulement il rencontra sur la
place la voiture qui revenait à vide et dont le conducteur, faisant claquer son
fouet comme des détonations de pistolet par une sorte de menace ironique, se
hâtait pour aller prendre un autre chargement.
Dépité de n’avoir pu faire ce qu’Andrès
lui avait demandé, Perico s’était promené quelque temps dans les rues où il
présumait que le calesin avait déposé ses deux pratiques, pensant, avec cette
précoce intelligence des passions qu’ont les enfants méridionaux, qu’une si
jolie fille ne pouvait manquer d’avoir un galant et de se mettre à la fenêtre
pour le regarder venir, ou de sortir pour l’aller retrouver s’il ne venait pas,
le jour des taureaux étant consacré à Madrid aux promenades, aux parties fines
et aux divertissements. Ce calcul n’était pas dénué de justesse ; en effet,
bien des jolies têtes souriaient, encadrées aux fenêtres, et se penchaient sur
les balcons, mais aucune n’était celle de la manola qu’on l’avait chargé de
suivre. De guerre lasse, après s’être lavé les yeux à la fontaine de Lavapiès,
il descendit vers le Prado pour rendre compte à don Andrès de sa
mission. S’il ne rapportait pas l’adresse précise, il était du moins à peu près
certain que la belle demeurait dans une des quatre rues dont nous avons cité les
noms ; et, comme elles sont très courtes, c’était déjà moins vague que de
la chercher dans tout Madrid.
S’il fût resté quelques minutes de plus,
il aurait vu un second calesin s’arrêter devant une maison de la rue del Povar,
et un homme, soigneusement embossé et le manteau sur les yeux, sauter légèrement
à bas de la voiture et s’enfoncer dans l’allée. Le mouvement du saut dérangea
les plis de la cape, qui laissa briller un éclair de paillon, et découvrit des
bas de soie étoilés de quelques gouttelettes de sang et tendus par une jambe
nerveuse.
Vous avez sans doute déjà reconnu
Juancho. En effet, c’était lui. Mais pour Perico, aucun lien ne rattachait
Juancho à Militona et sa présence n’eût pas été un indice de l’endroit où
demeurait la jeune fille. D’ailleurs, Juancho pouvait rentrer chez lui. C’était
même la version la plus vraisemblable. Après une course aussi dramatique que
celle-là, il devait avoir besoin de repos et d’appliquer quelques compresses sur
l’égratignure de son bras, car les cornes du taureau sont venimeuses et font des
blessures lentes à guérir.
Perico se dirigea d’un pas allongé du
côté de l’obélisque du Deux-Mai, où Andrès lui avait donné rendez-vous. Autre
anicroche. Andrès n’était pas seul, Doña Feliciana, qui était sortie pour
quelque emplette avec une de ses amies qu’elle reconduisait, avait aperçu de sa
voiture son fiancé se promenant avec une impatience nerveuse ; elle était
descendue, ainsi que son amie, et, s’approchant d’Andrès, elle lui avait demandé
si c’était pour composer un sonnet ou un madrigal qu’il errait ainsi sous les
arbres à l’heure où les mortels moins poétiques se livrent à leur nourriture. Le
malheureux Andrès, pris en flagrant délit de commencement d’intrigue, ne put
s’empêcher de rougir un peu et balbutia quelques galanteries banales; il
enrageait dans son âme, bien que sa bouche sourît. Perico, incertain, décrivait
autour du groupe des cercles embarrassés ; tout jeune qu’il était, il avait
compris qu’il ne fallait pas donner à un jeune homme l’adresse d’une manola
devant une jeune personne si bien habillée à la française. Seulement il
s’étonnait en lui-même qu’un cavalier qui connaissait de si belles dames à
chapeau prît intérêt à une manola en mantille.
« Que nous veut donc ce garçon, qui
nous regarde avec ses grands yeux noirs comme s’il voulait nous
avaler ?
– Il attend sans doute que je lui
jette le bout de ce cigare éteint », répondit Andrès en joignant l’action à
la parole et en faisant un imperceptible signe qui voulait dire :
« Reviens, quand je serai débarrassé. »
L’enfant s’éloigna, et tirant un
briquet de sa poche, fit du feu et se mit à humer le havane avec la
componction d’un fumeur accompli.
