Théophile GAUTIER critique d’INGRES .
Textes collectés et transcrits par Carine Dreuilhe dans le cadre d’un mémoire de D.E.A (septembre 2000).
Principes d’édition : l’orthographe d’époque a été respectée (notamment les finales en –ans et –ens là où nous écrivons aujourd’hui –ants et –ents), les graphies : poëme, poëte, entr’ouvert etc.
Ont été rectifiées d’office les coquilles évidentes. L’emploi de l’italique pour les titres a été systématisé.
La France littéraire, " Salon de 1833 ", mars 1833
À M. Ingres les honneurs du pas. - M. Ingres en est digne sous tous les rapports ; il a une fermeté de conviction malheureusement trop rare aujourd'hui. Ayant vu, dès son début, que le dessin était bon, il s'y est attaché par-dessus toute chose, et il a marché droitement et sincèrement dans sa voie, sans s'inquiéter du succès, et cherchant à se contenter lui-même plutôt que les autres. Il a fait l'Odalisque, il a fait Roger et Angélique, et le Vœu de Louis XIII, et l'Œdipe devinant le Sphinx, et cela a dû paraître singulièrement mauvais à des gens qui admiraient du fond de leur cœur MM. Abel de Pujol, Couder, Blondel, Meynier et compagnie. En effet, ce fut un feu roulant de plaisanteries très ingénieuses ; on cria à la barbarie ; on dit que c'était vouloir retourner à l'enfance de l'art, et mille autres belles choses de ce genre. - Les bonnes perruques ne se doutaient guère que bafouer M. Ingres, c'était bafouer Albert Dürer, Raphaël, Holbein, et autres barbares de cette force. M. Ingres persista. La foule voyant qu'il n'allait pas à elle, vint à lui : la foule est comme les femmes. Aujourd'hui, M. Ingres est sur le piédestal qu'il s'est si laborieusement construit. - Il est devenu un mythe ; c'est la personnification du dessin, comme Decamps est celle de la couleur.
M. Ingres n'a au salon que deux portraits, celui de Bertin de Vaux et celui d'une dame romaine peinte en 1807 ( au commencement de la galerie, à droite ) : c'est peu ; mais, n'eût-il jamais fait que cela dans sa vie, ce serait assez, à mes yeux, pour le proclamer grand-maître. - Parlons d'abord de la dame romaine ; c'est, selon moi, la plus belle chose du Musée, et je la met beaucoup au dessus du portrait d'homme. Elle a une robe de velours noir, à taille courte, d'après la mode de l'Empire, très décolletée ; un schall de couleur claire est drapé sur son épaule gauche avec un style et une élégance inimitables ; ses deux mains, posées l'une sur l'autre, sont rendues de la manière la plus candide. La charmante créature regarde devant elle avec cette bonhomie et cette sérénité particulière aux Italiennes. La bouche fine et mince, comme une bouche d'Holbein, rit de ce sourire doux et sérieux inconnu en France ; les yeux, admirablement enchâssés, sont d'une transparence et d'une limpidité sans exemple ; toute la tête vit et remue, et cela sans le prestige de la couleur, avec un simple ton local, habilement gradué selon les formes et le mouvement, que nous préférons beaucoup, pour notre part, au tricot prismatique dont l'école de Gros revêt ses personnages, et qui nous semble incontestablement plus vrai et plus agréable à l'œil. Il y a dans ce portrait une telle sainteté de lignes, une telle religion de la forme dans les moindres détails, le faire en est si primitif, que l'on a toutes les peines du monde à croire que cela ait été peint en plein règne de David, il y a quelques vingt ans. N'était la coupe des vêtemens, on pourrait croire ce tableau de la même main que la Marguerite d'Alençon. Le portrait de Bertin, malgré ses incontestables qualités, n'est pas aussi magistral ; le parti pris n'est pas, à beaucoup près, si franc : le peintre a plus visé au relief, et par cette raison même n'a pas produit quelque chose d'aussi complet. Au reste, le linéament des mains est d'une pureté rare, la pose vraie et vivante ; les vêtemens sont sévères, sans lazzis, comme tout ce que fait M. Ingres ; seulement, on regrette en voyant ce dessin si irréprochable, qu'il ne soit pas appliqué à un tout autre sujet. Tant de pureté et d'exactitude dans un pli de gilet et de redingote, qui pouvait être autrement sans cesser d'être vrai, nous paraissent dépensés en pure perte. M. Ingres ne devrait faire que des sujets nus, ou, tout au moins, antiques. — Les madones et les tableaux de sainteté lui iraient encore admirablement bien, à cause de leur gravité symétrique ; mais, en vérité, nos pauvres physionomies et nos misérables haillons sont indignes qu'un aussi grand peintre les immortalise. Ce que je dis là paraîtra clair à ceux qui, au risque d'un torticolis, auront vu et admiré l'Apothéose d'Homère dans le Musée Charles X.
La France Industrielle, " Salon de 1834 ", avril 1834
Pour le Saint-Symphorien de M. Ingres, c'est la plus belle fresque, le plus magnifique carton qu'il soit possible de voir. Quelques journaux ont dit que c'était un pas rétrograde, n'écoutez pas les journaux ; c'est un pas en avant. C'est la logique de la manière de M. Ingres, poussée jusqu'à la dernière conséquence. On a dit que M. Ingres imitait servilement Raphaël, et se traînait comme un écolier dans l'ornière ouverte par le divin jeune homme. Nous ne sommes pas de cet avis ; le sentiment de M. Ingres est bien plus allemand qu'italien. Albert Dürer est plutôt son patron que Raphaël. Les têtes de M. Ingres sont bien moins idéales que celle du Sanzio ; c'est une traduction de la nature beaucoup plus mot à mot : son dessin serre la forme de plus près ; et le caractère de son style est l'exagération dans un principe vrai des détails extérieurs, car M. Ingres soigne principalement le silhouette linéaire de ses personnages, et dessine plus sur le bord que dans le milieu : procédé qui, ôtant beaucoup de relief, a pour résultat un aspect large et simple tout à fait magistral, et qui ferait distinguer au premier coup d'œil le tableau entre mille. Un peintre de l'école angélique eût seul pu dessiner la tête du saint Symphorien. Le sentiment catholique qu'elle respire est admirable. On prétend que le tableau est d'une vilaine couleur. Nous ne nous sommes pas aperçu qu'il fût d'une couleur plutôt que d'une autre.
Le portrait de femme ne vaut pas à beaucoup près le portrait de la Romaine, la couleur est lumineuse, les mains parfaitement belles, l'ajustement du plus grand goût, les vêtemens exécutés d'une manière supérieure, — le modèle fin et savant, mais le modèle est moins heureusement choisi.
Figaro, " Des beaux-arts et autres ", 16 octobre 1836
Nous n'avons pas encore dit notre mot sur l'art. Parlerons-nous de l'art ? Qui n'en parle pas ? Quel journal n'a pas son feuilleton d'art, spécialité régulière, qui devient deux mois de l'année, les deux mois du salon, un compte rendu fidèle, une analyse pareille à celles qu'on fait des ouvrages dramatiques, un feuilleton redoutable, entouré des sollicitations, des inimitiés, des terreurs et des dangers qui s'attaquent habituellement à la critique théâtrale ; les autres dix mois de l'année, le rédacteur d'art remplit ses colonnes à sa fantaisie ; il se lance dans de hautes considérations d'esthétique et de plastique qui impriment à l'abonné un grand respect pour l'auteur, et un plus grand pour ses articles, dans lesquels il ne se permet pas de pénétrer.
À vrai dire, l'art n'existe plus que dans ces feuilletons qui ont à remplir un nombre déterminé de colonnes par mois, et dans le cerveau de quelques grands génies isolés de la foule. L'état et le public s'en inquiètent médiocrement, et trouvent toujours qu'il s'en fait assez pour leur consommation. Pour l'état, la protection accordée aux beaux-arts est une vieille idée, une tradition morale qui se perd tous les jours avec tant d'autres. On voudrait bien être le grand siècle ; on ne demanderait pas mieux que d'être Louis XIV, si cela ne coûtait pas trop cher ; l'art est un luxe tout royal, il faut de cela avec un peu de gloire militaire, et de la poule au pot, pour composer les élémens d'un règne convenable ; mais on marchande tant qu'on peut, c'est tout naturel, et une nation de marchands et d'industriels comprend cela le mieux du monde. Du côté du public, l'art trouve encore moins d'aide et de protection, la société bourgeoise d'aujourd'hui lui est hostile quoi qu'il fasse ; il ne peut ni s'y introduire, ni s'y emboîter ; sans cesse elle le rejette à sa surface où il adhère ensuite plus ou moins. L'art ancien dit le public hostile à l'art nouveau ; l'art nouveau à l'ancien : le public est neutre, c'est-à-dire indifférent. Il considère peu les sculptures du moyen-âge, mais il n'a guère de sympathie pour les nudités classiques, et comme père de famille, il les blâme. Il ne tient guère à la peinture que par le portrait, mais il laisse à droite M. Gros, et M. Ingres à gauche ; il va droit à M. Dubufe, parce qu'il a remarqué que c'est l'artiste qui emploie la couleur la plus fine.
Contemplez l'illustre abaissement de l'art académique autrefois si fier, aujourd'hui misérable et menacé ; voyez comme il se traîne aux pieds du public, comme il se rapetisse, s'ébarbe, s'unit et s'utilise pour son usage. Il lui offre ses urnes, ses statues et ses bas-reliefs au prix du moulage, ses tableaux au prix des devans de cheminée ; il lui peindrait ses plafonds au rabais du badigeonneur. Il lui présente ses colonnes, les blanches filles de Grèce, coiffées de palmes et d'acantes ! Le bourgeois honore la colonne, mais il ne s'en sert pas ; des colonnes à sa maison lui semblent aussi inutiles que des béquilles à un ingambe. Du reste, son to kalon architectural se définit ainsi : tout ce qui est symétrique, blanc et nu ; et son grandiose, tout ce qui est très grand. Partez de ces deux points. La sculpture se trouve, il est vrai, représentée chez lui par la pendule à sujet, les ornemens estampés et les moulures en mastic : mais la peinture tient moins de place encore. La peinture est morte aujourd'hui ; elle est tombée de fresque en trumeau ; de tableau en gouache ; elle s'est faite si petite, qu'on l'a enterrée dans un album. Et l'album, c'est l'aumône que fait au riche l'artiste mourant de faim ; l'album se paie avec une lettre de bal, une poignée de main et un sourire. On dit que l'imprimerie a tué pour jamais l'architecture.
Hé bien ! c'est la même histoire : la glace a tué le tableau ; la glace, inconnue autrefois, a pris au tableau sa place au mur et son cadre doré ; le bourgeois aisé s'achète une glace tout d'abord ; qu'il s'arrondisse, et il en aura deux ; qu'il s'enrichisse, et la peinture n'y gagnera rien ; il achètera des glaces ; il mettra des glaces partout ; parce que c'est utile et beau, parce qu'il y voit tout ce qu'il a multiplié.
Pour qui donc se fait-il encore de la peinture ? est-ce pour MM. Demidoff, Seymour et Schikler seulement, qu'on produit au Musée trois mille tableaux par année ? Je demande où passent tous ces milliards d'aunes de toile qui servent tous les ans à nous fatiguer l'odorat, les yeux et les oreilles, et qu'on ne revoit plus jamais, ni dans les galeries, ni dans les salons, ni sur les enseignes ; que veut tout ce peuple barbu, qui se fait bâtir sans cesse d'innombrables ateliers dans la nouvelle Athènes et derrière le Luxembourg ? Comment se nourrit-il ? Mange-t-il ses productions en nature ? s'habille-t-il avec la toile ? C'est une grave question.
