Les Poésies complètes de Théophile
Gautier en 1845
ALBERTUS Albertus poème
I
Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes
Dorment, de nénuphars et de bateaux couvertes,
Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,
Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes,
Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,
Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.
-Vous reconnaissez-vous?-Tenez, voilà le saule,
De ses cheveux blafards inondant son épaule
Comme une fille au bain, l'église et son clocher,
L'étang où des canards se pavanent l'escadre;
-Il ne manque vraiment au tableau que le cadre
Avec le clou pour l'accrocher.-
II
Confort et far-niente!-toute une poésie
De calme et de bien-être, à donner fantaisie
De sén aller là-bas être flamand; d'avoir
La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes,
Le vidrecome large à tenir quatre pintes,
Comme en ont les buveurs de Brawer, et le soir
Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre
D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,
Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer,
Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,
Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade
D'un jour si doux sait éclairer!
III
A vous faire oublier, à vous peintre et poète,
Ce pays enchanté dont la Mignon de Goethe.
Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem;
Ce pays du soleil où les citrons murissent,
Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent;
Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;
A vous faire donner pour ces murs verts de mousses
Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses,
Fait luire quelque Faust en son costume ancien,
Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,
Les femmes au teint brun, les molles sérénades,
Et tout l'azur vénitien !
CXXII
-Ce poème homérique et sans égal au monde
Offre une allégorie admirable et profonde;
Mais, pour sucer le moelle il faut qu'on brise l'os,
Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,
Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,
Lever, le bal fini, le masque aux dominos.
-J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,
Clouer à chaque mot une savante glose.
- Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel
Pour me comprendre.-Ainsi bonsoir.-Fermez la porte,
Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte
Un tome de Pantagruel.
Elégies
I
Virginité du coeur, hélas sitôt ravie!
Songes riants, projets de bonheur et d'amour,
Fraîches illusions du matin de la vie,
Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?
Pourquoi?...Ne voit-on pas qu'à midi la rosée
De ses larmes d'argent nénrichit plus les fleurs;
Que l'anémone frêle, au vent froid exposée,
Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?
Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide,
En passant par la fange y perd sa pureté;
Que d'un ciel d'abord pur, un nuage rapide
Bient^ot terni l'éclat et la sérénité?
Le monde est fait ainsi : loi suprême et funeste!
Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants
Ce qui charme sén va, ce qui fait peine reste :
La rose vit une heure et le cyprès cent ans.
II
Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées
Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées,
Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleux
D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux
Hasardaient leurs rameaux parfumés, et quén gerbes
Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes,
Toute petite fille, elle allait du beau temps
A son aise jouir et folâtrer longtemps,
Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages
Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,
Admirer du jet déau l'arc au reflet changeant,
Et le poisson de pourpre, h^ote d'une eau d'argent;
Ou bien encor partir, folle et légère tête,
Et, trompant les regards de sa mère inquiète,
Au risque de brunir un teint frais et vermeil,
Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!
III
De tes longs cils de jaie que ta main blanche essuie,
Comme des gouttes déau d'un arbre après la pluie,
Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs
Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs
Tomber et ruisseler en perles sur ta joue :
Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;
D'inquiètes terreurs agitent mon esprit.
Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre,
Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre,
Le soir, quand le soleil incline à l'horizon,
La première à fouler l'émail vert du gazon,
La première à poursuivre en sa rapide course
La demoiselle bleue aux bords frais de la source,
A chanter des chansons, à reprendre un refrain?
...
XX
Voici l'orme qui balance
Son ombre sur le sentier;
Voici le jeune églantier,
Le bois où
dort le silence;
Le banc de pierre où le soir
Nous aimions à nous asseoir.
Voici la voûte embaumée
D'ébéniers et de lilas,
Où, lorsque nous étions las,
Ensemble, ^o ma bien-aimée!
Sous des guirlandes de fleurs,
Nous laissions fuir les chaleurs.
Voici le marais que ride
Le saut du poisson d'argent:
Dont la grenouille en nageant
Trouble le miroir humide;
Comme autrefois, les roseaux
Baignent leurs pieds dans ses eaux.
Comme autrefois, la pervenche,
Sur le velours vert des prés
Par le printemps diaprés,
Aux baisers du soleil penche
A moitié rempli de miel
Son calice bleu de ciel.
Comme autrefois, l'hirondelle
Rase en passant les donjons,
Et le cygne dan les joncs
Se joue et lustre son aile;
L'air est pur, le gazon doux...
Rien n'a donc changé que vous.
Intérieurs
I
Un brouillard épais noie
L'horizon où tournoie
Un nuage blafard.
Et le soleil séfface
Pâle comme la face
D'une vieille sans fard.
La haute cheminée
Sombre et chaperonnée
D'un tourbillon fumeux,
Comme un mât de navire,
De sa pointe déchire
Le bord du ciel brumeux.
Sur un ton monotone
La bise hurle et tonne
Dans le corridor noir :
Cést l'hiver, cést décembre,
Il faut garder la chambre
Du matin jusqu'au soir.
Les fleurs de la gelée
Sur la vitre étoilée
Courent en rameaux blancs,
Et mon chat qui grelotte
Se ramasse en pelote
Près des tisons croulants.
Moi, tout transi, je souffle,
A griller ma pantoufle,
A rougir mes chenets,
Mon feu qui se déploie
Et sur la plaque ondoie
En bleuâtres filets.
Adieu les promenades
Sous les fraîches arcades
Des verdoyants tilleuls,
A travers les prairies,
Les bruyères fleuries
Et les pâles glaieuls,
Parmi les plaines blondes
Où le vent roule en ondes
Le seigle déjà mur,
Par les hautes futaies
Au long des jeunes haies
Et des ruisseaux d'azur;
Adieu les églantines
Et, moissons enfantines,
Les bleuets dans les blés
Les vertes sauterelles
Et les pissenlits frêles
Sans cesse échevelés;
Adieu dans l'herbe haute
La grenouille qui saute,
Et sous le frais buisson
Le lézard qui regarde
La cigale criarde
Qui sonne sa chanson;
...
VII
Il est une basilique
Aux murs moussus et noircis,
Du vieux temps noble relique,
Où l'ame mélancolique
Flotte en pensers indécis.
Des losanges de plomb ceignent
Les vitraux color'iés,
Où les feux du soleil teignent
Les reflets errants qui baignent
Les plafonds armoriés.
Cent colonnes découpées
Par de bizarres ciseaux,
Comme des faisceaux d'épées
Au long de la nef groupées