Mais Andrès n’était pas au bout de ses
peines. Feliciana se frappa le front de sa main étroitement gantée, et dit,
comme sortant d’un rêve : « Mon Dieu, j’étais si préoccupée tantôt de
notre duo de Bellini, que j’ai oublié de vous dire que mon père, don Geronimo,
vous attend à dîner. Il voulait vous écrire ce matin ; mais comme je devais
vous voir dans l’après-midi, je lui ai dit que ce n’était pas la peine. Il est
déjà bien tard, dit-elle en consultant une petite montre grande comme
l’ongle ; montez en voiture avec nous, nous mettrons Rosa chez elle et nous
retournerons à la maison ensemble.
Si l’on s’étonne de voir une jeune
personne si bien élevée prendre un jeune homme dans sa voiture, nous ferons
observer que sur le devant de la calèche était assise une gouvernante anglaise,
roide comme un pieu, rouge comme une écrevisse, et ficelée dans le plus long des
corsets, dont l’aspect suffisait pour mettre en fuite les amours et les
médisances.
Il n’y avait pas moyen de reculer ;
après avoir présenté la main à Feliciana et à son amie pour les aider à monter,
il prit place sur le devant de la calèche, à côté de miss Sarah, furieux de
n’avoir pu entendre le rapport de Perico, qu’il croyait mieux renseigné, et avec
la perspective d’une soirée musicale indéfiniment
prolongée.
Comme nous pensons que la description
d’un dîner bourgeois n’aurait rien d’intéressant pour vous, nous irons à la
recherche de Militona, espérant être plus heureux dans nos investigations que
Perico.
Militona demeurait, en effet, dans une
des rues soupçonnées par le jeune espion d’Andrès. Vous dire le genre
d’architecture auquel appartenait la maison qu’elle habitait avec beaucoup
d’autres, serait fort difficile, à moins que ce ne fût à l’ordre composite. La
plus grande fantaisie avait présidé au percement des baies, dont pas une n’était
pareille. Le constructeur semblait s’être donné pour but la symétrie inverse,
car rien ne se correspondait dans cette façade désordonnée ; les murailles,
presque toutes hors d’aplomb, faisaient ventre et paraissaient s’affaisser sous
leur poids ; des S et des croix de fer les contenaient à peine, et sans les
deux maisons voisines, un peu plus solides, où elle s’épaulait, elle serait
tombée infailliblement au travers de la rue ; au bas, le plâtre, écaillé
par larges plaques, laissait voir le pisé des murs ; le haut, mieux
conservé, offrait des traces d’ancienne peinture rose, qui paraissait comme la
rougeur de cette pauvre maison honteuse de sa
misère.
Près d’un toit de tuiles tumultueux et
découpant sur l’azur du ciel un feston brun édenté çà et là, souriait une petite
fenêtre, encadrée d’un récent crépi de chaux ; une cage, à droite,
contenait une caille ; une autre, à gauche, d’une dimension presque
imperceptible, ornée de perles de verre rouge et jaune, servait de palais et de
cellule à un grillon : car les Espagnols, à qui les Arabes ont laissé le
goût des rythmes persistants, aiment beaucoup les chants monotones, frappés à
temps égaux, de la caille et du grillon. Une jarre de terre poreuse, suspendue
par les anses à une ficelle et couverte d’une sueur perlée, rafraîchissait l’eau
à la brise naissante du soir, et laissait tomber quelques gouttes sur deux pots
de basilic placés au-dessous. Cette fenêtre, c’était celle de la chambre de
Militona. De la rue un observateur eût deviné tout de suite que ce nid était
habité par un jeune oiseau ; la jeunesse et la beauté exercent leur empire
même sur les choses inanimées, et y posent involontairement leur
cachet.
Si vous ne craignez pas de vous engager
avec nous dans cet escalier aux marches calleuses, à la rampe miroitée, nous y
suivrons Militona, qui monte en sautillant les degrés rompus avec toute
l’élasticité d’un jarret de dix-huit ans ; elle nage déjà dans la lumière
des étages supérieurs, tandis que la tia Aldonza, retenue dans les limbes
obscurs des premières marches, pousse des han ! de saint Joseph et se pend
désespérément des deux mains à la corde grasse.
La belle fille, soulevant un bout de
sparterie jetée devant une de ces portes de sapin à petits panneaux multipliés
si communes à Madrid, prit sa clef et ouvrit.