La Presse, " De la composition en peinture ", 22 novembre 1836
L'on a dans le monde les plus étranges idées sur la peinture.
Nous ne parlons pas ici des honnêtes bourgeois qui veulent des tableaux sans ombre et sans perspective, à la manière chinoise ;
Ni des amateurs délicats qui s'étonnent que l'on ne traite pas les cheveux un à un ;
Ni des femmes charmantes qui demandent que l'on épuise sur leur teint les roses et les lis ;
Ni des cuisinières abominables et des sapeurs-pompiers assortis, qui réclament pour leur argent de la couleur de chair plus fine ;
Mais bien des connaisseurs, d'un goût en apparence plus irréprochable et plus attique ; des critiques experts et assermentés près les journaux ; des littérateurs à dissertations, des nébuleux professeurs d'esthétique transcendantale, des femmes sensibles et impressionnables parvenues à un grand âge, de certains artistes plus ou moins rasés, et de tous ceux qui ont copié en pension des têtes de Lemirre, et qui se sont distingués en reproduisant, d'après la bosse, le nez majestueux de Jupiter-Olympien.
Tous ces braves gens déraisonnent à l'endroit de la peinture de la manière la plus impertinente du monde ; on croirait vraiment, à les entendre, qu'ils parlent musique.
La peinture a ce malheur, que quiconque jouit d'une paire d'yeux ou d'un binocle en place d'yeux, se croit en droit de la juger, et se regarde comme très compétent.
Rien n'est plus faux.
Il ne suffit pas plus de voir, pour se connaître en peinture, qu'il ne suffit d'entendre pour se connaître en musique.
— Certainement, des aveugles et des sourds ne peuvent parler ni de peinture ni de musique ; mais beaucoup ont des yeux plus grands que ceux de Junon Boopis, et des oreilles plus longues que celles de Midas, qui n'en voyent pas plus et n'entendent pas mieux pour cela : Oculos habent et non vident, aures habent et non audirent. — L'Évangile faisait sans doute allusion aux feuilletonistes de peinture et de musique.
Ceci a presque l'air d'un paradoxe ; mais il est très sûr que sur vingt personnes qui passent devant un tableau, il y en a dix-neuf qui ne le voient point. Il faut une longue étude pour apprendre à voir. Voir, c'est la moitié du génie : les grands peintres et les grands poètes sont tout bonnement des gens qui ont le coup-d'œil juste, et qui discernent instinctivement la forme de la nature dans les proportions les plus exquises. — Des gens de beaucoup d'esprit, du reste, forgent des descriptions ou des dessins absurdes, en présence des objets même qu'ils ont à rendre ; ils ne les ont pas vus. La routine ou l'éducation étendent sur leurs prunelles une taie épaisse ; ils se sont donnés un mal infini, et deux ou trois linéaments, quelques phrases fort simples qu'il semble impossible de ne pas rencontrer, eussent produit le plus excellent effet.
C'est ainsi que de vieilles réputations académiques trouvent moyen, avec un modèle nègre sur la table, de faire une Flore lutinée par Zéphire, et dessinent très bien un casque d'après un bonnet de coton.
Le spectacle de la nature est perdu pour ces hommes-là ; l'aspect des choses leur échappe, ils n'ont pas d'œil.
Il faut une longue et patiente étude pour apprendre à y voir, il faut une attention continuelle, un grand travail de comparaison, une persévérance d'observation qu'il n'est pas donné à tout le monde d'atteindre ; là où l'homme inexercé, le bourgeois ( qu'on me permette d'employer ce terme de l'argot d'atelier ) n'aperçoit qu'une seule teinte, l'artiste en découvre cinquante ; il suit jusqu'au bout des gammes de tons variés qui ne paraissent aux bourgeois qu'un tapage assourdissant de couleur ; certaines inflexions de lignes inappréciables pour tout autre, lui causent d'inexprimables ravissements ; il a toutes sortes de bonnes fortunes de détails, il pénètre dans mille petites beautés intérieures dont il a la possession exclusive ; il jouit de la beauté intime du tableau, le bourgeois n'apprécie que le cadre et le vernis.
La beauté a plus de voiles qu'Isis ; elle ne se présente pas tout d'abord et dans tout son éclat ; elle a ses heures d'éclipse et de défaillance ; son rayonnement n'est pas toujours aussi intense. Un amant discret et persévérant ne se rebute pas pour cela ; il sait attendre, il est là patiemment assis, le crayon à la main : le nuage se déchire, le rayon tombe, le profil se découpe, le front s'illumine, la beauté se révèle, mais aux initiés et aux adeptes seulement, l'homme vulgaire qui était peut-être présent ne s'est douté de rien.
Cette grossièreté générale du sens de la vue, et ce manque de finesse dans l'appréciation de la beauté de la forme, est cause d'une singulière aberration dans le jugement des œuvres d'art.
Les tableaux sont analysés, jugés et critiqués comme des livres ou des drames : on y veut un sujet, une anecdote, un espèce de mélodrame peint, qui est bien la plus insupportable chose du monde après le mélodrame écrit. Faute de pouvoir juger de la composition des formes et des lignes, on y demande une composition littéraire, et Dieu le sait, il n'y a rien de plus opposé sur la terre et au ciel que les vrais principes de la composition pittoresque et ceux de la composition poétique. Les littérateurs, en dépit du demi-vers d'Horace, sont de fort mauvais peintres, et les peintres seraient, je l'espère, de non moins exécrables littérateurs.
Ceci explique pourquoi M. Paul Delaroche, qui représente assez bien M. Casimir Delavigne comme valeur actuelle, a été généralement pris pour un peintre, ce qu'il n'a jamais été et ne sera jamais.
M. Paul Delaroche aurait fait les Messéniennes, si elles n'avaient pas été faites depuis longtemps ; M. Casimir Delavigne eût sans doute peint la Jane Grey : cette fraternité est si bien comprise de tous deux, que, dès que l'un a versifié un tableau, l'autre peint une tragédie sur le sujet de ce tableau, et réciproquement, ce qui est assez vous dire que ce n'est ni de la peinture ni de la poésie.
Tous les deux auraient peut-être été des vaudevillistes supportables.
Certainement l'éducation pittoresque d'un peuple capable de regarder M. Delaroche comme une gloire dont les rayons se confondaient avec l'auréole des plus divins maîtres, est entièrement à refaire.
Qu'on oublie pas que M. Ingres, qui avait fait l'Odalisque, l'Œdipe, le Vœu de Louis XIII, Angélique et Roger, M. Ingres, ce grand maître du seizième siècle, sur l'épaule de qui le doux Raphaël eût posé amicalement sa blanche main ; M. Ingres qui, dans son portrait de la Jeune Romaine, a créé le plus beau visage de femme que l'art ait réalisé depuis la Monna Lisa et la Jeanne d'Aragon, est demeuré inconnu et méprisé jusqu'à l'âge de cinquante ans précisément à l'époque où l'astre de M. Paul Delaroche se levait glorieusement à l'horizon.
La Presse, " Beaux-arts — ouverture du Salon ", 1er mars 1837
Voici que les portes du Salon vont s'ouvrir encore une fois. — L'inquiétude est grande au camp des artistes qui n'ont, dans l'année, que cette seule entrevue avec le public ; la curiosité est vivement allumée chez les bourgeois et les amateurs. Va-t-il s'élever de nouveaux astres sur ce ciel de toile verte, qui dérobe pendant trois mois la vue des tableaux des anciennes écoles ; les glorieux soleils reconnus du feuilleton auront-ils quelque éclipse à souffrir ? qui obtiendra la vogue ? Quelle toile est destinée à faire fureur ; car, nous autres Français, nous avons une si faible dose d'enthousiasme qu'un seul objet suffit pour l'épuiser, et que nous ne pouvons admirer plus d'un poète ou d'un peintre à la fois. Sera-ce, comme à l'ordinaire, M. Paul Delaroche, dont le talent sobre et prudent va si bien à la foule ennemie de toute témérité, qui se prélassera encore dans ce bienheureux coin destiné aux hommes en réputation et aux enfants gâtés de l'administration du Musée. — Nous verrons cela dans quelques heures aujourd'hui.
Sans doute les critiques, selon leur louable habitude, ne manqueront pas de dire que le salon de l'année précédente valait mieux que celui-ci ; c'est une chose convenue, et dont on nous permettra de douter comme de toute chose convenue. Il y a longtemps que les hommes et les salons dégénèrent, et que tout va de mal en pis, comme on peut le voir dans Homère et dans Horace. Heureusement que quelques exclamations imprudentes nous ont mis en état de juger la valeur de toutes ces gloires acceptées il y a dix ans ; et quoique nous ne soyons pas partisans du progrès indéfini, nous croyons qu'il y a eu amélioration dans toutes les parties de l'art.
Le coloris a été l'objet d'études sérieuses ; Paul Véronèse, Titien, le Tintoret, Giorgione, tous les grands Vénitiens ont été copiés, consultés, analysés, soulevés couche par couche ; des tons chauds et dorés, des teintes d'une solidité inconnue dans l'école française, ont enrichi la palette de nos jeunes peintres, et malgré la lourde atmosphère de notre climat sans azur et sans soleil, quelques-uns sont arrivés à l'ardeur éblouissante des maîtres italiens. Les Flamands n'ont pas été négligés non plus ; les furieuses peintures de Pierre-Paul Rubens et de Jordaens ont poudré de leur robuste vermillon la blancheur un peu grise, naturelle à nos plus fins coloristes ; — la gamme des tons s'est augmentée du carmin néerlandais, de l'ambre italien et de la verte pâleur des Espagnols. Nous savons bien que l'on a crié au pastiche ; mais l'imitation du procédé des maîtres a été de tous temps la base de l'art, et c'est un maigre orgueil de ne pas se servir des moyens que vous ont laissé vos devanciers. MM. Delacroix, Champmartin, Eug. Devéria, Louis Boulanger, Decamps, et quelques autres gens de cœur et de talent, ont été les plus ardents apôtres de cette révolution, et ont éloquemment prêché d'exemple.
Un mouvement semblable s'accomplit presque simultanément dans le dessin pur ; — M. Ingres tout seul, avec sa volonté de fer, en revendique l'honneur. Après la pauvre école de l'empire, dont les tableaux sont comparables aux poèmes et aux tragédies du même temps, après ce dessin si misérablement maniéré et poncif, après toute cette couleur blafarde et violâtre, il n'y avait d'autre ressource que de remonter violemment à la source éternelle de tout art et de toute poésie, au seizième siècle, époque climatérique du genre humain ; Delacroix sauta brusquement par-dessus David, Guérin, Meynier, Girodet, Fragonard, et tutti quanti, jusqu'au Titien ; Ingres ne se crût en sûreté que dans l'école de Raphaël, et il fit même de fréquentes visites au vieux Pierre de Perouge, tant il avait peur du dessin flasque et mou de ces Messieurs de l'Académie.
Ici, de crainte que l'on ne se méprenne au sens de nos paroles, nous nous hâterons d'ajouter que nous n'entendons pas dire que M. Delacroix ne dessine pas, et que M. Ingres ait seul le monopole de la correction. M. Delacroix dessine le mouvement et M. Ingres le repos ; l'un attaque les figures par le milieu, et l'autre par le bord ; celui-ci avec un pinceau, celui-là avec un crayon : voilà tout.
M. Ingres a fait beaucoup de bien. Par sa peinture calme, sérieuse et forte il a montré la puissance du style et de la simplicité ; l'aspect magistral de ses tableaux fait voir combien la disposition tranquille et symétrique, l'unité du ton local, la netteté de la silhouette l'emportent sur toutes les ruses mesquines et le papillotage misérable qui font l'admiration du vulgaire ; c'était une salutaire leçon pour tous ces jeunes artistes français qui cherchent avant tout, dans la peinture, l'esprit, le drame, l'intérêt, et qui traitent un tableau comme un vaudeville. M. Ingres ( et on le lui a souvent reproché ) a fait école, il a eu et il a des disciples enthousiastes et fervents ; c'est à nos yeux un de ses grands mérites, car, sans école, nous le répétons, c'est-à-dire sans une réunion d'hommes ayant les mêmes vues sur l'art et adorant le même maître, il n'y aura jamais que quelques talents exceptionnels, et l'on ne pourra rien exécuter de grand et de durable : Raphaël et Rubens n'ont pas fait le quart de leurs tableaux, ils se contentaient de les dessiner et d'y jeter quelques retouches.
De ces deux influences si contraires, M. Ingres et M. Delacroix, il est résulté une jeune génération de peintres vraiment remarquable, un ensemble de talents avec qui, si nous ne vivions pas dans une époque d'égoïsme mal entendu et d'originalité prétentieusement hâtive, il serait facile de mener à bout les plus grands travaux pittoresques si seulement ces jeunes peintres, au lieu de faire atelier à part daignaient être encore élèves de M. Ingres ou de M. Delacroix, et travailler de près les cartons du maître, dans les tableaux commandés à ceux-ci. De cette manière, M. Ingres ou M. Delacroix eussent pu exécuter les peintures de Notre-Dame-de-Lorette en quinze mois, et en place d'une ignoble cacophonie de couleurs, nous aurions un hymne plein d'unité et d'harmonie ; on a mieux aimé éparpiller quatre ou cinq mille francs sur une vingtaine de peintres médiocres, que de donner deux cent mille francs à un seul maître qui se serait chargé de tout à ses risques et périls.
La Presse, " Salon de 1837 — École d'Ingres. — Leehmann, Amaury-Duval, Flandrin ", 15 mars 1837
Ingres n'a rien exposé cette année ; c'est une vrai calamité dont on doit se consoler difficilement. La vue d'un tableau de ce grand peintre, au milieu de tout cet abominable fatras où l'art n'est pour rien, vous cause le même plaisir que l'entretien d'un homme qui n'a jamais transigé avec sa conscience. On peut se fier entièrement à M. Ingres, il n'emploiera jamais de petits moyens pour vous attirer et vous séduire ; il ne fera pas le moindre sacrifice à la vogue du moment, et quel que soit le sujet qu'il traite, il y mettra toujours la même volonté, le même soin rigoureux, et ne quittera l'œuvre que lorsqu'il la jugera digne de son austère réputation.
M. Ingres fait une très médiocre dépense de lis et de roses, et s'inquiète assez peu de l'avis des belles dames ; il ne sait pas ouvrir à propos un corsage, pour faire voir un sein veiné de bleu, comme Dubufe, l'Albane bourgeois ; il ne cherche pas dans les chroniques des anecdotes piquantes ; il ne fait pas des mélodrames peints, et n'a recours qu'aux seules ressources de son art pour fixer l'attention publique ; encore est-il d'une excessive réserve et d'un puritanisme singulier sur les moyens qu'il emploie.
C'est là un peintre consciencieux, sévère, plein de foi et d'enthousiasme, que les plus grandes nécessités n'ont pu faire descendre jusqu'à la peinture de commerce, et qui est resté depuis le commencement de sa vie dans les plus hautes sphères idéales, fidèle à Raphaël son dieu, comme Pétrarque à Laure, et Dante à Béatrice. Qu'un pareil dévouement est rare et louable dans un temps comme celui-ci, où l'on n'estime que Plutus, dieu de l'or ! — Combien de jeunes gens sont partis avec l'intention sincère de ne jamais trahir l'Art leur divin maître, et qui l'ont renié trois fois, comme Saint-Pierre Jésus-Christ, avant que le coq ait chanté.
L'on ne dit pas tout ce qu'il faut de courage pour persister en dépit de tous dans une œuvre incomprise et raillée. L'homme est en général plus humble qu'on ne le croit ; il n'y a que des natures bien énergiquement trempées qui puissent se donner toujours raison contre tout le monde, et poursuivre le sillon commencé dans un sol unanimement déclaré stérile. — M. Ingres a eu ce courage, et quand on songe que le portrait de la dame romaine que nous avons vu à l'une des dernières expositions, avait été fait en 1802, on est tout effrayé de l'audace d'une pareille peinture dans une époque semblable ; — cela devrait faire un effet aussi étrange qu'une orientale de M. Hugo intercalée dans les poésies de M. Palmezeaux de Cubières. — En effet, figurez-vous une pâleur d'ambre jaune, deux soleils noirs nageant sur un ciel de nacre, la bouche la mieux coupée, la plus amoureusement antique, une poitrine sans ombre, sans demi-teinte, d'un seul ton, et modelée cependant d'une manière admirable, des bras d'un tour divin, et des mains aux longs doigts effilés, comme Ingres seul peut en dessiner. Puis, pour l'exécution, toute la finesse gothique d'un portrait d'Holbein ou de Raphaël encore à l'école de Pierre Vannucci ; quelque chose comme la tête d'Anne de Boleyn ou de Jane d'Aragon. — Que cela devait paraître affreux aux braves gens de ce temps-là, et comme ils devaient plaindre M. Ingres du fond du cœur !
Quelle charmante peinture que l'Angélique et Roger ; le Roger couvert de pied en cap d'une armure d'or, sa lance appuyée au crampon de sa cuirasse, la jambe tendue, le coude faisant un triangle en arrière du corps, tout à fait dans la position des chevaliers de tournois, fond du haut des airs sur l'Orque terrible qui doit dévorer Angélique. La belle fille se détourne avec un mouvement plein de pudeur ; rien n'est plus gracieux que ce corps frêle et blanc qui se détache sur le fond noirâtre du rocher. L'hippogriffe a des ailes d'épervier, d'une exactitude d'imitation et d'une beauté de couleur que Veeninx envierait.
Vous souvenez-vous du sphinx, ce monstre au visage et aux mamelles de femme, qui lève en l'air sa patte aux griffes d'airain, et regarde, d'un air si sournoisement attentif, le jeune Œdipe debout devant lui, qui, le pied sur une pierre et le coude sur le genou, réfléchit à l'énigme proposée, et y cherche une solution. — Quelle invention poétique pleine d'une saisissante terreur, que cette paire de pieds bleuâtres, récente proie du monstre sortant toutes raides de la gueule d'une noire caverne, et ces ossements blanchis par le soleil, lavés par la pluie, semés aux alentours de l'antre, pour faire comprendre combien de temps déjà avait duré ce brigandage.
Quant à l'Odalisque, une belle lithographie l'a rendue populaire. — Remarquez, à propos de cette figure, combien l'art véritable sait imprimer de chasteté aux choses les plus nues. Une femme colletée jusqu'au menton, de M. Dubufe, est plus indécente mille fois que l'Odalisque de M. Ingres. L'Odalisque ne choquerait personne, même dans une église. Quel air de confiance et de calme ! et comme son visage respire bien cette heureuse sérénité d'un femme sûre d'être parfaitement belle et de l'être toujours ; ce n'est pas une femme qui vient de se déshabiller et qui s'est couchée sur des carreaux pour vous montrer ses épaules, son dos et ses reins ; c'est une femme qui a toujours été nue et que l'on ne peut concevoir autrement que nue. Ces pieds de marbre ignorent la chaussure, cette taille divine n'a jamais senti la pression d'une robe ou d'un corset ; rien ne réveille les sens dans cette beauté toute idéale ; l'esprit seul jouit de cette harmonieuse perfection ; — En peinture il n'y a d'indécent que ce qui est mal fait.
Dans le Vœu de Louis XIII, tableau qui vient d'être magnifiquement gravé, rayonne au milieu d'une gloire la seule Madone que l'on ait faite depuis Raphaël. Cette figure est de la plus angélique beauté ; le Sanzio lui-même serait fier de l'avoir dessinée et peinte. Une pareille tête n'est possible qu'à M. Ingres et n'eut-il fait que cette seule tête ou celle du Saint-Symphorien, il n'en serait pas moins le plus grand peintre moderne.
Pendant que M. Ingres enfantait ces belles choses, ces messieurs faisaient la peinture que vous savez.
Mais hélas ! M. Ingres est parti pour Rome, sa patrie naturelle, et ne veut plus rien exposer, à ce qu'on dit, blessé qu'il a été de quelques observations critiques. Noue espérons que ce grand homme cessera bientôt de bouder contre sa gloire, et qu'il nous sera donné de voir de lui de nouveaux chefs-d'œuvre.
En attendant que le peintre du plafond d'Homère se décide à rentrer dans l'arène du Musée, il y est représenté assez convenablement par trois de ces élèves, MM. Flandrin, Leehmann et Amaury-Duval.
GAUTIER critique d'INGRES
Charte de 1830, " Vente de la galerie de l'Élysée-Bourbon ", 8 mai 1837
Si j'étais M. Hope, M. le duc de Sunderland, M. Demidoff, ou tout autre millionnaire, trillionnaire ou billionnaire, au lieu d'acheter à des prix insensés des tableaux usés repeints et vernis à outrance de maîtres, dont plusieurs n'ont pas grand mérite même quand ils sont purs et certains, j'aimerais beaucoup mieux me faire peindre de grandes galeries par Delacroix, Ingres, Decamps, Louis Boulanger, Camille Roqueplan, Cabat, et tous ces jeunes gens d'un talent si remarquable dont on tire si peu parti. — avec la même somme l'on aurait quatre fois autant de tableaux, incontestables, frais, jeunes et vifs, d'une valeur pour le moins égale, et l'on aurait encouragé et développé beaucoup de génies timides qu'un rayon favorable de la fortune ferait rapidement mûrir ; mais c'est plus au nom du peintre qu'à la valeur même du tableau que tiennent les amateurs, pour qui en général l'art n’est guère qu'un luxe comme les chevaux de race et l'argenterie anglaise.
Revue de Paris, 25 avril 1841
Assurément nous n'avons pas tout dit : nous avons été forcé de passer sous silence beaucoup de productions estimables et qui auraient droit aux honneurs de la mention ; car il y a dans l'école un progrès réel, incontestable. Si le génie est rare, le talent est commun. Tous font bien ; celui qui ferait mieux serait vraiment un homme prodigieux ; il est plus difficile que jamais d'être un maître, car à aucune époque les élèves n'en ont tant su. Examinez l'ensemble du salon, et vous serez surpris de voir qu'il y manque Ingres, Ziegler, Delaroche, Horace Vernet, Aug. Scheffer, Roqueplan, Decamps, presque tous les maîtres d'aujourd'hui, presque toutes les vogues consacrées, et que cependant c'est, après tout, un salon intéressant, digne de l'attention du public et de la critique, et qui témoigne favorablement de la situation actuelle de l'art.
La Presse, " Salon de 1844 ", 26 mars 1844
L'exposition vient de s'ouvrir. Elle est plus nombreuse que jamais. Une haute influence a, dit-on, engagé le jury à être indulgent ; ce qui ne veut pas dire que le dernier ouvrage accepté soit meilleur que le premier refusé, comme l'exigerait la stricte justice. Mais l'appréciation impartiale, en matière d'art, est une chose tellement difficile, que tout autre mode d'examen présenterait peut-être autant d'inconvéniens.
Nous avons, à une époque où deux écoles se trouvaient en présence, réclamé de toute notre force contre des juges exclusivement choisis dans l'un des deux camps. — De grandes injustices ont été commises ; il ne pouvait en être autrement ; bien des existences et des vocations d'artistes ont été détournées ou dérangées par des ostracismes systématiques, et, il faut le dire à la honte du jury, dans les noms des bannis ont figuré tour à tour les noms les plus illustres et les plus vivaces de notre temps, — en sorte qu'il était pour ainsi dire honorable d'être refusé, et qu'un tableau rejeté avait beaucoup de chances d'être excellent : la galerie d'un prince à jamais regrettable n'était guère formée que des rebuts du jury.