Une si pauvre chambre ne pouvait guère
tenter les voleurs et n’exigeait pas de grandes précautions de fermeture :
absente, Militona la laissait ouverte ; mais, quand elle y était, elle la
fermait soigneusement. Il y avait alors un trésor dans ce mince taudis, sinon
pour les voleurs, du moins pour les amoureux.
Une simple couche de chaux remplaçait sur
la muraille le papier et la tenture ; un miroir dont l’étamage rayé ne
reflétait que fort imparfaitement la charmante figure qui le consultait ;
une statuette en plâtre de saint Antoine, accompagnée de deux vases de verre
bleu contenant des fleurs artificielles ; une table de sapin, deux chaises
et un petit lit recouvert d’une courtepointe de mousseline avec des volants
découpés en dents de loup, formaient tout l’ameublement. N’oublions pas quelques
images de Notre-Dame et des saints, peintes et dorées sur verre avec une naïveté
byzantine ou russe, une gravure du Deux-Mai, l’enterrement de Daoiz et Velarde,
un picador à cheval d’après Goya, plus un tambour de basque faisant pendant à
une guitare : par un mélange du sacré et du profane, dont l’ardente foi des
pays vraiment catholiques ne s’alarme pas, entre ces deux instruments de joie et
de plaisir s’élevait une longue palme tirebouchonnée, rapportée de
l’église le jour de Pâques fleuries.
Telle était la chambre de Militona, et,
bien qu’elle ne renfermât que les choses strictement nécessaires à la vie, elle
n’avait pas l’aspect aride et froid de la misère ; un rayon joyeux
l’illuminait ; le rouge vif des briques du plancher était gai à
l’œil ; aucune ombre difforme ne trouvait à s’accrocher, avec ses ongles de
chauve-souris, dans ces angles d’une blancheur éclatante ; aucune araignée
ne tendait sa toile entre les solives du plafond ; tout était frais,
souriant et clair dans cette pièce meublée de quatre murs. En Angleterre, c’eût
été le dénuement le plus profond ; en Espagne, c’était presque l’aisance,
et plus qu’il n’en fallait pour être aussi heureux qu’en
paradis.
La vieille était enfin parvenue à se
hisser jusqu’au bout de l’escalier ; elle entra dans le charmant réduit et
s’affaissa sur une des deux chaises, que son poids fit craquer d’une manière
alarmante.
« Je t’en prie, Militona,
décroche-moi la jarre, que je boive un coup ; j’étouffe, j’étrangle ;
la poussière de la place et ces damnées pastilles de menthe m’ont mis le feu au
gosier.
– Il ne fallait pas les manger à
poignées, tia », répondit la jeune fille avec un sourire en inclinant le
vase sur les lèvres de la vieille.
Aldonza but trois ou quatre gorgées,
passa le dos de sa main sur sa bouche et s’éventa en silence sur un rythme
rapide.
« A propos de pastilles, dit-elle
après un soupir, quels regards furieux lançait Juancho de notre côté ! je
suis sûre qu’il a manqué le taureau parce que ce joli monsieur te parlait ;
il est jaloux comme un tigre, ce Juancho, et, s’il a pu le retrouver, il lui
aura fait passer un mauvais quart d’heure. Je ne donnerais pas beaucoup d’argent
de la peau de ce jeune homme, car elle court risque d’être fendue par de
fameuses estafilades. Te rappelles-tu la belle aiguillette qu’il a levée sur ce
Luca, qui voulait t’offrir un bouquet à la romeria de
San-Isidro ?
– J’espère que Juancho ne se portera
à aucune de ces fâcheuses extrémités ; j’ai prié ce jeune homme de ne plus
m’adresser la parole, d’un ton si suppliant et si absolu, qu’il n’a plus rien
dit à dater de ce moment ; il a compris mon effroi et en a eu pitié. Mais
quelle affreuse tyrannie d’être ainsi poursuivie de cet amour
féroce !
– C’est ta faute, dit la
vieille ; pourquoi es-tu si
jolie ? »
Un coup sec, frappé à la porte comme par
un doigt de fer, interrompit la conversation des deux
femmes.
La vieille se leva et alla regarder par
le petit judas grillé et fermé d’un volet, pratiqué dans la porte à hauteur
d’homme, selon l’usage espagnol.
A l’ouverture parut la tête de Juancho,
pâle sous la teinte bronzée dont le soleil de l’arène l’avait
revêtue.