Cette fois, l'on n'a pas, que nous sachions, à déplorer autant de ces exclusions brutales et stupides ; cependant l'on n'a pas admis un médaillon envoyé par M.A. Préault, contre qui se continue cette lâche guerre, ce lent assassinat qui dure depuis dix ans.
Nous ne tomberons pas dans ce lieu commun de prétendre que le salon de cette année est inférieur aux salons des années précédentes ; à ce compte, il y a longtemps que la peinture en serait revenue aux essais de la fille de Dibutade, qui dessinait sur le mur l'ombre de son amant ; nous ne croyons pas à la dégénérescence de l'espèce humaine, ni du côté moral ni du côté physique. Il faut se défier de ces récriminations chagrines, qui ne sont qu'un moyen de ne pas admirer une chose actuelle et vivante. Le salon montre, dans la masse des artistes, une somme de talens considérable. Sans doute, les deux ou trois mille tableaux qui tapissent les murs du Louvre ne sont pas tous des chefs-d'œuvre ; mais quel pays et quelle époque a jamais pu produire, tous les ans, un lieu de chefs-d'œuvre ? Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans aucune autre contrée de l'Europe moderne, il ne serait possible de réunir, à des dates si rapprochées, un pareil nombre de toiles satisfaisantes. — Il ne faut pas oublier qu'une exposition n'est pas un musée, et que les tableaux inscrits au livret ne sont pas proposés comme des modèles à étudier. C'est seulement un moyen de faire communiquer l'artiste avec le public et de faire naître entre lui et la foule des relations sympathiques ; l'art étant presque exilé de la vie moderne, ces occasions ne sauraient être trop fréquentes, le goût général s'éclaire par l'habitude de voir des tableaux. Les conversations et les journaux font du bruit et du mouvement autour de ces nobles arts silencieux, la peinture et la sculpture : la mode s'en mêle, et tel homme du monde qui n'aurait jamais regardé un tableau se trouve un samedi obligé d'admirer une belle peinture tout en lorgnant une jolie femme. — Grâce aux expositions, à l'ardeur qu'excite dans la jeunesse l'idée de se trouver en présence du public, dans la galerie même occupée par les grands maîtres, à l'espoir d'un renom promptement acquis, l'école française est aujourd'hui la première école du monde après avoir été longtemps la dernière. L'Italie n'est plus que l'ombre d'elle-même, l'Espagne n'existe plus, la Hollande et la Flandre vivent sur leur passé. — Düsseldorf et Munich composent, dessinent, et font plutôt de l'érudition que de la peinture. Overbeck, Cornelius, Schnorr, Bendemann, Lessing, Kaulbach sont assurément des artistes d'un grand talent ; mais ils ne sauraient lutter contre l'école française si brillante et si nombreuse. L'Angleterre possède d'excellens aquarellistes, mais elle n'a rien à nous opposer comme peinture sérieuse. Tel jeune homme qui se serait laissé aller aux facilités que les illustrations de livres, les ressemblances de bourgeois offrent pour gagner de l'argent sans talent ni efforts, fait un retour à l'art pur, aux sévères études, dans l'idée de produire de l'effet au salon, et se trouve ainsi sauvé de la vulgarité. — Seulement, depuis quelques années, nous avons remarqué chez les peintres en renom une tendance à se retirer des expositions, soit par dédain ou bouderie, soit par nonchalance ou crainte de compromettre une réputation déjà faite. Cette manie a fait de rapides progrès, et le livret cette fois est veuf de presque tous les noms célèbres.
C'est M. Ingres qui le premier s'est retiré sous sa tente comme un Achille grognon ; il n'avait pas été content de la manière dont avait été accueilli son Martyre de saint Symphorien. Pourtant, jamais œuvre n'avait été l'objet d'un examen plus attentif, d'une discussion plus respectueuse. Les beautés avaient été exaltées, les défauts indiqués avec tous les restrictifs et les linitifs désirables. On l'avait mis entre Albert Dürer et Raphaël. — Une belle place à contenter les plus difficiles ! surtout quand on pense que précédemment l'Odalisque, le Vœu de Louis XIII, l'Œdipe, avaient passé presque incognito, le goût de l'époque étant aux mythologies enluminées et aux troubadours en redingote beurre frais.
À dater de ce jour, M. Ingres n'a plus voulu se risquer au Louvre ; il expose chez lui. C'est ainsi qu'il a laissé entrevoir la Vierge à l'hostie, le Portrait du duc d'Orléans, celui de Cherubini couronné par la muse de la musique, etc.
Cet illustre exemple n'a été que trop suivi.
Les célébrités n'ont plus envoyé de tableaux que tous les deux ans, et maintenant elles semblent décidées à n'en plus envoyer du tout. Ingres, Delaroche, Delacroix, Scheffer, Decamps, Roqueplan, Meissonnier, Jules Dupré, Cabat et bien d'autres brillent au salon par leur absence.
La Presse, 30 mars 1844
M. Ingres, bien qu'il n'ait jamais fait, que nous sachions, un arbre de sa vie, a cependant eu une grande influence parmi les paysagistes. — Imbus de ses principes, de jeunes peintres ont cherché à donner du style à une branche, à un tronc ; ils ont élagué les détails, simplifié les localités de tons, traité les feuilles par masses, renoncé à tout artifice de touche, choisi pour le ciel une nuance variant du cobalt clair à l'indigo intense ; pour les terrains, une teinte saumon pâle, et pour les arbres, un vert-de-gris plus ou moins foncé. — Du premier coup d'œil, rien ne semble plus défavorable au paysage, qui vit d'ombre, de fraîcheur et de transparence, que ce régime d'anachorète en Thébaïde.
Eh bien, telle est la force du style, telle est la puissance des lignes que, suivant cette route âpre et pierreuse, plusieurs artistes ont produit des tableaux remarquables et d'une grande nouveauté.
La Presse, 11 mars 1845
Les noms de la plupart des membres du jury sont tout à fait inconnus. Qu'est-ce que MM. Lebas, Vaudoyer, Huvée, Debret, Achille Leclerc, architectes ? MM. Petitot, Ramey, Nanteuil, Dumont, sculpteurs ?
M. Lebas est l'auteur de Notre-Dame-de-Lorette ;
M. Huvée, de la Madeleine ;
M. Debret, des restaurations de Saint-Denis.
Ces ouvrages classent suffisamment leurs auteurs.
Pourquoi MM. Vernet, Delaroche, Ingres, David, laissent-ils le soin de juger de la peinture à ces inconnus ? à qui persuaderont-ils qu'ils sont indignés de ces exécutions à mort, quand ils se retirent philosophiquement du jury, sous prétexte qu'ils ne peuvent supporter de pareilles abominations ? Certes, cela est beaucoup plus commode.
La Presse, " La Croix de Berny ", 31 janvier 1847
Une des plus charmantes galanteries que la France ait pu faire à la jeune duchesse de Montpensier, c'est le magnifique Album qui lui a été offert à son arrivée à Paris. — De l'or, des diamants ; rien n'est plus commun, cela se trouve partout, mais un Album pareil, Paris seul peut le composer !
Parmi les richesses qu'il renferme, nous avons remarqué un dessin de M. Ingres représentant Jésus-Christ enfant au milieu des docteurs, superbe composition renfermant un grand nombre de figures du plus grand style quoique hautes à peine de quelques pouces, et rappelant pour la beauté de l'ordonnance les plus nobles fresques des maîtres.
L'enfant Dieu est assis sur un banc de grande personne, et ses beaux petits pieds ne peuvent atteindre l'escabeau placé devant lui. Ce détail d'une naïveté charmante ne dérange en rien la gravité de la scène.
La Sainte-Vierge, vêtue d'un manteau bleu, avance, entre les physionomies barbues et revêches des docteurs, sa tête inquiète et pâle d'émotion maternelle : rassurée sur l'absence de son enfant, elle se laisse aller à la joie de le voir triompher par sa science précoce des questions insidieuses des Pharisiens.
Ce dessin extrêmement fait et coloré çà et là de faibles teintes d'aquarelles, a quelques rapports d'aspect et de manière avec les compositions d'Overbeck et de Cornelius. Buriné par quelqu'un de ces merveilleux graveurs allemands qui font des chefs-d'œuvre des médiocres croquis des artistes de Düsseldorf et de Munich, il acquerrait bien vite une immense popularité.
C'est le plus riche joyau de cet écrin splendide. — Un album royal peut seul posséder un dessin de M. Ingres de cette importance.
La Presse, " La Croix de Berny – Une visite à M. Ingres. ", 27 juin 1847
À côté de ce dôme des Quatre-Nations, devant lequel des lions d'un aspect bénin vomissant de l'eau claire, innocente et muette épigramme, au fond de la cour de l'Institut, se trouve un atelier étroit surmonté d'un logement incommode, qui renferme des richesses vraiment royales, un sanctuaire, une chapelle de l'art où les adorateurs se rendent en pèlerinage, lorsque le grand-prêtre veut bien en entrouvrir les portes.
C'est là que demeure M. Ingres, le peintre de notre temps qui a le plus d'influence sur la jeunesse, et dont la sévérité a créé de si vifs enthousiasmes, le maître qui, avec un regard irrité, faisait fondre les élèves en larmes, et dont un sourire approbateur leur causait des extases de joie.
M. Ingres, qui semble avoir pris pour devise le vers d'Horace : " Odi profanum vulgus et arceo " n'expose plus ; à moins que ce ne soit pour quelque exhibition particulière, comme celle de la galerie Bonne-Nouvelle, où l'immense succès obtenu lui prouve que le public n'est pas si indigne de l'admirer qu'il semble le croire : les occasions de voir de ses tableaux sont donc excessivement rares, et c'est une bonne fortune que d'être admis à en contempler quelques uns.
Cette bonne fortune, nous l'avons eue l'autre semaine, et nous en avons été heureux plusieurs jours. Quelle noble sensation de contempler une belle chose et de la comprendre ; il semble qu'on l'ait faite ! Après l'amour, la plus vive jouissance de l'âme est l'admiration ; les envieux sont fort à plaindre !
Par un hasard étrange et que nous raconterons tout à l'heure, un portrait de femme, peint par M. Ingres dans sa jeunesse, était revenu momentanément entre ses mains.
Ce portrait fut fait à Rome en 1807. L'artiste, qui n'avait guère plus de vingt ans, était loin d'être opulent : absorbé par l'étude de la nature et des maîtres, par la recherche du beau idéal, par ce rêve de perfection impossible qui tourmente le génie, il négligeait les soins matériels de la vie et s'était trouvé, dit-on, réduit souvent au point de faire lui-même ses pinceaux faute de pouvoir en acheter. Il se rencontra une femme alors belle, élégante et riche, qui ne craignit pas de confier sa tête charmante à ce jeune pauvre peintre inconnu, au lieu d'aller solliciter la brosse banale d'un artiste à la mode.
Il fallait sans doute un grand courage à cette belle dame, pour poser devant ce gaillard à mine farouche, aux yeux étincelans sous leurs épais sourcils noirs, à la chevelure inculte et touffue, au teint fauve comme un revers de botte ; car tel était l'aspect de M. Ingres en ce temps-là, s'il faut en croire un magnifique portrait où il s'est représenté lui-même, avec la férocité et l'ardeur d'un Giorgione, et qu'on voit suspendu dans son cabinet.
Quelle dut être la stupéfaction des gens à l'aspect de cette peinture, si différente de celle qui florissait à cette époque ? Les complaisans de la maison ne manquèrent assurément pas de déplorer qu'un aussi joli visage " pétri de lys et de roses eût été livré aux pinceaux gothiques de ce jeune barbare. "
Le portrait fut payé à M. Ingres, ravi d'une si bonne aubaine, quelque chose comme quatre ou cinq cent francs, une fortune…Cette toile, dont l'artiste avait perdu la trace, comme de vingt autres chefs-d'œuvre de sa jeunesse, nous l'avons vue l'autre jour chez lui.
Elle représente une jeune femme à mi-corps, assise sur un fauteuil, vêtue d'une robe de velours noir, à taille courte, les mains croisées et tenant un éventail, le coude pris dans les plis d'un cachemire admirablement drapé.
Ce qui étonne d'abord dans ce tableau, c'est la couleur ; si la forme du vêtement ne désignait pas la date, on croirait voir un Titien ; les tons ont cette chaleur d'ambre, cet éclat blond, cette force intense qui caractérise l'école vénitienne ; les nuances les plus vives sont abordées franchement ; le fauteuil est rouge, le châle jaune sans aucune de ces atténuations employées par les harmonistes en coloris. Est-ce le temps, ce grand maître, qui a doré cette peinture de ces glacis intelligens, rompu les teintes, adouci les crudités, réchauffé les tons grisâtres, ou M. Ingres serait-il, ce dont nous nous sommes toujours douté, un grand coloriste méconnu ? Dans tous les cas, cette figure est une merveille d'éclat et de réalité.
La tête est presque de face. Des cheveux fins, soyeux, à nuance d'écaille, sur lesquels glisse un reflet bleuâtre, se séparent simplement de chaque côté d'un front uni, dont la blancheur blonde rappelle l'ivoire, et vont se ranger derrière une oreille aux cartilages ourlés comme une coquille de la mer du Sud, et dont le bout, rendu transparent, est frisé par une touche de lumière.
Les sourcils minces, amenuisés comme des pointes d'arc, étendent leurs lignes pures au- dessus des deux yeux, les plus beaux que l'art ait fait ouvrir au fond d'une toile ; la vie, la lumière en débordent ; la prunelle noire y nage dans un cristallin si clair, si limpide, si mouillé de luisans onctueux, si diamanté d'étincelles, qu'au bout de quelques minutes on baisse les yeux comme devant un regard réel qui s'attacherait fixement sur vous.
L'enchâssement de ces yeux, ou plutôt de ces étoiles, les passages du front au nez, la manière dont les coins externes des sourcils et des paupières vont mourir vers les tempes ont de quoi vous retenir des heures entières : le nez, élégant et droit, aux narines finement coupées et d'une obliquité un peu moqueuse ; la bouche aux lèvres délicates teintées de cette nuance idéale, innommées, qu'on trouve au cœur des roses blanches et qui est comme la rougeur pudique de la fleur honteuse de s'ouvrir ; l'ovale qui enferme toutes ces beautés, et dont chaque inflexion sont un poëme, ont à la fois la puissance de la réalité et le charme de l'idéal. Cette femme est Mme ***, ou c'est une Vénus grecque qui a eu la fantaisie de revêtir une robe.
Le col et la poitrine ne sont pas moins surprenans ; de même que dans la figure toute trace d'art et de travail a disparu, nulle apparence de touche, point d'empâtement, point de martelage, aucun artifice, aucun moyen même. Ces chairs en pleine lumière où l'on ne saisit ni ombre, ni demi-teinte, et qui pourtant se modèlent avec tant de force et de finesse, semblent s'être épanouies d'elles-mêmes sans ébauche, sans tâtonnement ; on ne dirait pas que la brosse les ait transportées de la palette sur la toile ; on croirait qu'elles sont sorties du champ du tableau à l'évocation de l'artiste.
De cette forme de robe qui passe à bon droit pour ridicule, M. Ingres a fait un chef-d'œuvre de grâce ; il a su donner à l'échancrure du corsage des ondulations si harmonieuses que le costume antique ne serait pas plus agréable à l'œil.
Dites, la draperie de la Mnémosyne a-t-elle jamais fait sur son corps de marbre des plis plus purs que ceux de ce châle jaune à la mode de 1807 ? Et les mains, comme elles sont dessinées et peintes ! Holbein n'a rien fait de plus fin ; Raphaël, de plus noble ; Titien, de mieux coloré. L'éventail d'écaille, découpé à jour, est d'une beauté de ton et d'une puissance de trompe-l'œil incroyables ; ses feuilles déployées viennent de s'abattre en sifflant, et frémissent encore du vent agité.
La femme qui a le bonheur d'être éternellement belle dans ce cadre, et qui, comme la Monna Lisa, au mur du musée royal, fera rêver pendant les siècles à venir, les artistes, les poètes, les songeurs, les amoureux et toute la race choisie émue d'un beau contour, quoique le peintre fût inconnu de presque tous, éraillé de quelques uns, aimait ce portrait bizarre et merveilleux si en dehors des habitudes pittoresques du temps. Peut-être avait-elle été peinte aussi par Robert-Lefèvre, par Girodet ou Gérard ; mais elle ne garda que la toile d'Ingres, d'abord comme un miroir, ensuite comme un souvenir.
En ses fortunes, qui furent diverses et orageuses, le portrait l'accompagna toujours. C'était sa beauté, sa jeunesse, son temps de splendeur. Un regard jeté sur ce cadre la transportait aux jours regrettés. Elle se consolait de la glace en regardant la toile jadis aussi fidèle. Bientôt, elle ne se mira plus que dans le portrait, et, aux rares visiteurs, elle le montrait avec fierté, en disant : " C'était moi. " La beauté, c'est le génie de la femme ; une belle femme a le droit d'orgueil comme un grand poète.
Dans l'appartement appauvri, le portrait splendide étincelait et rayonnait, joyau digne d'un Louvre et qu'une reine eût envié. Les années qui détruisaient le modèle embellissaient la peinture, et moins elle lui ressemblait, plus la pauvre femme y tenait. Ce n'était que par ce tableau qu'elle ressaisissait la tradition d'elle-même.
Bien des fois on lui avait dit que cet Ingres avait acquis quelque réputation, et que peut-être un brocanteur se pourrait accommoder de la chose ; que cet argent viendrait fort à point, et qu'elle n'avait que faire maintenant d'un portrait décolleté en robe de velours noir et en cachemire jaune. Cela ne persuadait pas Mme ***. Il lui semblait qu'une fois cette image enlevée elle se sentirait laide et vieille, qu'on emportait avec lui sa grâce, sa jeunesse, tout le côté heureux et charmant de sa vie, qu'on la priverait d'un ami contemporain de ses beaux jours. L'idée de le vendre la faisait pleurer comme une ingratitude et une trahison, elle aurait cru livrer la meilleure partie d'elle-même, et se séparer d'une jeune sœur, parée de sa beauté d'autrefois.
Enfin, quelque parent, neveu ou autre, prit le portrait et le vendit à un marchand. On vint dire à M. Ingres qu'un tableau de lui, éblouissant de jeunesse et de couleur, figurait dans une boutique. Le tableau fut retiré, et M. Ingres reconnut la femme qu'il avait peinte à Rome.
M. R…, amateur distingué, possède maintenant ce chef-d'œuvre. On fait au modèle une rente viagère qui suffit à ses besoins. — Ainsi, pour avoir été belle en 1807 et avoir eu l'idée de se faire peindre par un grand artiste inconnu, une femme, dont l'opulence a disparu, trouve quelques adoucissemens dans les jours de sa vieillesse. Ces cinq cents francs donnés au jeune peintre, capitalisés par la gloire, ont produit mille francs de rente. Ce contour, fixé par la main du génie, fait la richesse du modèle, effacé par la main du temps. On dit que M. Ingres, ayant su les détails de cette histoire et cette touchante obstination à garder son œuvre a compris, avec cette matérielle intelligence du génie, les douleurs de cette pauvre femme qui n'est plus belle que par sa peinture, et lui a fait exécuter, par un de ses meilleurs élèves, une copie parfaitement exacte du portrait. Ainsi, dans sa chambre, égayée maintenant d'un peu d'aisance, Mme *** pourra se voir encore telle qu'elle était jadis, et grâce à ses yeux un peu affaiblis croire qu'elle possède toujours l'original de M. Ingres.
Nous avons aussi admiré deux portraits, l'un de femme, l'autre d'homme, peints à Florence il y a plusieurs années, et d'un aspect tout différent. Ils appartiennent à la seconde manière du maître ; les teintes argentées et grises commencent à s'y glisser ; l'aspect est doux, harmonieux, mais peut-être avec trop de sacrifices.
Un magnifique portrait de Mme de Rothschild, presque terminé, montre chez M. Ingres un de ces rares retours à la couleur, qui ne sont pas si rares chez lui qu'on voudrait bien le croire. Tout, dans ce tableau, respire l'opulence et le faste : une robe rose puissamment étoffée, des brocards à ramages touffus, une pose pleine de sécurité, des bras puissans et superbes, des mains renversées dans une de ces attitudes d'un galbe grandiose dont les maîtres seuls ont le secret, donnent à ce portrait un aspect somptueux bien en harmonie avec le sujet. Tous les accessoires sentent le luxe de la haute banque ; mais l'œil, qui est l'âme, a un regard charmant et une douceur intelligente. C'est peindre à la fois la position et le caractère de la personne ; ce regard suave éclaire le tableau.
Bien que le peintre n'y ait encore consacré que trois séances, et qu'on nous l'ait montré presque confidentiellement, nous ne pouvons nous empêcher de dire quelques mots d'un portrait de femme assise sur un canapé, et dont la main joue avec une tête d'enfant penché à ses genoux : jamais beauté plus royale, plus splendide, plus superbe et d'un type plus junonien n'a livré ses fières lignes aux crayons tremblans d'un artiste. Déjà la tête vit. Une main d'une beauté surhumaine s'appuie à la tempe et baigne dans les ondes de la chevelure un doigt violemment retroussé avec cette audace effrayante et simple du génie que rien n'alarme dans la nature.
Nous avons revu là, en train d'exécution, le Jésus parmi les docteurs, dont le dessin à l'aquarelle est la perle de l'album de Mme la duchesse de Montpensier : quelle charmante idée que celle des petits pieds de l'Enfant-Jésus qui ne peuvent atteindre l'escabeau. Comme tous ces vieux docteurs ont des poses à la fois familières et nobles, comme leurs gestes sont vrais et d'une force intime, comme on y lit l'étonnement à toutes les phases ! Et ces mains tendues de la mère à la recherche de son enfant, ne sont-elles pas d'un sentiment exquis, dignes du maître allemand le plus naïf et le plus plein de foi ?
Cette toile remarquable, une des plus importantes compositions de M. Ingres, n'est encore qu'à l'état d'ébauche ; mais viennent quinze jours d'enthousiasme et tout sera fini.
L'Événement, " Ateliers de peintres et de sculpteurs – I. M. Ingres. ", 2 août 1848
M. Ingres occupe à l'Institut un logement au-dessous duquel se trouve au rez-de-chaussée un atelier composé de plusieurs pièces, et qui n'a rien de caractéristique. Là, nul luxe, nulle coquetterie d'arrangement, aucune de ces curiosités pittoresques qui encombrent les ateliers des artistes à la mode et les font ressembler à des magasins de bric à brac, la pensée seule illumine ces chambres vulgaires ornées de quelques fragments de plâtres antiques et de toiles la plupart sans bordure accrochées çà et là aux murailles. Dans un coin, un élève muet et studieux copie religieusement quelque œuvre du maître : le jour amorti par des toiles tendues à mi-hauteur des croisées, tombe d'une arrière cour déserte où l'herbe encadre les pavés.
Et cependant, ce réduit froid, pauvre, silencieux et morne, est un des plus riches sanctuaires de l'art moderne. Raphaël, s'il revenait au monde, s'arrêterait là plus volontiers qu'ailleurs, et s'y trouverait comme chez lui.