Aldonza entrebâilla la porte et Juancho
entra. Son visage trahissait les violentes émotions qui l’avaient agité dans le
cirque ; on y lisait une rage concentrée : car, pour cette âme
entichée d’un grossier point d’honneur, les bravos n’effaçaient pas les
sifflets ; il se regardait comme déshonoré et obligé aux plus téméraires
prouesses pour se réhabiliter dans l’opinion publique et vis-à-vis de
lui-même.
Mais ce qui l’occupait surtout, et ce qui
portait sa fureur au plus haut degré, c’était de n’avoir pu quitter l’arène
assez tôt pour rejoindre le jeune homme qui paraissait si galant auprès de
Militona ; où le retrouver maintenant ? Sans doute il avait suivi la
jeune fille, il lui avait parlé encore.
A cette idée, sa main tâtait
machinalement sa ceinture pour y chercher son
couteau.
Il s’assit sur l’autre chaise ;
Militona, appuyée à la fenêtre, déchiquetait la capsule d’un œillet rouge
effeuillé ; la vieille s’éventait par contenance ; un silence
général régnait entre les trois personnages ; ce fut la vieille
qui le rompit.
« Juancho, dit-elle, votre bras vous
fait-il toujours souffrir ?
– Non, répondit le torero en
attachant son regard profond sur Militona.
– Il faudrait y mettre des
compresses d’eau et de sel », continua la vieille pour ne pas laisser
tomber aussitôt la conversation.
Mais Juancho ne fit aucune réponse, et,
comme dominé par une idée fixe, il dit à Militona : « Quel était ce
jeune homme placé à côté de vous à la course des
taureaux ?
– C’est la première fois que je le
rencontre ; je ne le connais pas.
– Mais vous voudriez le
connaître ?
– La supposition est polie. Eh
bien ! quand cela serait ?
– Si cela était, je le tuerais, ce
charmant garçon en bottes vernies, en gants blancs et en
frac.
– Juancho, vous parlez comme un
insensé : vous ai-je donné le droit d’être jaloux de moi ?
Vous m’aimez, dites-vous ; est-ce ma faute, et faut-il, parce qu’il vous a
pris fantaisie de me trouver jolie, que je me mette à vous adorer
sur-le-champ ?
– Ça, c’est vrai, elle n’y est pas
forcée, dit la vieille ; mais pourtant, à vous deux vous feriez un beau
couple ! Jamais main plus fine ne se serait posée sur un bras plus
vigoureux, et, si vous dansiez ensemble une cachucha au jardin de Las Delicias,
ce serait à monter sur les chaises.
– Ai-je fait la coquette avec vous,
Juancho ? vous ai-je attiré par des œillades, des sourires et des mines
penchées ?
– Non, répondit le torero d’une voix
creuse.
– Je ne vous ai jamais fait de
promesses ni permis de concevoir d’espérances ; je vous ai toujours
dit : « Oubliez-moi. » Pourquoi me tourmenter et m’offenser par
vos violences que rien ne justifie ? Faudra-t-il donc, parce que je vous ai
plu, que je ne puisse laisser tomber un regard qui ne soit un arrêt de
mort ? Ferez-vous toujours la solitude autour de moi ? Vous avez
estropié ce pauvre Luca, un brave garçon qui m’amusait et me faisait rire, et
blessé grièvement Ginès, votre ami, parce qu’il m’avait effleuré la main :
croyez-vous que tout cela arrange beaucoup vos affaires ? Aujourd’hui vous
faites des extravagances dans le cirque ; pendant que vous m’espionnez,
vous laissez arriver les taureaux sur vous, et donnez une pitoyable
estocade !
– Mais c’est que je t’aime,
Militona, de toutes les forces de mon âme, avec toute la fougue de ce sang qui
calcine mes veines : c’est que je ne vois que toi au monde, et que la corne
d’un taureau m’entrant dans la poitrine ne me ferait pas détourner la tête quand
tu souris à un autre homme. Je n’ai pas les manières douces, c’est vrai, car
j’ai passé ma jeunesse à lutter corps à corps avec les bêtes farouches ;
tous les jours je tue et m’expose à être tué ; je ne puis pas avoir la
douceur de ces petits jeunes gens délicats et minces comme des femmes, qui
perdent leur temps à se faire friser et à lire les journaux ! Au moins si
tu n’es pas à moi, tu ne seras pas à d’autres ! » reprit Juancho après
une pause, en frappant la table avec force, et comme résumant par ce coup de
poing son monologue intérieur.
Et là-dessus il se leva brusquement et sortit en grommelant :<