Quoiqu'il ait eu son génie tout jeune, M. Ingres n'a eu sa réputation que fort tard : sa gloire s'est épanouie à son automne comme une fleur tardive. Mais cette renommée qui s'est fait si longtemps attendre, en venant, a donné à l'artiste une nouvelle jeunesse. À l'âge où l'esprit devient paresseux et la main pesante, M. Ingres a tout l'enthousiasme d'un néophyte, et jamais son pinceau ne fut plus ferme.
La vie de M. Ingres n'a été occupée que d'une seule passion, celle de l'art. Ce chaste amour sans déception l'a conservé jeune. Son œil brille de tout le feu d'un œil de vingt-cinq ans, et les années n'ont pas glissé un fil d'argent dans ces boucles noires que sépare sur le front une petite raie, hommage mystérieux et symbolique à la mémoire du maître adoré, du bel Ange d'Urbin. Sa main secoue la vôtre avec une vigueur qui ne sent en rien son sexagénaire : M. Ingres fournira une carrière aussi longue que celle du Titien, et ses tableaux centenaires seront les meilleurs, car, chose étrange, il fait chaque jour des progrès, et ce maître souverain, arrivé au bout de l'art, apprend encore.
Le tableau qui nous attirait dans son atelier, outre son mérite intrinsèque, offre un curieux sujet d'étude. Quoiqu'il ne porte qu'une signature, il a été peint par deux artistes, par l'Ingres d'autrefois et par l'Ingres d'aujourd'hui. Un intervalle de quarante ans a séparé l'ébauche de l'achèvement. Cette Vénus, qui a commencé à sortir de l'onde à Rome en 1808, n'a totalement émergé de l'azur qu'à Paris en 1848. La jeune fille de treize ans qui avait prêté sa tête enfantine à la naissante Aphrodite, a eu le temps de devenir une auguste matrone, entourée d'un cercle de petits-fils, à moins que la terre jalouse n'ait recouvert prématurément sa beauté printanière. Un des amours, celui qui tient le miroir et que le peintre a féminisé par une idée ingénieuse et délicate, a grandi et posé depuis pour la fameuse Odalisque, sans que le tableau se finît. Ô divin pouvoir du génie ! éternelle jeunesse de l'art ! toutes ces formes pures et charmantes que le peintre ravi contemplait dans leur chaste nudité, se sont effacées comme des ombres, et l'ombre fixée sur la toile a survécu. Tes blonds cheveux ont blanchi, ô Vénus ! et l'artiste, pour terminer ton image, est forcé de demander aux belles d'une autre génération de laisser tomber leurs voiles devant lui. C'est peut-être ta fille, à toi qui posais pour l'amour-enfant, qui sert aujourd'hui pour la mère des amours, — si elle n'est pas trop vieille.
Ces réflexions mélancoliques, qui nous venaient en foule en regardant le tableau, ont sans doute longtemps troublé le peintre. Plus de cent fois il a retourné la toile posée contre le mur, et l'a placée sur son chevalet, puis, après une contemplation muette, il l'a remise au même endroit sans y toucher.
Nous concevons ces hésitations et ces lenteurs. En face de ce rêve de ses premières années, gardé pieusement par la toile, de ces légères teintes de l'ébauche à travers lesquelles la pensée transparaît toute nue, autre Vénus sortant de la mer, il n'osait pas saisir la palette, craignant de recouvrir sous le travail même le plus savant, ces incorrections de l'esquisse que nulle perfection ne peut quelquefois égaler ; ne sachant pas s'il retrouverait cette inspiration perdue, ou tout au moins oubliée. Il est si difficile de reprendre, lorsque le temps a coulé, la ligne au point interrompu, le chant commencé, le tableau figé sur le chevalet !
Et puis, s'il faut le dire, et tout artiste nous comprendra, M. Ingres avait peur de lui-même : il redoutait, sans peut-être s'en rendre compte, ce combat de l'homme d'aujourd'hui contre le jeune homme d'autrefois. Dans cette lutte dont il était le champ de bataille, il redoutait la victoire et la défaite. Sa profonde et souveraine expérience vaudrait-elle le frais enchantement du début, et cette charmante surprise de l'artiste, disciple encore hier, en face de la nature découverte par lui comme un nouveau monde. S'il restait inférieur au travail commencé, toute une vie d'études, de méditations et de labeurs, aurait donc été inutile ! Triste leçon pour l'artiste glorieux et plein de jours ! S'il lui était supérieur, n'y avait-il pas comme une espèce de barbarie à mesurer de ses forces de vieil athlète contre ce chef-d'œuvre juvénile. Dans l'ordre intellectuel, n'était-ce pas une impiété que de galvaniser cette pensée à demi morte, et de lui faire dire autre chose que ce qu'elle aurait voulu.
Elle était si belle d'ailleurs, cette pauvre Vénus Anadyomène, dans la douce pâleur de sa grisaille réchauffée légèrement de tons roses, au milieu de l'azur éteint de sa mer et de son ciel embrumé par la poussière de quarante années, dans ce charmant coloris neutre qui laisse toute sa valeur à la forme ! les amours jouaient si bien parmi cette écume indiquée à peine par des caprices de brosse, que chacun disait au peintre : " N'y touchait pas ! "
Eh bien ! un jour de printemps, malgré les émeutes et les révolutions, M. Ingres s'est senti si jeune qu'il a repris le rêve de ses vingt ans et l'a audacieusement mené à bout : la Vénus Anadyomène est finie, et c'est la même ! Rien n'eût été plus facile au grand maître que de peindre sur cette toile une autre figure supérieure à la première peut-être, mais que fut devenu le prodige ?
Fraîcheur, naïveté, timidité adolescente, tout s'y retrouve ; c'est la candeur adorable du génie, mais sans l'inexpérience et les erreurs. C'est l'étude d'un élève peinte par son maître : le don y brille, joyau inestimable serti dans la science ; tout ce qui vient de Dieu y est avec tout ce qui vient de l'homme.
L'heureux possesseur de ce diamant l'a fait enchâsser dans une riche monture d'or où se jouent des dauphins sculptés, et qui peut se dresser au milieu d'un appartement comme le David de Daniel de Volterre. Si M. Ingres vit cent ans, peut-être peindra-t-il l'autre face.
Il ne nous est rien resté des merveilleux peintres grecs ; mais, à coup sûr, si quelque chose peut donner une idée de la peinture antique telle qu'on la conçoit d'après les statues de Phidias et les poëmes d'Homère, c'est ce tableau de M. Ingres : la Vénus Anadyomène d'Apelle est retrouvée. Que les arts ne pleurent plus sa perte.
Aphrodite est presque enfant. Le flot d'écume qui l'enfermait vient de crever et bouillonne encore. La déesse a l'apparence d'une jeune fille de treize à quatorze ans. Son visage où s'ouvrent des yeux bleus doucement étonnés, et où s'épanouit un sourire plus frais qu'un cœur de rose, a toute la candeur et l'ingénuité du premier âge ; mais, dans son corps frêle et virginal, la puberté éclôt comme une fleur hâtive. Vénus est précoce : la gorge se gonfle soulevée par un premier soupir ; la hanche se dessine, et les contours s'enrichissent des rondeurs de la femme. Rien n'est plus fin, plus pur, plus divin, que ce corps de Vénus vierge. Grande déesse des amours, c'est là le seul charme qui te manquait ! En te faisant ce don plus précieux que celui du ceste, M. Ingres, t'a mise en état de lutter avec Marie, la Vénus chrétienne !
Ses bras levés au-dessus de sa tête avec un mouvement d'une grâce indicible, tordent ses cheveux blonds d'où ruissellent des perles, larmes de regret de la mer désolée de porter ce beau corps au rivage.
Ses pieds blancs comme le marbre et d'où la froideur de l'eau a chassé le sang, sont caressés par les lèvres argentées de l'écume et les lèvres roses de petits amours, chérubins païens, en adoration devant leur reine.
L'un d'eux, se haussant sur la pointe d'une vague, tend à Vénus un miroir, c'est-à-dire la conscience de sa beauté. La main potelée de l'enfant se réfléchit avec un art admirable dans le métal bruni.
Au fond, les Tritons s'agitent ; les dauphins sautent ; tous les habitans du moite empire célèbrent l'heureuse naissance.
Il n'est personne qui n'admire le dessin pur, le modelé fin, le noble style de M. Ingres. Toutes ces qualités se retrouvent ici avec celle d'un coloris charmant. Rien n'est plus doux à l'œil que cette figure d'une blancheur dorée entre le double azur du ciel et de la mer. M. Ingres, depuis quelques années, a gagné énormément comme palette. L'âge le réchauffe ; heureux homme, qui a commencé à dessiner comme Holbein, et finira par peindre comme Titien !
Dans une pièce voisine rayonnait sur un chevalet une peinture toute moderne et d'un sentiment tout opposé. — C'était un portrait, celui de madame de R.
Il est difficile de rendre plus compréhensible par le choix de la pose et l'arrangement du costume un caractère et une position sociale.
L'artiste avait à peindre une femme du monde, et de ce monde qui nage dans une atmosphère d'or ; il a su être opulent sans être fastueux, et a corrigé par l'étincelle de l'esprit des bluettes des diamants.
Madame de R., vêtue d'une robe de satin rose d'un ton vif et brillant, vient de s'asseoir dans les plis splendides de la riche étoffe qui bouffe encore ; un des ses coudes s'appuie sur son genou ; sa main droite joue négligemment avec un éventail fermé ; la gauche, demi repliée, effleure presque son menton. L'œil brille éclairé par une répartie prête à jaillir de ses lèvres. C'est une conversation spirituelle, commencée dans la salle de bal ou au souper, qui se continue ; on entendrait presque ce que dit l'interlocuteur hors du cadre.
La coiffure se compose d'un béret de velours noir qu'accompagne gracieusement une plume blanche. — Cet Athénien de la rue Mazarine a eu la coquetterie de mettre son grand goût au service du journal des modes, et ce béret, que signerait Mme Baudrand, est, malgré son exactitude, du plus beau style grec.
Lorsque le temps aura passé sa patine sur cet admirable portrait, il sera aussi beau de couleur qu'un Titien. Dès à présent, il a une vigueur et un éclat de ton que n'atteindraient que difficilement les coloristes les plus vivaces de notre école.
Jamais M. Ingres n'a fait rien de plus simplement hardi, de plus vivant, de plus moderne ; dégager le beau au milieu où l'on plonge est un des plus grands efforts de l'art.
Un autre portrait, encore à l'état d'ébauche, surprend par la fierté de l'ébauche et la suprême majesté de l'attitude. Cette femme impériale et junonienne a été sculptée en quelques coups de pinceau dans cette toile blanche qui ressemble à du marbre de Carrare.
Mais quand M. Ingres le terminera-t-il, lui qui attend, hôte respectueux, que l'inspiration vienne le visiter sans l'aller chercher si elle tarde à venir, de peur de la contraindre, cette belle vierge hautaine à qui les artistes convulsifs de notre époque précipitée ont si souvent fait violence ?
Non loin de ce portrait, une répétition de la Stratonice sur des dimensions plus grandes et avec quelques variantes attend la suprême touche. Rien n'est fini, et le tout le serait dans un jour. Il n'y a plus que l'épiderme et la fleur à poser.
La Presse, " Galerie du Luxembourg ", 2 septembre 1850
Un homme, dont la volonté, l'ardent amour du beau, le goût pur, équivalent au génie, s'ils ne sont pas le génie lui-même, est l'auteur du Saint Symphorien et du Plafond d'Homère. Tout le monde a nommé M. Ingres. Disciple fervent, fanatique exclusif de Raphaël et de l'antiquité, Ingres a conquis dans l'art contemporain une importance que nul ne saurait lui contester. Son Saint Pierre, que nous retrouvons au Luxembourg, a longtemps figuré dans l'église de Saint-Louis-des-Français, à Rome. C'est un tableau de goût sévère, d'un grand style et d'une rare noblesse. Les figures des apôtres sont exécutées avec beaucoup de fermeté. Les fonds sont d'une grande beauté et d'une couleur admirable, qualité un peu trop rare chez ce maître. La critique ne saurait guère s'attaquer qu'au type un peu lourd de la tête du Christ, à un peu trop de complication dans les plis de son manteau bleu, dont le jet d'une si belle tournure ne saurait que gagner à être plus simple. Il y a bien encore un lambeau de personnage, un profil coupé par le cadre, à droite, d'une façon puérile. Mais ces légers défauts ne nuisent que bien peu à l'effet produit par cette belle composition.
L'Angélique délivrée par Roger est une délicieuse étude de femme comme le maître seul pouvait la faire. Le chevalier revêtu de son armure d'or est copié de l'Arioste trait pour trait : les monstres seuls, l'Hippogriffe et surtout l'Orque, nous paraissent admirablement rendus, d'une composition un peu grotesque.
Dans le portrait de Cherubini, la tête du vieux compositeur florentin, morose, concentrée et savante, est un admirable chef-d'œuvre, et la muse qui l'inspire a tout le charme étrange d'un portrait fait textuellement d'après une belle personne dont les traits s'écartent parfois des types préconçus et des poncifs académiques.
La Presse, " Salon de 1850-51 – Réflexions préliminaires ", 5 février 1851
Arrivant d'Italie, où nous avons passé trois mois dans la familiarité des chefs-d'œuvre, ivre encore de beauté et sous le vertige de l'admiration, au sortir de la tribune de Florence et de la chapelle Sixtine, ce n'était pas sans quelque appréhension que nous avons mis le pied dans ces salles peuplées des œuvres de nos peintres vivans.
Certes, nous ne sommes pas de ceux qui chantent le perpétuel hosannah des morts et qui n'admettent pas le génie qu'à trois cents ans en arrière. Personne cependant n'admire plus que nous les gloires du passé ; mais, tout en mettant des couronnes sur les tombeaux, nous en réservons pour les fronts qu'illuminent encore les rayons de la vie. Néanmoins, nous redoutions d'éprouver un effet défavorable en comparant l'Italie de la Renaissance à la France moderne, et de tirer de ce parallèle une conclusion désespérante, celle de la décadence des arts.
Rien ne nous aurait attristé davantage, car nous sommes fier du siècle auquel nous appartenons. Parvenu d'hier à sa moitié, il offre, dans la guerre, la politique, l'industrie, la science, la poésie, la littérature, des noms que ne peut éclipser aucun éclat et qui seront l'honneur éternel du genre humain. Il a fait des découvertes merveilleuses qui rendent mesquins les prodiges de la féerie : la lumière, l'électricité, la vapeur, servent l'homme comme d'humble esclaves ; le temps et l'espace sont supprimés. À toutes ces supériorités, il eût été désastreux que l'art eût tant de défauts. Nous avons été bien vite rassuré par une promenade rapide dans ces nombreuses salles trop étroites encore pour la foule des talens. L'art du dix-neuvième siècle est digne de lui.
Nous ne voulons pas dire par là que ce tumulte de tableaux admis presque sans choix soit égal à ce lent amoncellement de chefs-d'œuvre de peintres d'écoles et d'époques différentes dont sont formées les grandes galeries italiennes, — assurément non ; mais si le génie éteint de la peinture revit quelque part sans aucune contestation, c'est en France.
La physionomie générale de l'exposition est très intéressante ; les diverses tendances de l'art s'y lisent visiblement, et ces tendances sont bonnes. Il y a quelque vingt ans, la nécessité d'en finir avec les traditions académiques et pseudo-grecques qui ont produit les belles choses que vous savez, et dont on peut voir les échantillons à la galerie du Luxembourg, amena un 93 pittoresque ; une révolution éclata : la Barque du Dante, le Massacre de Scio, d'Eugène Delacroix, le Mazeppa, de Boulanger, la Naissance d'Henri IV, d'Eugène Devéria, les Femmes Souliotes, d'Ary Scheffer firent entrer la peinture dans une voie nouvelle.
Bientôt à côté de cette Montagne se forma une Gironde.
Ingres, peu connu jusqu'à alors, quoiqu'il eut atteint depuis longtemps la maturité de son génie, devint le chef d'un école nombreuse, qui prit pour mot d'ordre l'Œdipe ; l'Odalisque, le Portrait de M. Bertin de Vaux, le Martyre de saint Symphorien, œuvres toutes différentes en apparence de celles de l'école rivale, mais qui cependant s'y rattachaient par un lien secret, le retour au grand art du seizième siècle et à l'étude plus exacte de la nature. Il y eu donc deux camps parfaitement distincts : le camp des coloristes et celui des dessinateurs ; mais la critique ne s'y méprit pas, et, à l'étonnement de la foule déroutée par des sujets grecs et une grande sévérité de lignes, ce furent les romantiques qui exaltèrent principalement M. Ingres, trop étrusque, trop austère et trop primitif pour les classiques d'alors.
La division se maintint très sensible encore jusqu'à la révolution de Février. Autour de Delacroix, sans compromettre pour cela leur originalité propre, se groupaient Decamps, L. Boulanger, E. Devéria, disparu trop tôt de la lutte, les Leleux et leur bande, Isabey, et d'autres, dont ceux-ci suffisent pour indiquer la nuance. Quant à Scheffer, à son grand détriment, depuis Eberhard le larmoyeur, il avait passé à l'ennemi. Autour d'Ingres s'étageaient Amaury Duval, Ziegler, Flandrin, Chassériau, Lehmann, Papety, Mottez ; chaque école avait ses paysagistes : Flers, Cabat, Jules Dupré, Rousseau, d'une part ; de l'autre, Aligny, Édouard Bertin, Corot ; ses sculpteurs : David (d'Angers), Antonin Moine, Auguste Préault, Barye et plus tard Clésinger pour les coloristes ; pour les dessinateurs, Pradier, Simart, Duret et beaucoup d'autres, la statuaire étant un art plus volontiers immobile.
Paul Delaroche n'exposait plus ; son talent éclectique ne convenait pas aux violens enthousiasmes de cette époque. Casimir Delavigne de la peinture, il avait le défaut d'être trop classique pour les romantiques et trop romantique pour les classiques. Il a eu peu d'influence sur la période qui vient de se fermer. Ingres et Delacroix, si absolus, si tranchés chacun dans sa manière, caractérisaient nettement une doctrine exclusive. Dans l'art agité et passionné de ce temps-là, ils ont eu tous deux leurs fanatiques qui conservent encore leur religion. Après l'apaisement des anciennes fureurs, l'école de Delaroche commença à se faire jour. La foi diminuait, l'art modéré devenait à la mode et les jeunes gens hésitaient à se déclarer flamboyans ou grisâtres, admettaient de moyens termes ; quelques œuvres sages assez dessinées, assez colorées parurent. Un tiers parti se formait peu nombreux encore, lorsque Février arriva avec son exposition effrénée et grotesque, une vraie saturnale de formes et de couleurs où le public, au moyen de dérisoires couronnes de paille, fit admirablement l'office du jury renvoyé.
L'exposition de 1849, faite dans les conditions les plus désastreuses, fut un noble et touchant effort de l'art qui voulut prouver que les agitations n'altéraient en rien sa sérénité.
Celle de 1850-51 est une des plus considérables que l'on ait jamais vues et dément cette vieille idée : " L'art ne peut fleurir que sous les monarchies ", maxime déjà démontrée fausse par les Républiques de Grèce et d'Italie, qui toutes ont enfanté des myriades de chefs-d'œuvre.
Les divisions que nous avons indiquées tout à l'heure n'existent plus. Ingres et Delacroix ont licencié leurs troupes ; dessinateurs et coloristes se sont réconciliés, ou plutôt chacun cherche fortune sans ce soucier de ce que fait l'autre. L'individualisme domine ; il devient extrêmement difficile de classer les talens par écoles ou par genre ; les gloires anciennes ne se sont pas éteintes, mais elles brillent d'un éclat moins distinct, car le fond général est plus lumineux ; le talent se démocratise en ce sens qu'il est le partage d'un grand nombre, au lieu de se limiter comme autrefois dans une dizaine de noms. Jadis trois ou quatre tableaux, souvent moins, avaient les honneurs du Salon et se détachaient avec une incontestable supériorité. Aujourd'hui, il serait difficile de dire quelle est la perle de L'Exposition. Vingt toiles pourraient être citées à titres différens avec des mérites égaux.
La peinture historique proprement dite a disparu presque complètement, et de ce côté la tradition est rompue : à peine cinq ou six tableaux représentent-ils ce qu'on entendait par ce mot il y a quelques années. Les sujets de religion sont peu nombreux, médiocrement traités pour la plupart, et représentent sans doute des commandes. Un vague sentiment panthéiste semble inspirer ces œuvres si diverses et si contraires ; tout est traité avec la même importance, l'homme, l'animal, le paysage, les fleurs, la nature morte. Le sujet dont on s'inquiétait beaucoup a perdu de sa valeur ; la représentation pure et simple de la nature paraît un thème suffisant. En même temps que panthéiste, l'art s'est fait vagabond : l'Orient, l'Inde, l'Amérique sont parcourus dans tous les sens ; l'Afrique est devenue le Fontainebleau des paysagistes ; le peau-rouge coudoie le Bédouin, l'éléphant balance sa tour à côté du dromadaire ; le palmier mêle ses feuilles en éventail aux feuilles dentelées des chênes du Bas-Bréau ; le marabout arrondit son dôme blanc à deux pas d'une chaumière au toit moussu : c'est la diversité la plus imprévue et la plus charmante.
Pour les personnages, il y en a de tous les temps et de toutes les classes ; rien n'est exclu : pas même les dieux et les déesses mythologiques qui s'étaient réfugiés dans leurs nuages, effrayés par les souliers à la poulaine, les surcots blasonnés et les dagues de Tolède, et il est impossible de constater une préférence pour une époque, pour un pays ou pour un ordre de sujets. Histoire, roman, poème, légende, on a puisé partout, selon le goût ou la fantaisie. Le Salon de 1850-51 n'est ni historique, ni religieux, ni mythologique, ni révolutionnaire, ni classique, ni romantique, il est individuel et panthéiste. Chaque artiste croit à la nature et à son talent. Les maîtres sont étudiés, non dans leur esprit, mais dans leurs procédés. L'on cherche chez eux les moyens d'écrire sa propre pensée et on les consulte comme des dictionnaires et des manuels de recettes pittoresques. On leur emprunte une manière de glacer ou d'empâter, sans les imiter pour cela. Aussi, jamais l'habileté d'exécution n'a-t-elle été poussée plus lion. On peint aussi bien à Paris qu'à Venise, dans le siècle d'or, en bornant ce mot à son sens rigoureux. Pour la pratique, l'art n'a plus rien à apprendre.
À travers cette diffusion générale, on voit poindre une école réaliste démocratique, pour qui les Paysans, de Leleux, sont des aristocrates ; cette école, ou plutôt ce système, prêche la représentation exacte de la nature dans toute sa trivialité, sans choix ni arrangement, avec la fidélité difforme du daguerréotype. Nous discuterons plus loin ce programme, qui a des chances de rallier bien des fantaisies errantes et des vocations incertaines, par cela même qu'il est absolu. C'est quelque chose dans une époque troublée et qui ne cherche qu'une théorie nette et carrée.
En face de ces talens si divers, si nombreux, de cette habilité prodigieuse, on s'étonne du peu de parti que l'on tire de tant de merveilleux artistes ; il semble que nos églises, nos palais, nos monumens, devraient être couverts de peintures de haut en bas. Il n'en est rien. Qu'il serait facile pourtant avec ces mains si alertes et si savantes, qui peignent tous les cinq ou six mille tableaux sans destination, de faire de Paris une Venise, une Florence et une Rome ! Il ne devrait pas y avoir, dans un édifice public ou dans une maison riche, un pouce de muraille qui ne fût peint ou sculpté ; le malheur de l'art en France, c'est qu'il n'est pas admis dans la vie universelle, et reste une superfluité au lieu d'être une nécessité. Il faudrait cependant arriver à le mêler à toute chose, et ce serait facile si les artistes étaient un peu moins dédaigneux. Giorgione et Titien ont décoré de fresques des façades de maisons sur le grand canal, et si un bourgeois de Paris allait proposer à un de nos artistes en renom de lui peindre les murs extérieurs de son hôtel, celui-ci trouverait peut-être la proposition incongrue.
N'est-il pas singulier qu'il n'existe pas à Paris, cette ville si riche et si splendide, une seule façade sculptée par Pradier, Simart, Clésinger, Lechesne ou Préault ; pas une chambre peinte par Ingres, Delacroix, Gérôme, Decamps ou Diaz, lorsque les possesseurs d'hôtels dépensent en tentures, dorures, tarabiscotages, chinoiseries et autres luxes bêtes des sommes ridiculement énormes ?
Sous une République, il faut que les particuliers s'inquiètent de l'art et le fassent vivre. Dans ces dernières années, on se reposait un peu de ce soin sur la liste civile et le ministère de l'Intérieur. Les artistes, eux-mêmes, y comptant trop, et sûrs de quelques commandes, ne cherchaient point d'autres applications de leur talent : les mœurs nouvelles et les développements des inventions modernes nécessiteront des travaux imprévus. — Il serait bon aussi que les gens riches, qui font des collections de vieux tableaux, se convainquissent de cette vérité, qu'il n'existe plus, hors des galeries royales ou princières, un seul tableau de maître authentique. Chaque original a trois ou quatre doubles nécessairement faux ; ce qu'ils achètent si cher, ce sont des copies anciennes ou des copies modernes, habilement enfumées. Avec la moitié de l'argent qu'ils dépensent ainsi, ils auraient un nombre de tableaux charmans, d'un authenticité incontestable, d'un mérite au moins égal, et feraient vivre une foule de jeunes artistes qui ne demandent qu'un peu d'aide pour devenir de grands maîtres, s'ils ne le sont déjà. — Ces réflexions faites et ces conseils donnés, entrons dans la salle qui représente ici le salon carré du Louvre, et commençons notre appréciation.
Le Moniteur Universel, " L'Apothéose de Napoléon – Plafond de M. Ingres. ", 4 février 1854
Le plafond d'Homère a son pendant, et l'Hôtel de ville ne pourra désormais rien envier au Louvre. Homère, Napoléon, le plus grand poète antique, le plus illustre guerrier moderne, transfigurés, divinisés, élevés au milieu des auréoles de l'apothéose, dans le ciel des immortalités ! M. Ingres seul, peut-être, aux deux bouts de sa carrière, était capable d'accomplir ce prodige de génie, d'art et de science. Toute l'inspiration de la jeunesse bouillonne encore sous les cheveux noirs du peintre que l'âge n'a pas osé blanchir et qui promet la séculaire et féconde vieillesse du Titien. Jamais sa composition n'a été plus hardie, son style plus grand, son pinceau plus ferme. L'Apothéose de Napoléon est le chef-d'œuvre de l'artiste et fera dans la postérité honneur à notre siècle.
Nul, à notre époque si troublée de systèmes divers, n'a conservé au même degré la religion du beau que M. Ingres ; sa foi est restée inaltérable ; le flambeau que la Grèce avait passé à l'Italie et Phidias à Raphaël a toujours brillé entre ses mains d'un éclat égal sans vaciller à aucun souffle : il le transmettra aux générations de l'avenir aussi lumineux qu'il l'a reçu. Le pur et noble idéal de l'antiquité nous est parvenu tout entier par ce glorieux intermédiaire.
M. Ingres a conçu et exécuté comme l'aurait fait un artiste du temps de Périclès ou d'Auguste ce radieux et difficile sujet. — Le plafond destiné à l'Hôtel de ville semble détaché de la pinacothèque des Propylées, où il eût pu figurer parmi les tableaux d'Apelle, de Polygnote, de Parrhasius et d'Euphranor.
Aussi est-ce un pèlerinage continuel à l'atelier du peintre, transformé en sanctuaire de l'art ; l'Empereur et l'Impératrice sont allés visiter cette Apothéose de Napoléon, et tout ce que Paris compte de grand, d'illustre, d'intelligent, s'est honoré comme d'une faveur d'être admis à contempler l'œuvre nouvelle.
Nous allons essayer, en regrettant l'impuissance de la parole, de donner à ceux qui ne l'ont pas vue, une idée de cette composition magnifique.
La toile est de forme ronde, comme pour enfermer dans un cercle d'éternité l'apothéose qu'elle représente. Au sommet du tableau, au-dessus d'un segment de Zodiaque où s'ébauchent vaporeusement les signes du Lion, du Taureau et des Gémeaux, scintille cette étoile qui est devenue un des soleils du ciel de la gloire. Dans le bleu vierge de l'éther roule un char triomphal traîné par un quadrige de chevaux dignes d'être attelés au char d'Apollon, aussi purs de forme, aussi ardents d'allure qu'Aéthon, Eoüs, Phlégon et Pyroïs, et qui semblent, tant ils ont l'air fier et intelligent, doués de la parole humaine comme les coursiers d'Achille. Si leur noble robe n'était dorée de cette historique teinte isabelle des chevaux du sacre, on croirait qu'ils se sont élancés des métopes du Parthénon, au milieu de l'azur tout frémissant encore du ciseau de Phidias ; leurs crinières, droites et comme taillées dans le marbre pentélique, leurs narines roses et fumantes, leurs yeux couleur de violette qu'illumine une lumière d'argent, leurs cols de cygne fins et nerveux où se tord un réseau de veines, leurs poitrails beaux comme des torses de jeunes dieux, leurs pieds aux sabots d'ivoire qui ne se sont jamais usés aux cailloux des sentiers terrestres et qui battent comme des ailes la fluide plaine de l'air, en font une race à part, destinée à transporter du tombeau à l'Olympe les héros divinisés. Le cheval que Neptune fit jaillir du sommet de l'Acropole avec un coup de trident, ne pouvait, assurément, offrir un type d'une beauté plus accomplie : des têtières, des chanfreins et des jugulaires constellés de saphirs, d'émeraudes et de rubis qui ne le cèdent pas en élégance aux plus riches bijoux de femme, composent leur harnais ou plutôt leur ornement, car aucun lien ne les rattache au char entraîné par sa propre impulsion dans leur lumineux sillage. Dédaignant les artifices connus, M. Ingres n'a pas pavé la route de son quadrige aérien de ces lourds nuages blanchâtres, grand chemin des apothéoses vulgaires ; il l'a hardiment lancé en plein éther, où le char étincelant et les blonds coursiers, soutenus par leur propre légèreté, planent aussi aisément que l'aigle qui précède leur vol l'envergure éployée, la foudre entre les serres.
L'Empereur, debout sur le char triomphal, comme un dieu sur un autel d'or, a, dans sa physionomie et dans sa pose, la majesté sereine et la joie tranquille du héros qui prend possession de son immortalité. Son torse nu semble fait de marbre et de lumière, et jamais le ciseau grec n'a sculpté de formes plus pures, plus nobles, plus éternellement jeunes, plus divinement belles. Les misères et les fatigues terrestres ont disparu dans cette radieuse transfiguration. Cette chair, pétrie de pensées et de rayons, ne porte plus aucun stigmate humain, pas même la trace des clous de diamant qui fixaient le Titan au rocher de Saint-Hélène ; quant à la tête, nous ne croyons pas que le pinceau en ait jamais tracé une semblable. C'est la beauté des médailles et des camées, jointes à une expression de génie suprême et de souveraineté irrésistible que l'antiquité ne connut pas. La ressemblance s'allie si intimement à l'idéal, dans cet incomparable morceau, que cette tête, ceinte d'un laurier d'or, qui pourrait être celle de Mars, d'Alexandre ou de César, est le plus frappant et le plus réel portrait de Napoléon.
Le héros tient d'une main le sceptre surmonté d'un aigle, et de l'autre le globe du monde représenté par un saphir transparent comme la boule de la Fortune. Un mouvement aussi hardi que naturel fait chercher à ce bras un point d'appui sur la hanche, et presse contre le flanc la garde d'une épée à poignée romaine qui semble prête à défendre le globe. Ce geste, que M. Ingres seul pouvait risquer avec sa naïve sublimité de style, produit les plus heureuses inflexions de lignes. Le manteau impérial se développe amplement et splendidement derrière le César, et l'un de ses plis voltigeant lui entoure la tête comme d'une auréole de pourpre, nimbe du souverain et du guerrier.
Debout près de lui, sur le char, une Renommée le couronne d'un cercle d'immortelles d'or, et tient abaissé un clairon dont la fanfare est inutile, car tous les échos de la terre renvoient, sans qu'on le leur jette, le nom qu'elle proclamerait. Cette Renommée n'a pas l'attitude protectrice et victorieuse que les peintres donnent ordinairement à ces sortes d'êtres allégoriques ; sa physionomie, sa pose expriment comme un respect filial ; à son air de joie douce et de soumission attendrie, on dirait que le héros est son père, et que c'est avec une certaine crainte pieuse, comme Thétis touchant la barbe de Jupiter, qu'elle place sur ce front majestueux qui d'un froncement de sourcil ébranlait l'univers, le signe et la consécration de l'immortalité. Une tunique d'un vert glauque comme les yeux de Minerve où les ondes de l'Océan caresse les formes virginales de son corps charmant, et laisse nus des bras aussi beaux que ceux de Galatée dans la fresque de la Farnésine ; un caprice délicieux a présidé à l'arrangement de sa coiffure : la rapidité de sa course en fait onduler quelques mèches comme des flammes sur le front d'un génie.
Devant le quadrige, dont les guides se réunissent entre ses mains à la palme et à la couronne, attributs du triomphe, vole une Victoire aux ailes d'azur, d'un jet superbe et d'une incomparable grandeur de style. À la plus pure beauté féminine se mélange l'héroïsme le plus mâle et le plus élevé sur ce visage éclatant comme la gloire, tranquille comme l'éternité. Un peplum d'un jaune pâle voile sa poitrine d'un ton lumineux. Une tunique aux mille petits plis fripée comme la draperie de la Victoire Aptère, flotte jusqu'à ses pieds blancs, où elle bouillonne en écume rose. Cette figure, d'une grâce si fière, d'une élégance si hardie, que ses bras, levés en l'air, feraient nager dans le vide comme deux ailes blanches, à défaut des ailes bleues qui palpitent à ses épaules, égale en beauté, si elle ne les surpasse, l'Iliade et l'Odyssée du plafond d'Homère ; c'est le même style, la même perfection, plus l'élan et la hardiesse aérienne.
Cette belle courrière conduit le char au temple de la Gloire, dont la rotonde à colonnes corinthiennes dessine son architecture splendide dans la vapeur d'or des apothéoses. À travers les entrecolonnements, apparaissent, sur les murs de la cella, des fresques représentant des combats homériques ; ce temple, qui occupe le segment droit du plafond, semble avoir été tracé par Ictinus ou Mnésiclès sur un marbre de l'Acropole.
Nous n'avons encore décrit que la zone supérieure de la composition ; les pages